La formation des maîtres prépare mal aux élèves d'aujourd'hui

Demain, ce seront elles qui enseigneront aux petits mousses assis sur les bancs d’école, et elles attraperont sans doute au passage quelques candidats turbulents. Vaira Gourdeau, Stéphanie Robidoux, Karine Leclaire et Laureline Miskdjian étudient po
Photo: Jacques Nadeau Demain, ce seront elles qui enseigneront aux petits mousses assis sur les bancs d’école, et elles attraperont sans doute au passage quelques candidats turbulents. Vaira Gourdeau, Stéphanie Robidoux, Karine Leclaire et Laureline Miskdjian étudient po

La formation des maîtres dispensée à l'université prépare mal les jeunes enseignants à l'ampleur des difficultés d'apprentissage et aux troubles de comportement des élèves, devenus légion à l'école.

Dans un contexte scolaire et social où ces jeunes en difficulté abondent — chaque école compterait 5 % d'élèves présentant des troubles de comportement chroniques et 15 % de plus seraient à risque —, cette formation défaillante pourrait expliquer que 20 % des nouveaux enseignants «décrochent» quelques années à peine après avoir amorcé leur carrière d'enseignant, incapables de vivre le «stress» qu'entraîne cette gestion de classe.

Voilà la théorie qu'est venu défendre hier un professeur de l'Université Laval, Égide Royer, dans le cadre d'un colloque sur les initiatives du ministère de l'Éducation pour contrer le décrochage scolaire. M. Royer, qui s'adressait à un public de quelques centaines d'enseignants et de spécialistes de l'éducation, a entretenu son auditoire des aléas de la vie d'un enseignant aux prises avec un ou des élèves en difficulté, distribuant les anecdotes à pleine malle, au grand plaisir du public.

«Le temps est venu pour les facultés d'éducation de former les futurs enseignants autant sur la pédagogie que sur le comportement des élèves», affirme Égide Royer, qui connaît très bien ce dossier des élèves en difficulté. Psychologue de formation, le professeur est lié au Centre de recherche et d'intervention sur la réussite scolaire, dont il a été le directeur, et a travaillé au ministère de l'Éducation à titre de responsable du dossier des troubles de comportement et des difficultés d'apprentissage.

«Ceux qui sortent de l'université maintenant ne sont pas mieux formés qu'il y a trente ans; imaginez ce que ce serait si c'était comme cela en médecine!», a expliqué hier M. Royer, qui estime que chaque classe de maternelle du Québec compte actuellement un ou deux enfants présentant des troubles de comportement. Le ministère de l'Éducation définit ces troubles comme des comportement agressifs ou destructeurs, répétitifs et persistants, dirigés généralement contre d'autres élèves ou des enseignants.

Le professeur a avancé l'analogie avec des employés du secteur de l'aviation, qui ont appris à composer avec les colères au comptoir d'un client outré que son vol ne parte pas à l'heure prévue. «Ils ont été formés pour réagir, ils savent quoi faire, ils ont appris. Comment se fait-il qu'on ne le fasse pas pour des élèves?»

Les choses se sont dégradées au fil du temps. «Ça fait 34 ans que je suis dans ce secteur et les choses ne s'améliorent pas», croit le professeur, qui souhaite que l'on crée des postes stables de professionnels destinés à épauler les enseignants dans le soutien accordé à ces élèves, comme on l'a fait pour les postes d'enseignant régulier.

Un jeune de secondaire 4 «gelé comme une balle» qui saute à la gorge du professeur d'éducation physique lui ayant demandé de sortir. Un élève de troisième année qui répond à son enseignante enceinte: «Approche-toi pas, sinon je tue le bébé dans ton ventre!», lorsqu'elle veut intervenir. Un enfant de cinq ans dont la mère a déjà reçu des furieux coups de tête de la part de son rejeton, au point où il lui a cassé le nez à deux reprises. Un mousse de deux ans et demi expulsé de la garderie. Un enseignant de musique quittant la profession après avoir reçu un... pupitre propulsé par un élève en crise. Un élève qui suscite l'ire de son enseignant, semant quelques craintes au passage, lorsqu'il se met en devoir de piquer près des yeux, avec un crayon, tous les petits copains qu'il croise sur sa route.

«J'aimerais que vous soyez convaincus qu'un cours sur la psychopédagogie, le français et les maths ne vous indiquera jamais comment réagir face à ce type de situations qui peuvent dégénérer», a expliqué hier Égide Royer, qui croit qu'un cours ou deux sur la psychologie de l'enfant ne dictera pas aux nouveaux enseignants «quoi faire avec les casseurs de nez».

«La situation actuelle amène le plus grand stress, et les enseignants n'en peuvent plus, ils quittent», ajoute-t-il, rappelant que 20 % des jeunes enseignants quittent peu après avoir embrassé la profession.

Mal outillés, beaucoup d'enseignants enclenchent le mode punition face à ces élèves qui les font bouillir et assèchent patience, tolérance et énergie. C'est la loi du 2-32», explique M. Royer. «Les jeunes en difficultés de comportement reçoivent à peu près deux marques d'attention positive pour 32 négatives.»

Le professeur de l'Université Laval, qui offre le seul cours de deux crédits disponible dans son établissement d'attache sur cette catégorie d'élèves («Élèves en difficulté de comportement: intervention»), déplore que les universités insistent autant sur la didactique et aussi peu sur les modes d'intervention en classe destinés à ces jeunes, que l'on dit en nombre sans cesse croissant et qui sont souvent les premières victimes du décrochage scolaire.

Rappelons que le ministère de l'Éducation dépense un milliard de dollars chaque année pour les élèves en difficultés d'apprentissage, qu'on évalue à 12 % de la clientèle scolaire. La vérificatrice générale du Québec enquête actuellement sur l'usage que les écoles font de cette enveloppe financière volumineuse, qui correspond à 11 % du budget total consacré à l'éducation.

Lors de ce colloque, qui a réuni hier à Montréal quelque 4000 participants intéressés aux stratégies favorisant la réussite des élèves, le ministre de l'Éducation, Pierre Reid, a indiqué que le programme Agir autrement, actuellement en marche dans 180 écoles, serait reconduit «au moins pour la prochaine année» dans le budget présenté aujourd'hui.
1 commentaire
  • Carl Brabant - Abonné 2 avril 2004 21 h 50

    Professeur de chimie

    Monsieur Égide Royer a décrit des situations rencontrées au primaire et au secondaire mais l'enfant-roi est maintenant parvenu au cégep.

    En novembre 2002, des étudiants "farceurs" m'ont lancé des balles de neige en pleine classe.

    Cette année, on a noué la chaîne qui sert à abaisser un écran de projection, fait disparaître la réserve de craies à tableau ainsi que la brosse. Il ne faut pas oublier non plus l'étudiant qui en appelle un autre en pleine classe sur son cellulaire.

    À qui la faute? À l'école? Aux parents? À toute la société?

    Un peu de tout ça. Face à une tâche de plus en plus écrasante, certains parents ont démissionné. Les professeurs qui vieillissent baissent les yeux pour s'éviter davantage d'ennuis. Les administrateurs scolaires pensent budget et taux de réussite. Un élève est aussi un client qu'on ne veut pas s'aliéner.

    Cependant, si le jeune ne sait pas respecter une limite c'est que la société ne fait que semblant d'en fixer.

    Le rôle des parents dans tout cela? À mon avis, les parents font ce qu'ils peuvent. On a presque tout fait pour saper leur influence au profit de cette société de consommation à laquelle on cherche à intégrer des enfants de plus en plus jeunes.

    Pas étonnant qu'on récolte un jour ce qu'on a semé.

    À mon avis, la responsabilité incombe pour la plus grande part à ces entreprises commerciales qui vivent, profitent et exploitent le marché de consommation que représente la jeunesse.

    Elles sont responsables de ce que le jeune exerce un petit boulot pour satisfaire des appétits de consommateur que ses parents ne peuvent pas ou ne veulent pas combler.

    Elles sont responsables de l'impression de facilité et de liberté totale qu'elles présentent comme un idéal de vie et comme une recette de bonheur.

    Elles sont responsables de son décrochage le jour où il n'arrive plus à tout concilier.

    L'enfant-roi réclame, exige et consomme. Il a beaucoup de droits mais pratiquement pas de devoirs.

    Pas étonnant qu'il ne réagisse pas très bien le jour où un importun cherche à lui expliquer qu'il y a des règles pour vivre en société.