50 ans et toujours pertinents!

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
Le Centre de développement et de recherche en imagerie numérique du cégep de Matane.
Photo: Cégep de Matane Le Centre de développement et de recherche en imagerie numérique du cégep de Matane.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Les cégeps, créés dans la foulée du rapport Parent, représentent un modèle unique et une belle réussite du Québec moderne. Louise Chabot, présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), dresse un bilan des plus positifs du réseau.

« L’enseignement supérieur, c’était pour l’élite ! » s’exclame Louise Chabot, qui ajoute : « Aujourd’hui, c’est plus de 60 % de la population qui fréquente le cégep et l’université… et c’est sans parler des pas de géant réalisés par les filles. »

Si l’on se replonge dans le Québec d’avant les années 1970, les francophones qui désirent poursuivre leurs études n’ont d’autres choix que le collège classique — à l’époque, on en dénombre une centaine, et une vingtaine d’entre eux seulement sont réservés aux filles — puis l’université. Ces établissements étaient gérées par l’Église catholique, peu portée sur l’enseignement des sciences et de la technologie, pas plus que sur les sciences économiques. Les statistiques de l’année 1960 indiquent que seulement 3 % des jeunes francophones de 20 à 24 ans fréquentent l’université. Certains étudiants choisissaient toutefois l’École polytechnique, présente depuis 1873, ou encore l’École des hautes études commerciales (HEC), fondée en 1907.

Le rapport Parent vient tout changer. Celui-ci préconise la gratuité scolaire et la création du réseau des cégeps, avec des établissements sur tout le territoire du Québec. Dorénavant, c’est l’ensemble des Québécois qui ont accès aux études supérieures, qu’ils soient riches ou pauvres, hommes ou femmes, ou qu’ils habitent une grande ville ou en région.

« Les cégeps doivent rester ; pour le niveau d’accessibilité qu’ils apportent, pour les choix de carrière et pour les parcours qu’ils offrent », rappelle la présidente de la CSQ. Elle affirme par ailleurs qu’il ne faut pas les tenir pour acquis, car de temps en temps, leur pertinence est remise en question. Il est vrai que l’actuel ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Pierre Moreau, a amené le sujet lors d’un débat à la chefferie en 2013. Que les jeunes libéraux ont fait de leur abolition une proposition lors d’un congrès en 2014. Et que plus tôt, en 2004, les commissions scolaires ont elles aussi remis en cause l’existence des collèges.

Réformes et financement

Si l’abolition n’est plus aujourd’hui d’actualité, Louise Chabot se questionne surtout sur les réformes et sur le financement  du réseau : « On dirait que tout est suspendu. Pourtant, nous attendons toujours les grands chantiers promis lors du Sommet sur l’enseignement supérieur et à la suite du rapport Demers… » regrette-t-elle. Au lendemain de ce sommet, promis par le Parti québécois à la suite des grèves étudiantes de 2012, le gouvernement de Philippe Couillard annonçait en effet la création de cinq grands chantiers, dont celui présidé par Guy Demers, qui avait pour mandat d’optimiser l’offre de formation collégiale au Québec afin de permettre, notamment, une plus grande concertation entre les cégeps et leur milieu.

Mais plus que tout, selon Louise Chabot, le financement est un élément majeur pour assurer la pérennité des cégeps : « Le mode de financement n’est pas adéquat. C’est notre cheval de bataille depuis longtemps. Il doit être revu, tout comme la mobilité étudiante. On doit développer des programmes qui sont parfois propres à une certaine région, plutôt que d’essayer de développer les mêmes programmes partout », martèle Louise Chabot. Peu importe sa situation géographique, un cégep est financé en fonction du nombre d’étudiants qu’il reçoit. Certains cégeps peinent à remplir leurs classes et des menaces de fermeture de programmes planent alors.

Pendant ce temps à Matane

Pierre Bédard est directeur général et président du comité exécutif du cégep de Matane. Chaque jour, il met tout en oeuvre pour dynamiser, développer et assurer l’avenir de son établissement. Ici, on doit constamment s’adapter et trouver des solutions inventives pour attirer les étudiants. Et comme il n’y en a pas assez au Québec, il n’hésite pas à se rendre jusqu’en France pour aller les chercher.

Le rôle principal d’un cégep est bien évidemment la réussite de ses étudiants, mais sa seconde mission, c’est le développement économique : « Pour Matane, une entreprise comme le cégep, avec 200 employés et 18 millions de budget, l’impact économique est extrêmement important », explique-t-il.

Le cégep possède ainsi un Centre de développement et de recherche en imagerie numérique, le CDRIN, mis sur pied récemment. Depuis la semaine dernière, il accueille également Aurores, une entreprise étudiante où « l’on initie les jeunes à une expérience de travail en souhaitant évidemment plus tard les garder en région. Notre meilleur impact économique est la rétention de nos jeunes », ajoute le d.g.

Miser sur la qualité des programmes

Près de 70 % de la population étudiante du cégep provient de l’extérieur de la Matanie : « On passe douze semaines par année en France pour y faire du recrutement. Attirer la clientèle demeure notre principal défi, ainsi que le maintien de notre carte de programmes », affirme Pierre Bédard. Cette entreprise de séduction en France, c’est une opération assez lourde : « Budgétairement, ce n’est pas nécessairement reconnu par le ministère et c’est à même nos budgets qu’on prend ces décisions. »

Outre les attraits de la région du Bas-Saint-Laurent, M. Bédard mise sur la qualité des programmes et de la formation pour attirer les futurs étudiants : « Une de nos spécialités, c’est le numérique : la photo, le jeu vidéo et le multimédia, c’est très attractif pour les jeunes. »

Le directeur se doit cependant d’être habile pour jongler avec un budget serré, et ce sont en fait les programmes très populaires qui permettent de garantir la viabilité de certains autres. Mais il ne croit pas que ce modèle soit idéal : « Cette manière de faire freine le développement des programmes au cégep dans son ensemble. L’annonce de la part du gouvernement d’un réinvestissement est loin de combler les besoins, et particulièrement ceux des cégeps en région. »