Franciser quand il faut d’abord alphabétiser

Rachelle Kouadio Adjoua a eu envie de retourner à l’école après avoir constaté qu’elle n’était pas en mesure de répondre aux nombreuses communications concernant l’éducation de ses enfants.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Rachelle Kouadio Adjoua a eu envie de retourner à l’école après avoir constaté qu’elle n’était pas en mesure de répondre aux nombreuses communications concernant l’éducation de ses enfants.

Le programme de francisation du ministère de l’Immigration a été vertement critiqué par la vérificatrice générale, notamment pour le taux d’abandon, qui est particulièrement élevé. Le Devoir a rencontré les hommes et les femmes qui suivent ces cours pour comprendre leur réalité et les nombreux obstacles auxquels ils se butent au quotidien.

Comment apprendre le français quand on n’a jamais même tenu un crayon de sa vie ? C’est la réalité de plusieurs nouveaux arrivants qui tentent de suivre un cours de francisation.

Lorsqu’elle est arrivée au Québec il y a 5 ans, Maria Salcedo s’est inscrite à un cours de francisation. Mais n’étant jamais allée à l’école, elle n’arrivait pas à suivre. Elle a donc été réorientée vers une classe d’alphabétisation, où elle est repartie de zéro.

« Quand on est analphabète dans sa propre langue, le chemin est parfois long : on doit leur apprendre à apprendre, résume Darquise Bergeron, qui enseigne la formation de base en alphabétisation au Centre d’éducation aux adultes d’Outremont. Même sur le plan psychomoteur, c’est parfois laborieux. Dans certains cas, je dois leur montrer à tenir un crayon, à écrire sur la ligne, à tracer les lettres sur les pointillés. »

Dans la classe de « madame Darquise », la grande majorité des élèves sont des femmes immigrantes qui n’ont pas eu accès à l’école parce que ce n’était pas valorisé dans leur pays ou parce que leur famille était trop pauvre.

Certaines parlent français, mais, sans instruction, se retrouvent complètement démunies à leur arrivée au Québec.

« Dans mon pays, ce n’était pas très grave pour une femme de ne pas savoir lire ou écrire, explique Édith, 40 ans, originaire de la Côte d’Ivoire. Mais au Canada, les femmes doivent être beaucoup plus autonomes. Ce sont les femmes qui doivent répondre pour tout, surtout concernant les enfants. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Après avoir elle-même passé la journée sur les bancs d’école, Meseret Tekle gagne sa vie en faisant du transport scolaire.

Avant d’atterrir dans la classe de madame Darquise, plusieurs étaient isolées, dépendantes, incapables de remplir le moindre formulaire. « Quand j’ai mis ma fille à la garderie, on m’a demandé d’écrire sa date de naissance. Je suis restée plantée là, devant tout le monde, à regarder la feuille sans rien faire. Je me suis sentie tellement mal que je me suis mise à pleurer », raconte avec émotion Ndiaye, qui n’a pas eu la chance d’aller à l’école en Guinée-Conakry.

Aujourd’hui, Ndiaye est capable d’écrire son propre nom. C’est, pour elle, une grande victoire.

Au-delà des taux de réussite officiels, ce sont tous ces petits succès qui font le quotidien dans la classe de Darquise Bergeron. « J’ai une élève qui m’a dit qu’elle n’était pas capable d’aller au guichet toute seule. Alors, pendant une semaine, on a travaillé le vocabulaire du guichet, le NIP, ce genre de choses. La semaine suivante, elle m’a dit : "Madame, j’ai réussi !" C’est cliché, mais ça, c’est mon deuxième salaire », raconte la professeure, les larmes aux yeux.

Obstacles

La professeure estime que seulement 20 % de ses élèves vont se rendre au niveau secondaire, et ce, pour différentes raisons. Certains ont des problèmes d’apprentissage sérieux qui n’ont jamais été diagnostiqués, beaucoup ont des problèmes financiers ou familiaux.

Des abandons ? Oui, il y en a, surtout en début de parcours, mais ce n’est pas la majorité, estime Darquise Bergeron. « Certains s’inscrivent, mais ne se présentent pas parce qu’ils ne sont pas capables de s’organiser avec la garderie, le travail, etc. Dans certains cas, on a des cheminements qui peuvent être très longs. J’ai une étudiante qui a commencé il y a plus de dix ans. Elle vient quand elle peut, par périodes. Des fois, elle arrête parce qu’elle n’a pas d’argent pour payer sa carte d’autobus. Plusieurs n’ont aucun soutien de leur famille parce que, dans certaines cultures, les maris ne sont pas trop contents de voir leur femme aller à l’école et gagner un peu d’autonomie. Ça prend beaucoup de courage pour elles. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Dieudonné Tumba, 19 ans, s’est inscrit en francisation, mais a été réorienté vers des classes d’alphabétisation car il avait des lacunes trop importantes. « Au Congo, à cause de la guerre, on allait à l’école quand on le pouvait, un jour sur deux. »

Maria Salcedo fait partie de celles qui ont persévéré. Elle est passée à l’étape suivante, dans la classe de Céline Boucher, qui enseigne l’équivalent de la 3e à la 6e année du primaire. Aujourd’hui, c’est jour de dictée. Plusieurs élèves font encore des fautes tous les trois mots. Mais ils s’appliquent, effacent, se reprennent, consultent leur Bescherelle et leur dictionnaire jeunesse illustré. « Il faut leur montrer à utiliser les outils, leur donner confiance et leur apprendre que les erreurs, ça fait avancer », explique la professeure.

Francisation

À l’autre bout du couloir, Francine Daniel enseigne à l’une des huit classes de francisation du Centre d’éducation aux adultes d’Outremont. Ici, la clientèle est plus « pressée », constate la directrice, Diane Vallée. Plusieurs reçoivent du financement du ministère de l’Immigration ou d’Emploi Québec, ce qui constitue en soi une forme de motivation à terminer dans les temps requis. Mais surtout, ils ont hâte d’avoir leur diplôme pour avoir accès à un travail dans leur domaine.

Dans la classe de Francine Daniel, il y a un avocat, une bibliothécaire, une chimiste, des entrepreneurs et plusieurs comptables. Il y a aussi de jeunes Syriens qui, à 17 ans, arrivent directement des classes d’accueil au secondaire.

« Ce sont, pour la plupart, des gens prospères dans leur pays, explique la professeure. Mais quand ils arrivent ici, ils doivent s’habituer aux petits gestes du quotidien. Un des premiers obstacles, c’est de trouver un logement. La semaine prochaine, on va avoir un atelier sur les droits des locataires, pour discuter de moisissures, de hausses de loyers, etc. Ils sont tellement démunis. »

Plusieurs racontent avoir attendu avant de s’inscrire aux cours de francisation parce que la priorité, c’était de travailler et de s’installer pour se recréer une vie dans leur nouveau pays. Encore aujourd’hui, la conciliation études-famille n’est pas chose acquise.

Maryam, 44 ans, est arrivée d’Iran il y a 14 ans. Elle a trois jeunes enfants, fait la comptabilité pour l’entreprise de son mari, fait les courses, le ménage, la cuisine… « C’est difficile de trouver le temps pour venir à l’école », affirme-t-elle en se forçant à sourire.

Fonctionnels

Dans son rapport, la vérificatrice générale constatait que les taux de réussite étaient très faibles en francisation. C’est le programme du ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (MIDI) qui était visé, et non celui des commissions scolaires, mais les conditions sont sensiblement les mêmes d’un endroit à l’autre. Plusieurs, dans les commissions scolaires, sont d’ailleurs envoyés directement par le MIDI.

« Habituellement, nos étudiants persistent au moins jusqu’au niveau 4, ce qui leur permet d’être fonctionnels dans la société », explique la directrice du Centre d’éducation aux adultes d’Outremont de la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, Diane Vallée.

Certains vont poursuivre leurs études ou trouver du travail. D’autres vont continuer de dépendre de leur famille pour être complètement fonctionnels. Mais il n’y a pas de vains apprentissages quand on part de rien.

10 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 12 décembre 2017 02 h 27

    «Franciser quand il faut d’abord alphabétiser»

    Un titre «chabannesque» qui coiffe un article percutant. «La neige tombe tout doucement et les «fleurs» se retrouvent sous un épais manteau (chape !? ?!)». Misère.

    JHS Baril

  • Patrick Daganaud - Abonné 12 décembre 2017 03 h 22

    Pas de hasard

    Cela prend beaucoup de besogneux peu scolarisés pour beurrer le pain des trop bien nantis.

    La ploutocratie se nourrit du maintien dans l'ignorance et se fait forte de sa création des vulnérabilités.

    • Clermont Domingue - Abonné 12 décembre 2017 12 h 41

      Patrick, vous auriez pu ajouter: pour changer les couches.

      Je crois que l'avenir nous apprendra que notre monde est devenu trop complexe pour que la majorité puisse suivre les chemins de l'aisance.

      Nous sommes déjà privilégiés...

  • Denis Paquette - Abonné 12 décembre 2017 03 h 28

    quel incurie

    et oui, être alphabétisé c'est vraiment faire parti d'un autre monde, immédiatement ca me réfaire a ce qu'a été le Québec et ce que sont encore beaucoup d'amérindiens,la decouverte de l'écriture et plus tard de la lecture, c'est vraiment entrer dans un autre monde, au québec il y a combien de gens qui ne savent pas écrire et lire, n'est ce pas d'une certaine facon des gens condamnés a la misère les vrais pauvres ne sont-ils pas ces gens,c'est bien de pouvoir acquellir des gens, mais il ne faudrait pas qu'ils viennent grossir les rangs des pauvres chroniques, sur ce plan l'état ne devrait-il pas être tres exigeant, est-ce que l'état sait combien il y a d'analphabets au Québec est ce que ca ne devrait pas être les premiers objectifs anti pauvretés, comment il se fait que ca n'existe pas, sommes nous suffisamment riche , pour ne pas avoir a le faire

    • Solange Bolduc - Inscrite 12 décembre 2017 10 h 09

      Vous avez absolument raison, M. Paquette! Nos analplabètes de souche ne travaillent souvent pas parce qu'ils ne sont pas scolarisés, ils reçoivent de l'aide sociale depuis combien de temps? Ne pouvant même pas vivre décemment avec le montant alloué aux plus démunis de notre société.

      Bien voilà, le nouveau programme du PLQ, c'est d'augmenter le revenu de ceux qui ont des handicaps sérieux, mais il ne verra pas un sérieux handicap chez ceux qui ne savent ni lire ni écrire: nos Québécois de souche ! Et pendant ce temps. il fait un effort, si minime, pour aider les immigrants, dont les valeurs sont si différentes des nôtres, à apprendre le français, et même s'ils appprenaient à lire et à écrire ils ne parviendraient même pas à s'intégrer au Québec...c'est pas dans leur culture de s'intégrer à nos valeurs, pour la majorité.

      Je félicite tout de même ceux et celles qui font un effort pour leur apprendre à se débrouiller en français, pour les scolariser, mais verra-t-on la lumière au bout du tunnel?...

      Article intéressant!

  • Jean-Pierre Marcoux - Inscrit 12 décembre 2017 08 h 09

    Accueillir avec compétence

    Ça paraît bien de dire qu'on va augmenter le nombre d'immigrants pour faire notre part de générosité envers les démunis et les déracinés quand, dans le fond, c'est pour répondre aux besoins en main d'oeuvre des entreprises privées.

    Suite à la lecture de cet article, on ne peut que confirmer l'importance d'accueillir les immigrants avec les ressources humaines et financières suffisantes pour leur intégration.

    La vérificatrice nous dit que ce n'est pas le cas. Ce n'est pas nouveau, mais rien ne change. C'est peut-être parce que ce gouvernement n'en a jamais fait une préoccupation, encore moins une priorité.

    Il a coupé, coupé, coupé au début de son mandat et maintenant donne, donne, donne ses scandaleux bonbons électoraux. Malgré tout ça, il est bon deuxième dans les sondages. Décidément, les peuples ont vraiment les gouvernements qu'ils méritent.

  • Denis Blondin - Abonné 12 décembre 2017 09 h 31

    Tous les bébés parlent bien avant d'écrire

    Madame

    J'avoue avoir été sidéré dès la lecture de votre titre. Et dès la première phrase, l'essentiel du débat était posé: "Comment apprendre le français quand on a même jamais tenu un crayon de sa vie?"

    La réponse devrait pourtant être assez évident: en ayant des interactions riches et signifiantes avec des personnes qui parlent déjà.

    La question devrait plutôt: comment apprendre à lire et à écrire quand on ne parle pas une langue?

    Le fort taux d'abandon des cours de francisation s'explique probablement surtout par le fait d'asseoir les élèves sur des bancs, devant un enseignant qui écrit sur un tableau. Il faudrait justement oublier l'usage de l'écriture pour permettre d'abord l'usage du français, avec des méthodes concrètes (beaucoup d'objets ou d'images) et surtout interactives, par des mises en situation signifiantes.

    Cela n'implique pas d'ignorer l'alphabétisation, mais personne ne peut être alphabétisé sans d'abord avoir appris à utiliser une langue.

    Cette confusion n'est pas propre à la formation des immigrants, les universités s'entêtent aussi à enseigner l'arabe en l'écrivant sur un tableau. Cela mettre la charrue devant les boeufs, et pas à peu près.

    Denis Blondin