Les armes de l'instruction massive

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «On laisse les personnes âgées dans les mains des médecins, alors qu’il faudrait les remettre aux gérontagogues», dit André Lemieux, professeur et spécialiste des universités du troisième âge à l’UQAM.

La « Politique gouvernementale d’éducation des adultes et de formation continue du Québec » a quinze ans. Les bilans sont mitigés : les beaux principes demeurent, tandis que les ressources manquent pour les mettre en application.

Le bulletin national québécois en matière d’éducation des adultes est franchement décevant. Un bilan inédit des objectifs fixés par l’UNESCO parle d’« échecs » dans sept cas sur vingt, de « demi-réussites » pour huit des vingt indices, notamment pour les budgets, la récente période d’austérité ayant frappé jusque-là. Manque des données pour deux cas, ce qui laisse trois « réussites », dont le programme de francisation des immigrants. Trois sur vingt…

Les indices observés par la branche éducative et culturelle de l’ONU (UNESCO) font état d’échec, notamment en ce qui a trait aux actions déployées en matière de promotion de l’alphabétisation, de compte-rendu public des progrès, de soutien à la recherche, etc.

Ces constats se retrouvent dans le bilan canadien de la mise en oeuvre de la déclaration de l’UNESCO de 2009 sur l’éducation des adultes. L’analyse sera dévoilée en marge de la conférence internationale « Le pouvoir de l’apprentissage des adultes »,organisée par l’organisme onusien la semaine prochaine en Corée.

Ce bulletin décevant arrive aussi tout juste 15 ans après l’adoption par Québec de la « Politique gouvernementale d’éducation des adultes et de formation continue » et de son plan d’action.

« Depuis 2009, le gouvernement québécois a fait preuve de peu d’initiative en ce qui concerne l’éducation des adultes », dit Daniel Baril, directeur de l’Institut de coopération pour l’éducation des adultes (ICEA), organisme qui a réalisé le rapport dont Le Devoir a obtenu copie.

« Il n’a pas renouvelé le plan d’action qui s’est terminé en 2007. Au nom de la rigueur budgétaire, il a réduit les fonds publics destinés [au secteur], ce qui a eu un impact majeur sur les populations et les organismes d’éducation les plus désavantagés. »

   

Coupes douloureuses

Une autre enquête de l’ICEA réalisée l’an dernier auprès d’une centaine de groupes d’éducation des adultes conclut que les deux tiers d’entre eux ont été touchés par des compressions budgétaires et qu’un quart se retrouvait « en état de fragilisation avancée » après avoir pris trois mesures ou plus pour compenser. Notamment, la fermeture de programmes et des mises à pied.

Certains groupes ont même mis fin à la formation du personnel qui forme des adultes, ce qui ne manque pas d’ironie. Même l’ICEA a perdu les deux tiers de son financement en 2014 et a dû congédier dix de ses douze employés !

Société du savoir

L’éducation des adultes semble pourtant encore plus essentielle dans une « société du savoir », où l’apprentissage peut viser le ressourcement des employés en formation continue ou la culture générale des citoyens en éducation permanente.

Et pour continuer à apprendre pour le boulot, l’intégration à sa société d’accueil, ou pour le simple plaisir, il faut d’abord avoir appris. Ça va de soi. Or, l’analphabétisme et les problèmes de littératie meurtrissent encore la vie de centaines de milliers de personnes.

Ces enjeux sont capitaux. L’éducation permanente ne se résume pas à apprendre aux retraités bien nantis le portugais ou l’espagnol pour leurs futurs hivers au soleil. Dans une société comme la nôtre, les déficits de formation constituent d’immenses sources d’exclusions, notamment en perpétuant des discriminations d’une génération à l’autre.

« Le Canada est polarisé, avec une forte proportion de diplômés du postsecondaire, et une forte proportion de gens sous-éduqués,explique M. Baril. La moitié des gens ont du mal à lire. Au Québec, 10 à 15 % ont de très grandes difficultés, et environ 20 % des adultes n’ont pas de diplôme de 5e secondaire. Ça fait beaucoup de monde non équipé pour accéder à tout ce qu’offre la société, ne serait-ce que surfer sur le Web. »

Réussite pour tous

Mais tout n’est pas sombre dans ce bulletin national. En décembre 2016, le ministère de l’Éducation annonçait l’injection de 20 millions dans les programmes d’alphabétisation, dans la foulée de la nouvelle « Politique de la réussite éducative ». Ce plan global place l’éducation des adultes dans un parcours linéaire et continu, tout au long des trois âges de la vie.

« Pour la première fois, le gouvernement envisage d’un même regard la réussite scolaire au primaire, au secondaire et pour les adultes, dit le directeur Baril. En 2002, on ne parlait que des adultes. Depuis 2016, on place les adultes dans la continuité de la formation toute la vie durant. Dès le rapport Parent, on souhaitait créer un système d’éducation incluant les jeunes et les adultes. Le gouvernement a finalement adopté une politique globale. Il faut le reconnaître. Mais il faut passer de la parole aux actes. »

André Lemieux, professeur et spécialiste des universités du troisième âge à l’UQAM, parle carrément d’une révolution amorcée depuis des années, celle de la réussite pour tous, au rythme de chacun, y compris avec des arrêts plus ou moins prolongés.

« On a de beaux rapports et de belles politiques. Le problème, c’est que les applications ne suivent pas, dit-il. Dans les faits, l’éducation tout au long de la vie n’est pas placée sur le même pied que les autres formes d’apprentissage. »

Toute sa carrière, il a défendu la « gérontagogie », distinguant cette science de l’andragogie, qui s’intéresse aux adultes, et de la pédagogie, qui vise les plus jeunes. « Pour un travailleur, on voit l’utilité à se former, mais pour une personne âgée, eh bien, non. Alors qu’il n’y a que des avantages à apprendre tout au long de la vie. On laisse les personnes âgées dans les mains des médecins, alors qu’il faudrait les remettre aux gérontagogues. »

Une maîtrise spécialisée dans ce domaine pourrait d’ailleurs voir le jour à l’UQAM d’ici 2020 pour les étudiants âgés. Le projet intéresse la Russie, la France et la Roumanie, où se tiendra l’an prochain un colloque mondial sur cette éducation spécialisée.

Le professeur Lemieux souhaiterait voir reprises ici des initiatives concrètes lancées notamment par l’Université Laurentienne, en Ontario, où les retraités s’inscrivent gratuitement, y compris aux cycles supérieurs.

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