L’artiste, ce thérapeute

André Lavoie Collaboration spéciale
Le nouveau Pavillon pour la paix Michal et Renata Hornstein du MBAM abrite l’Atelier international d’éducation et d’art-thérapie.
Photo: Michel Dubreuil Le nouveau Pavillon pour la paix Michal et Renata Hornstein du MBAM abrite l’Atelier international d’éducation et d’art-thérapie.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Déambuler dans un musée, c’est partir à la découverte d’une foule d’univers et de pratiques artistiques qui peuvent nous émouvoir, nous faire nous questionner, nous bousculer. Mais ces établissements recèlent également un pouvoir thérapeutique que le Musée des beaux-arts de Montréal a décidé d’explorer, sous plusieurs facettes et dans un magnifique écrin.

Le Pavillon pour la paix Michal et Renata Hornstein constitue un ajout important pour le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM). Ce cinquième édifice du musée, d’une superficie de 4363 m2, accueille en effet 750 oeuvres couvrant plusieurs siècles d’histoire. Mais au-delà de cela, c’est aussi dans ces murs que l’on retrouve l’Atelier international d’éducation et d’art-thérapie Michel de la Chenelière, un lieu qui reçoit les nombreux groupes scolaires qui défilent régulièrement au MBAM, sans compter tous les artistes en herbe désireux de perfectionner leur coup de pinceau ou de crayon.

L’Atelier ne compte pas moins de onze espaces pour permettre la tenue d’ateliers favorisant l’expression artistique et le partage de connaissances, dont la Ruche d’art, la 105e d’un réseau international, et la toute première inaugurée dans un musée. Espace de création multidisciplinaire, il est accessible gratuitement aux gens de tous les âges et de toutes les conditions sociales, animé avec la collaboration de l’Université Concordia.

Stephen Legari, responsable de l’art-thérapie à la Direction de l’éducation et du mieux-être du MBAM, ne tarit pas d’éloges sur toutes les nouvelles possibilités qu’offrent maintenant l’Atelier et la Ruche d’art. Pour lui, les bienfaits procurés par la visite d’un musée, le contact avec un artiste ou un médiateur culturel, ainsi que l’expérience de manipuler différents matériaux pour s’exprimer, sont innombrables.

« Nous vivons dans un monde complexe, souligne Stephen Legari, un monde constamment branché à l’Internet et au virtuel, et pourtant nous manquons encore de mots. Le pouvoir des images [dans un musée], de ces autres formes de communication, nous permet de nous ressourcer, de nous reconnecter avec l’expérience humaine, avec notre essence. Au fond, c’est quoi la vie ? C’est une expérience créatrice. »

Donner du sens au tumulte

Plusieurs, parce qu’ils souffrent de troubles particuliers, pourraient aussi la qualifier de « chaotique », et certains d’entre eux franchissent régulièrement les portes du MBAM grâce à des liens tissés avec différentes institutions, comme le Centre Cummings (pour les personnes souffrant d’alzheimer), l’Institut Douglas (pour ceux et celles affligés de troubles alimentaires) et le Centre de justice réparatrice (pour les victimes de violence). Ces personnes éprouvent souvent de sérieux désordres psychiques, et Stephen Legari sait parfaitement résumer l’ampleur de leur inconfort : « C’est comme quelqu’un qui se présente chez vous sans invitation. »

Au MBAM, ils ont l’occasion de mettre un peu d’ordre dans ce désordre grâce à des ateliers qui les placent en contact avec des oeuvres de tous les styles et de tous les formats, qui leur permettent aussi de mettre la main à la pâte, et surtout d’échanger sur leur expérience. « La réflexion en groupe, ce n’est pas obligatoire, mais c’est encouragé puisqu’on peut aller plus loin dans le processus », précise ce détenteur d’une maîtrise en art-thérapie de l’Université Concordia. Sans compter que dans cet espace privilégié, les jugements accusateurs et les regards moqueurs n’ont pas droit de cité ; les médiateurs y veillent scrupuleusement.

Une science, à sa manière

Cette approche « ni jeune ni vieille » selon Stephen Legari, offerte depuis 30 ans à l’Université Concordia et par la suite à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, a su faire ses preuves… bienfaisantes, « même si elle est moins reconnue comme une science appliquée ». Un constat que partage Rémi Quirion, scientifique en chef du Québec, membre du conseil d’administration du MBAM et président du Comité consultatif art et santé du musée, formé de 13 personnes issues de tous les horizons, dont plusieurs experts en neurologie et en art-thérapie, des philanthropes et des scientifiques.

« Nous ne sommes pas là pour surveiller, mais pour établir un dialogue entre le monde de l’art et celui des sciences », précise Rémi Quirion, grand spécialiste en neurosciences et en psychiatrie et siégeant depuis 20 ans au conseil d’administration des Impatients, un lieu d’expression artistique pour les personnes atteintes de troubles de santé mentale. Tout comme Stephen Legari, il ne cesse de voir les effets positifs de l’art sous toutes ses formes sur les plus vulnérables, mais reconnaît du même souffle qu’on ne peut pas obtenir les mêmes certitudes que pour les malades souffrant d’hypertension, du diabète ou du cancer. « En santé mentale, les mesures sont moins précises, les échelles de diagnostics moins quantifiables, et certains antidépresseurs, même prescrits tous les jours, n’ont aucun effet sur certains patients. »

Pour Rémi Quirion, ce qui est toutefois visible à l’oeil nu, c’est autant « la valorisation d’une personne à exposer une de ses peintures que de permettre à des gens âgés de briser enfin leur isolement, une triste réalité dans nos villes et nos villages ». Un « diagnostic » corroboré par Stephen Legari, qui ne manque pas d’exemples au quotidien. « La feuille de papier, la sculpture, le collage, tout cela devient l’expression de quelque chose d’enfoui à l’intérieur de soi et qui peut enfin être partagé », se réjouit l’art-thérapeute.

Et faut-il absolument « souffrir » d’une quelconque maladie pour profiter des bienfaits de l’art, dans la contemplation comme dans l’action ? Les musées sont aussi des lieux de quiétude et d’échanges de connaissances, tout comme la Ruche d’art, a constaté Stephen Legari. Il cite l’exemple d’un homme qui fréquentait la Ruche toutes les semaines et possédait certaines connaissances en sculpture. « On l’a jumelé avec un participant peu familiarisé avec cette pratique : ça se fait de manière informelle, ça raffermit les liens sociaux, et c’est bénéfique pour l’estime de soi. » Si cela n’est pas thérapeutique…