Ces aînés qui retournent sur les bancs d’université

Photo: Francis Vachon Le Devoir Aujourd’hui âgée de 92 ans, Rita Hardy était à l’avant-garde quand elle a commencé, à 60 ans, un baccalauréat pour lancer sa propre entreprise.

Oubliez les cours sur les secrets du bridge, sur « l’informatique pour les nuls » ou sur les subtilités de l’aquarelle, les aînés d’aujourd’hui réinvestissent les avenues du savoir ; dans les universités, à l’éducation permanente ou sur les lieux d’instruction sous toutes leurs formes. Plus que jamais, les têtes blanches flirtent avec la matière grise.

Le vieillissement de la société aidant, la demande pour l’enseignement de haut niveau est en plein essor. Arrivée en vrac sur les rives paisibles de la retraite, toute une cohorte de jeunes aînés recherche bien plus que de simples divertissements ou des loisirs pour occuper tout le temps qui s’offre à eux.

Éveillés et plus en forme que la génération précédente, ces « jeunes vieux » investissent en masse la multiplicité des lieux de savoir. À l’Université de Montréal, on compte cette année plus de 620 étudiants de plus de 55 ans inscrits au baccalauréat, à la maîtrise et au doctorat, dont les deux tiers sont des femmes. Pas moins de 177 sont inscrits à la Faculté des arts et sciences. Une quinzaine est même retournée s’exercer les méninges dans un programme spécialisé de la Faculté de médecine.

Le retour des diplômés

L’Université Concordia remporte cet automne la palme avec pas moins de 848 étudiants de plus de 50 ans dans ses rangs, dont un a même dépassé l’âge vénérable de 90 ans. Une cohorte dont le nombre se maintient depuis 2007, bien que le nombre de ceux inscrits au doctorat (65) soit en hausse.

À l’Université McGill, pas moins de 418 étudiants de plus de 50 ans ont investi les classes de l’institution presque bicentenaire l’an dernier. L’UQAM a attiré cette session-ci 523 étudiants aînés dans son giron, un nombre qui n’a pas tellement augmenté depuis 2007. Mais le contingent — bien que petit — des aînés inscrits à la maîtrise ou au doctorat a doublé dans les tranches d’âge de 60 ans et plus. Pas moins de 130 étudiants de plus de 50 chandelles — le tiers a même franchi la soixantaine — poursuivent une thèse de doctorat dans l’institution de la rue Saint-Denis.

Une pionnière

Sans le savoir, Rita Hardy, aujourd’hui âgée de 92 ans, fut une précurseure en la matière. La nonagénaire était drôlement en avance sur son temps quand elle est retournée, à 60 ans, faire son baccalauréat en enseignement de l’anglais langue seconde à l’Université du Québec à Chicoutimi. « Le vendredi, mes patrons chez Alcan m’offraient une retraite anticipée et, le lundi matin, je commençais l’université à temps plein ! Je voulais lancer ma propre entreprise de traduction », raconte cette Saguenéenne d’adoption née au Nouveau-Brunswick.

« C’était jeune, 60 ans ! À l’époque, les gens trouvaient ça spécial, mais ça garde les neurones en forme », lance Rita, qui a depuis trouvé matière à maintenir ses synapses en ébullition en rédigeant son autobiographie, un cadeau offert il y a trois ans à ses enfants et petits-enfants.

À 62 ans, Manon, doublement diplômée en psychologie et en marketing à HEC, a décidé elle aussi de renouer avec l’Université de Montréal pour réaliser un vieux rêve. Elle incarne tout à fait cette génération qui fut parmi les premières à bénéficier en grand nombre d’une formation universitaire et qui retourne aujourd’hui à leur alma mater. « J’étais déjà retournée aux études à 40 ans pour changer de carrière, mais là, c’est pour le défi intellectuel. Une façon de faire une synthèse du travail accompli et de laisser une sorte de legs », dit celle dont la thèse portera sur les processus d’automotivation chez les artistes travailleurs autonomes.

C’est plutôt pour conjurer le sort que Ginette Soucy-Orfali a renoué avec les études. À 45 ans, après avoir combattu deux cancers, on la déclare inapte à continuer son travail de haut cadre dans la fonction publique fédérale. La toxicité de la chimiothérapie a affecté sa mémoire à court terme. « Je me suis sentie comme si je ne valais plus rien », confie-t-elle. Elle décidera de retrousser les manches et d’amorcer un baccalauréat en traduction pour faire mentir les sombres pronostics. « J’ai terminé mon baccalauréat en traduction à 59 ans, et je réalise depuis des contrats pour toutes sortes d’organisation. J’apprends sur tout. Pour moi, ç’a été une façon de combattre. »

Un engouement croissant

À l’Université du troisième âge, un lieu d’éducation populaire affilié à la Faculté de l’éducation de l’Université de Sherbrooke offrant cours, ateliers et conférences aux aînés, on observe depuis plusieurs années cet engouement croissant.

14 000
C’est le nombre d’étudiants inscrits à l’Université du troisième âge

« Au début des années 2000, nous avons vécu l’arrivée d’une vague de jeunes retraités de la fonction publique qui voulaient approfondir leurs connaissances, acquérir des savoirs. Les deux tiers de notre clientèle ont déjà une formation universitaire », insiste Monique Harvey, directrice de l’Université du troisième âge (UTA), affiliée à l’Université de Sherbrooke.

D’une soixantaine d’étudiants éparpillés dans quelques cours d’anglais lors de la naissance de l’UTA en 1976, la clientèle de cette université « ouverte à tous » a bondi, passant de 8000 inscriptions en 2005 à 20 000 aujourd’hui, soit plus que l’équivalent de plusieurs composantes de l’Université du Québec.

Présent dans 11 régions, ce lieu d’accès au savoir compte désormais plus de 29 antennes où sont dispensés 750 cours de niveau universitaire à l’aide de 600 bénévoles et 400 formateurs. Même si la formation offerte ne vise pas l’obtention d’un diplôme, l’UTA a résolument pris le virage de la formation de haut niveau au tournant des années 2000.

Le gros de la clientèle tourne autour de 65 à 75 ans, mais nous avons des gens inscrits âgés de 90 ans et beaucoup d’octogénaires

 

Des élèves exigeants

« Dès que le niveau n’est pas assez élevé, on se le fait dire rapidement ! On reçoit vite des commentaires si le prof se contente de lire les notes. Avant, on offrait des ateliers d’aquarelle, de dessin ou d’initiation à l’informatique. Mais aujourd’hui, on est vraiment dans l’acquisition du savoir pur et dur. L’histoire et la géopolitique, c’est ce qui est le plus demandé », soutient Mme Harvey.

« Changements climatiques », « Avancées des sciences au XXe siècle », « Histoire de la France contemporaine » et « Savoirs de femmes : de la sainte à la sorcière » : un coup d’oeil aux titres des cours de la session d’automne démontre que l’on navigue loin du simple club social ou de thèmes convenus. Pour le cours « Clés de lecture de la littérature de Sartre », il faudra se reprendre la session prochaine, le cours affiche complet !

Cours, séminaires, conférences, ateliers : la formation de l’UTA rejoint une clientèle à 75 % féminine et des étudiants de plus en plus « âgés ». « Le gros de la clientèle tourne autour de 65 à 75 ans, mais nous avons des gens inscrits âgés de 90 ans et beaucoup d’octogénaires », insiste la directrice de l’UTA.

Plus que de secouer les méninges, cet accès au savoir permet aux aînés de rompre avec l’isolement, de promouvoir le vieillissement actif et de faciliter les échanges entre les gens d’une même ville ou d’une même région. « On est vraiment ancrés dans les communautés, c’est ce que les gens apprécient », assure Monique Harvey, dont l’organisme ne parvient pas à répondre à la demande, sans cesse croissante, pour des raisons souvent logistiques.

« Ce ne sont pas les bénévoles qui manquent, mais dans certaines régions, on n’a pas la capacité d’accueillir plus d’étudiants, dit-elle. À certains endroits, on pourrait offrir quatre ou cinq cours par semaine, mais on a du mal à trouver les locaux appropriés pour y arriver ! »

L’université à portée de clic

Grâce aux vertus du Web, de plus en plus d’étudiants passent la porte de l’université… de façon virtuelle. Depuis la naissance des MOOC (massive open online course), appelés CLOT en français, pour « cours en ligne ouvert et massif », l’accès à la formation universitaire est plus que jamais facilité, tant pour les générations plus âgées que pour les plus jeunes.

Ces passerelles immatérielles vers le savoir, créées par l’Université Harvard et le MIT en 2012, ont proliféré dans plusieurs universités des États-Unis, du Canada et d’Europe grâce à la plateforme Open edX, créée par la plus vieille université d’Amérique. L’intérêt : des élèves de partout sur la planète peuvent s’y inscrire et échanger ensuite en ligne entre eux et avec leur professeur.

En 2014, la TELUQ a diffusé sur cette plateforme deux cours, dont un a mis en lien quelque 5000 étudiants. La formule, très pratique pour les personnes âgées, a le vent en poupe. L’UQTR a mis en avant plusieurs CLOT, qui ont été suivis par 7000 étudiants de 60 pays. L’Université Concordia en offrira bientôt quatre, dont un sera développé à la demande du Programme des Nations unies pour l’environnement. « Ça rejoint autant des gens en quête de formation que des gens âgés qui apprécient cette facilité. Une de nos étudiantes libres a suivi plus de quinze de ces cours », souligne Anik de Saint-Hilaire, vice-présidente au développement académique à l’Université Concordia et responsable de son studio de production en ligne Knowledge One.

Le directeur de l’ICEA, Daniel Baril, observe l’impact de l’apprentissage sur le Web, où des dizaines de milliers de cours en ligne et encore plus de sites proposent des leçons allant de la réparation des vélos à la prononciation de l’islandais.

« Les individus n’attendent pas l’État ou les institutions pour bouger. Il y a beaucoup d’échanges en réseau. Mais l’autoformation est le grand absent des politiques actuelles. À côté des grands réseaux d’éducation des adultes, en marge des réseaux traditionnels, maintenant, comme dans plusieurs secteurs de la société, les gens vont en ligne là où se développe l’éducation. »



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