Les cégeps, vecteurs d’égalité

Marilyse Hamelin Collaboration spéciale
Cours de biologie dans les années 1960 au collège de Bois-de-Boulogne
Photo: Collège de Bois-de-Boulogne Cours de biologie dans les années 1960 au collège de Bois-de-Boulogne

Ce texte fait partie du cahier spécial 50 ans des cégeps

En permettant l’accès aux études supérieures pour les femmes et pour tous en région, les cégeps ont révolutionné la société québécoise. Retour sur l’histoire d’un succès.

Bernard Tremblay a bien fait rire ses collègues à la rentrée en leur avouant qu’il avait fait du rapport de la commission Parent sa lecture de l’été. « En fait, j’ai lu le volume 2, soit le coeur du rapport, indique le président-directeur général de la Fédération des cégeps. J’ai été très étonné par le ton très actuel du texte. Je m’attendais à quelque chose de vieillot, mais non, ça n’a pas pris une ride. »

Le rapport est encore pertinent aujourd’hui, à son avis, ne serait-ce que pour se rappeler à quel point le système précédent était un véritable fouillis.

« Un Québécois francophone prenait plus de temps que les autres Nord-Américains pour accéder à l’université, rappelle-t-il. Il s’agissait d’une filière complexe, très hermétique. Le fameux cours classique, que l’on se remémore avec nostalgie et romantisme, fait l’objet dans le rapport de critiques acerbes : cours obsolètes, cursus très long, qui retarde l’entrée sur le marché du travail, une barrière à la poursuite du cheminement scolaire. »

Il rappelle aussi qu’il s’agissait d’un système hautement inégalitaire, ne favorisant qu’un petit nombre. Et que des hommes.

Volonté populaire

« À l’époque, il y a eu une sorte de convergence de l’opinion publique, un vent favorable à l’éducation, qui n’était pas propre au Québec, mais bien présent dans plusieurs pays occidentaux, raconte-t-il. Cette volonté de réforme, de démocratiser l’éducation pour qu’elle soit accessible et ouverte à l’ensemble de la population, a mené à la création des polyvalentes, des cégeps, de l’Université du Québec, de même qu’à la gratuité scolaire et à la laïcisation des établissements d’enseignement. »

De fait, les Québécoises ont massivement investi les cégeps. « Au tout début, il y avait seulement 25 % d’étudiantes, alors qu’aujourd’hui, elles forment plus de 50 % de nos cohortes », indique-t-il.

Photo: Collège Montmorency Cours de mathématiques dans les années 1980 au collège Montmorency

« Si le Québec est devenu un exemple en matière d’égalité entre les femmes et les hommes, bien qu’il reste des choses à faire, c’est beaucoup grâce au réseau des cégeps, qui ont propulsé les femmes dans les études supérieures », indique le président-directeur général de la Fédération des cégeps.

De toutes les recommandations contenues dans le rapport Parent en 1964, celle qui semblait avoir le moins de chance de se réaliser, au dire de ses membres, était la création des cégeps. « C’était tellement audacieux, différent de ce qu’on trouvait ailleurs, rappelle M. Tremblay. Il y avait là la volonté d’amener la fin du religieux dans ce niveau d’enseignement, de faire disparaître le cours classique, d’intégrer les femmes et de permettre l’enseignement supérieur dans les régions du Québec. »

Curieusement, malgré le changement de gouvernement et l’arrivée d’un parti plus conservateur comme l’Union nationale, les cégeps voient tout de même le jour en 1967. « La volonté populaire était telle que, si huit établissements étaient prévus au départ pour la rentrée, il y en aura finalement douze, raconte M. Tremblay. Le gouvernement a été obligé de faire cela un peu en catastrophe. »

Des retombées économiques

En plus d’être un vecteur d’égalité sociale en facilitant l’accès à l’éducation supérieure, le réseau collégial est aussi un moteur économique, de l’avis de Bernard Tremblay. Il cite une étude de la firme KPMG datant de 2014 selon laquelle le réseau entraîne des retombées économiques annuelles de 10 milliards de dollars. Et, toujours selon cette étude, « pour chaque dollar investi dans le réseau, une somme de 4,30 $ est générée ».

Le secteur de la recherche ne serait pas étranger à ce succès, grâce aux 49 centres collégiaux de transfert de technologie (CCTT) affiliés aux cégeps. « Ce sont 1300 chercheurs qui ont des doctorats, recrutés partout dans le monde, disséminés partout dans les régions, avec des domaines de recherche très spécifiques, qui génèrent du savoir et de la productivité pour toutes les entreprises de la province », se réjouit-il. On oublie trop souvent, selon le président-directeur général, la recherche effectuée au niveau collégial.

« On entend souvent dire que Montréal est reconnue comme la meilleure ville universitaire au monde, mais en fait, c’est la meilleure ville étudiante au monde, et là-dedans on retrouve les cégeps, ça fait partie de l’équation. »

Les dates marquantes

1961 Le gouvernement commande une étude sur le système éducatif au Québec.

1963 Le rapport Parent propose la création des cégeps pour démocratiser l’éducation supérieure.

Janvier 1967 Dépôt du projet de loi sur les cégeps à l’Assemblée nationale.

Février 1967 Sept villes sont ciblées pour recevoir dès la rentrée les premiers cégeps : Chicoutimi, Jonquière, Rouyn, Limoilou, Hull, Rimouski et Sainte-Foy.

29 juin 1967 Sanction de la Loi sur les collèges d’enseignement général et professionnel à Québec.

Été 1967 Des manifestants réclament l’ouverture d’un cégep à Montréal, notamment à Ahuntsic.

Août 1967 Québec accepte d’ajouter cinq cégeps, notamment à Longueuil, à Sainte-Thérèse, à Sainte-Croix (Maisonneuve) et à Ahuntsic.

Septembre 1967 Douze premiers cégeps ouvrent leurs portes.

Septembre 1968 Douze autres cégeps s’ajoutent, dont ceux du cégep du Vieux Montréal, de Saint-Laurent, de Rosemont, et d’autres dans huit régions.

Septembre 1969 Huit autres cégeps sont ouverts, notamment à Québec, à La Pocatière, à Lévis-Lauzon et à Rivière-du-Loup.

1971 Trois cégeps sont créés en région : Côte-Nord, Champlain Regional College et Saguenay–Lac-Saint-Jean.

1971 Le réseau totalise 39 cégeps : 34 francophones et 5 anglophones.

1978 Le PQ dépose un livre blanc sur les cégeps.

1980 Le réseau collégial compte 45 cégeps.

1993 La réforme Robillard (Lucienne) s’attaque à la révision des programmes.

1996 États généraux sur l’éducation.

1998 Le réseau compte 48 cégeps.

2003 L’existence des cégeps est remise en cause par la Fédération des commissions scolaires du Québec.

2012 Crise étudiante dans les cégeps et les universités du Québec.

2014 Le rapport Demers (Guy) aborde la question de la formation à distance, de l’internationalisation et de la carte des programmes.
Sources : «Cégeps : une grande aventure collective québécoise», Presses de l’Université Laval, 2008 et «Du rapport Parent au rapport Demers. Pédagogie collégiale», printemps 2016

1967

12 cégeps

14 077 étudiants

25 % de femmes

75 % d’hommes

66 % préuniversitaire

34 % technique


2017

48 cégeps

175 270 étudiants

57,05 % femmes

42,5 % hommes

45,8 % préuniversitaire

47,9 % technique

Aujourd’hui, quelque 50 000 étudiants décrochent un diplôme chaque année.
 
Source: Fédération des cégeps