Encore un plan pour la «réussite» scolaire

Le budget déposé au printemps prévoyait des investissements en éducation de 1,8 milliard de dollars sur cinq ans, notamment pour embaucher 7200 personnes dans le réseau.
Photo: iStock Le budget déposé au printemps prévoyait des investissements en éducation de 1,8 milliard de dollars sur cinq ans, notamment pour embaucher 7200 personnes dans le réseau.

Le décor était soigneusement planifié. Sur la scène aménagée dans le gymnase d’une école secondaire, on avait reproduit une classe. Il y avait même une pomme sur le bureau du professeur. Une vidéo a montré des enfants et des enseignants affichant un large sourire.

« Pour la réussite éducative », clamait un slogan projeté sur le mur du gymnase. Quand le premier ministre et son ministre de l’Éducation ont terminé leur présentation sous un éclairage tamisé, le parterre de 200 invités a chaleureusement applaudi.

Il faut donner cela au gouvernement Couillard : il sait comment faire de grandes annonces. On aurait dit le lancement d’une campagne électorale. La politique de réussite éducative, lancée après une saison de consultations, doit marquer un « virage historique », ont fait valoir le premier ministre Philippe Couillard et le ministre de l’Éducation et de la Famille, Sébastien Proulx.

Les réformes mises en avant par le rapport Parent ont permis aux Québécois d’avoir accès à l’éducation, y compris à l’université. L’heure est désormais venue de mettre l’accent sur la réussite scolaire, a expliqué M. Couillard.

85 %
Le ministre Proulx s’engage à augmenter le taux de diplomation à 85 % en 2030. En septembre 2009, la stratégie de la ministre de l’Éducation de l’époque, Michelle Courchesne, visait à faire augmenter le taux de diplomation à 80 % d’ici 2020.

Un autre virage historique, un demi-siècle après la Révolution tranquille. Le milieu de l’éducation en a pourtant vu, de grandes ambitions pour la « réussite » au fil des ans. En septembre 2009, la ministre de l’Éducation de l’époque, Michelle Courchesne, lançait ainsi sa « stratégie d’action visant la persévérance et la réussite scolaire ». Tiens donc.

La stratégie visait à faire augmenter le taux de diplomation à 80 % d’ici 2020. Il se situe aujourd’hui à 74 %. Le ministre Proulx, lui, s’engage à augmenter le taux de diplomation à 85 % en 2030.

Les partis de l’opposition se sont montrés sceptiques : pourquoi le plan du ministre Proulx réussirait-il là où tous les autres ont été peu convaincants ? Surtout que la politique annoncée mercredi était riche en promesses de « stratégies », de « plans d’action », de « chantiers » et de « tables de concertation », mais pauvre en mesures concrètes.

Les spécialistes de l’éducation au Québec sont à peu près unanimes : ils estiment que la politique du ministre Proulx est prometteuse. Pourquoi ? Parce qu’elle a une cohérence qui faisait défaut aux plans précédents.

Une grande connaissance des enjeux

« C’est la vision d’ensemble qui distingue la politique de réussite des mesures antérieures. Ce n’est pas une superposition de toutes sortes de mesures. Ce n’est pas du saupoudrage. Le ministre Proulx agit avec une grande connaissance des enjeux », dit Monique Brodeur, doyenne de la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Le ministre a appuyé ses priorités sur les meilleures pratiques établies par la recherche universitaire, précise Égide Royer, professeur associé à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval. En bref, Sébastien Proulx a écouté les experts. Il a consulté tout le monde dans le milieu de l’éducation. Et il a suivi leurs recommandations.

C'est la vision d'ensemble qui distingue la politique de réussite des mesures antérieures. Ce n'est pas une superposition de toutes sortes de mesures. 

 

Il a aussi évité les pièges dans lesquels sont tombés certains de ses prédécesseurs. Remplis de bonnes intentions, ils avaient annoncé des mesures qui attirent l’attention, ou même populaires, mais peu susceptibles d’améliorer la qualité de l’éducation, selon les experts — comme l’aide aux devoirs ou la réduction du nombre d’élèves par classe.

Les partis d’opposition et les syndicats ont accusé le ministre Proulx d’avoir livré un « spectacle son et lumière » sans réelle substance. Il a plutôt pris la bonne décision en se donnant le temps de comprendre les enjeux, estime Monique Brodeur.

« Le ministère de l’Éducation est une grosse machine,dit-elle. C’est tout un défi de la maîtriser. Le ministre est en poste depuis peu de temps, à l’hiver 2016, et il a commencé à agir. »

Montrer la voie à suivre

Le ministre donne la priorité aux interventions durant la petite enfance, avant l’âge de huit ans. C’est là que tout se joue, disent les experts. Un enfant qui a d’importantes difficultés à lire ou des troubles de comportement en deuxième année risque de ne jamais rattraper son retard et d’abandonner ses études avant d’avoir son diplôme du secondaire.

Québec poursuit l’implantation des maternelles 4 ans, lancées sous le gouvernement péquiste par la ministre Marie Malavoy. Des voix s’élèvent pour inciter le gouvernement à aller plus loin et à généraliser le programme.

M. Proulx a commencé à travailler sur la « valorisation de la profession enseignante ». Il a mis sur pied un comité chargé d’actualiser l’enseignement donné aux futurs professeurs. La professeure Monique Brodeur fait partie de ce comité.

Parmi les réflexions prévisibles : faut-il augmenter à cinq années le programme de baccalauréat en sciences de l’éducation ? recommander l’obtention d’une maîtrise ? améliorer les salaires des enseignants ? réduire le nombre d’échelons avant d’atteindre le sommet ?

Chose certaine, il y a matière à renforcer l’enseignement de la lecture, estime Monique Brodeur. « Depuis la réforme du début des années 2000, l’enseignement de la grammaire et de l’orthographe a été négligé pour faire place à la compréhension de textes. Ça, c’est catastrophique ! Il faut enseigner le ba-be-bi-bo-bu. Il y a même des étudiants en médecine qui ont une maîtrise déficiente de la langue. »

La création proposée d’un ordre professionnel des orthopédagogues répond à un réel besoin, croit aussi Monique Brodeur. Cette profession est mal encadrée, selon elle : des enseignants obtiennent des postes d’orthopédagogue dans les écoles sans avoir une formation en adaptation scolaire ou en orthopédagogie.

Des étudiants annoncent leurs services en tant qu’orthopédagogues sans avoir la formation requise. Ces professionnels ont pourtant la lourde responsabilité d’aider les élèves ayant les plus grandes difficultés.

La création d’un Institut national d’excellence en éducation sera davantage qu’une autre structure de fonctionnaires : cet organisme informera le ministre de l’Éducation en temps réel sur les « données probantes » venues de chercheurs du monde entier et censées améliorer la qualité de l’enseignement, rappelle le professeur Égide Royer.

Au rythme où les ministres de l’Éducation se succèdent — il y a eu sept ministres depuis dix ans —, cet institut assurera une permanence peu importe le parti ou le ministre au pouvoir.

Le succès de la politique de réussite éducative repose sur la mobilisation de toute la société, a souligné le ministre Sébastien Proulx. Le budget déposé au printemps prévoyait des investissements de 1,8 milliard de dollars sur cinq ans, notamment pour embaucher 7200 personnes dans le réseau.

Tous les groupes engagés dans le système d’éducation se croisent les doigts pour que le gouvernement passe de la parole aux actes, après trois années de compressions budgétaires qui se font encore sentir dans les écoles.

 
4 commentaires
  • Jean-François Trottier - Abonné 24 juin 2017 09 h 06

    Rehausser le statut du prof au primaire

    Ce qui se fait au secondaire aura autant d'effet qu'un pet de lapin si on ne modifie pas d'abord l'école primaire.

    C'est dès le début que se développe le sentiment d'ennui profond que les élèves ont face aux matières. Que les maths sont des formules magiques sans utilité. Que le français, "c'est bon pour les snobs". Que l'histoire est un pensum de trucs dépassés.

    Depuis que les chers pédagogues ont décidé que la matière doit être mâchée et pré-digérée avant d'être insérée dans les jeunes têtes presque à leur insu, le message général est que ces matières sont trop difficiles, rien de moins.

    Pourtant, l'expérience de n'importe quel éducateur le dit : les jeunes sont bien plus brillants que les adultes. Plus allumés, plus aptes à comprendre des liens qui nous échappent, en fait si rapides qu'il réussissent à faire rager n'importe quel prof le moindrement qu'ils essaient.

    Il y a un réel problème, qui a pour base le manque de confiance en cet têtes brillantes et tout autant envers le prof qui les accompagne une année durant.

    En clair, il y a des maniaques du contrôle partout au ministère, de haut en bas, qui pervertissent d'éducation.

    Au primaire ça débute. Au secondaire on a le résultat.

    Les mauvais gérants de banque qui nous dirigent, Leitao en tête, sont bien incapables de rehausser les salaires des profs du primaire au-dessus de ceux des cycles supérieurs, et pourtant c'est essentiel. Les meilleurs éléments doivent se retrouver là où il faut avoir la vocation pour enseigner, là où il faut que ça bouge.

    Le Ministère de l'Éducation actuel est incapable de donner au prof toute la latitude nécessaire pour qu'il mette le feu aux esprits dans sa classe, comme ça doit être.
    Les profs actuels ne sont pas mauvais. Ils sont tenus en laisse et robotisés par les malades du contrôle.
    Et en effet il faut en attirer d'encore meilleurs, dans des classes plus petites, et la liberté qu'on laisse aux professionnels qu'ils sont.

    Votre plan ne donnera rien. É

  • Patrick Daganaud - Abonné 24 juin 2017 13 h 56

    PLAN AMBITIEUX FONDÉ SUR DE MAUVAIS DIAGNOSTICS

    Je sais le concept de diagnostic n'est pas à la mode dans le système scolaire québécois depuis l'avènement du modèle royerien de l'Iowa.
    Du vidéo ministériel, que transcrit-on?
    « Finie la course aux diagnostics, besoins particuliers, difficultés d'apprentissage, handicaps : répondons plus vite aux besoins.»
    ou
    « Finie la course aux diagnostics. Besoins particuliers, difficultés d'apprentissage, handicaps : répondons plus vite aux besoins.»

    Voici donc des failles diagnostiques majeures :

    1-Une politique de réussite pour tous est vouée à l’échec dans une société néolibérale pseudodémocratique. A) Le culte du faire-semblant y est omniprésent; B) L'élitisme taille des gagnants en « gossant » des perdants; C) La richesse collective n'est pas constituée pour construire l'égalisation des chances.

    2-La réussite est prédestinée dans ces conditions à être atteinte par falsification : le passage de 74 % (déjà corrompus par les normalisations qui font réussir ceux qui échouent à distance « minime » du seuil...) à 85 % se fera par l'octroi de diplôme à rabais et par le nivellement par le bas.

    3-Ce même nivellement est celui qui explique que l'on peut être diplômé et analphabète fonctionnel (AF), aux niveaux 1 ou 2 de littératie : 52 % d’AF chez les diplômés du secondaire, 33 % chez ceux du collégial, 18 % chez ceux du 1er cycle universitaire.

    4-En 50 ans, la didactique n’a pas du tout fait ses preuves pour rehausser la réussite : s’il est vrai que le transfert de ses recherches et découvertes de données probantes et de pratiques exemplaires peut être amélioré, A) les données probantes et les pratiques exemplaires sont très loin de l’être toutes; B) quand les résultats sont fiables, leur exportabilité et leur mise en pratique ne sont ni inconditionnelles ni automatiques; C) les lobbys didactiques, fondés sur des pouvoirs compétitifs exercés aux fins d’accès aux subventions, moussent des orientations contradictoires sans mesure des impacts.

  • Patrick Daganaud - Abonné 24 juin 2017 15 h 25

    DONNÉES FARFELUES

    L'embauche de 7200 personnes dans le réseau défonce le budget avancé par le gouvernement.

    J'estime à 468 millions les coùts salariaux annuels.

    Donc, sur 5 ans à 2 milliards 340 millions.

    Cela n'inclut

    1-ni la révision des paramètres de financement des élèves handicapés ou en difficultés d'apprentissage ou d'adaptation ÉHDAA;

    2-ni le projet de scolarisation des 16-18 ans;

    3-ni les 800 millions pour les travaux d'immobilisations.

    Un projet crédible détaillerait toutes les dépenses : celles annoncées, selon mes calculs, aux alentours de 3,5 milliards : près du double de l'annonce.

    Il est évident que, les élections passées, le projet de réussite va voir son budget diminuer comme une peau de chagrin, de grand chagrin...

  • Patrick Daganaud - Abonné 24 juin 2017 15 h 26

    LE MYTHE DE L’ÉCOLE ROSE TRANSFORMÉ EN LUBIE MINISTÉRIELLE

    Les lobbys éducatifs opèrent dans la foire de la réussite éducative (: informatique, littératie, neurosciences, décrochage, approche communautaire, didactiques, etc.) et multiplient les centres de recherche et les chaires. Les centres de recherche doivent exister. Ils s’attaquent à des problèmes réels. Tous s’évertuent d’y trouver des réponses.
    Mais les subventions étant diminuées, A) seuls les lobbys puissants « triomphent » et la stratégie politique se mêle aux fondements éthiques de la recherche, ce qui la « déneutralise »; B) les cycles de la recherche sont raccourcis : le nouveau chasse « l’ancien » à vitesse accéléré; C) la promotion professionnelle compétitionne selon un apport réduit en subventions. Tout cela est malsain et devrait pouvoir se dire.

    Le lobby des élèves en difficulté d’adaptation, occupé par la psychoéducation, inclut le mythe de l’école rose qui nourrit incidemment la discrimination fondée sur l’identité de genre. S’étant placé les pieds près du gouvernement au forum libéral 2016 sur l’école, il se taille une place dans la politique de la réussite.
    Sa dérive psychoéducative est que le diagnostic, mal posé, est fondé sur l’observation de symptômes (: les gars décrochent plus que les filles et se diplôment donc moins) et leur attribue une cause : l’école est trop rose.
    Une analyse causale plus sérieuse permettrait de reconnaître que les filles ont conservé des facultés adaptatives supérieures à celles des garçons, qu’elles résistent mieux à la frustration et que, par conséquent, elles sont plus studieuses et persévérantes. Elles font plus d’efforts.
    Dès lors plutôt que de vouloir « dérosir » l’école, on s’appliquerait à hausser la tolérance des gars à la frustration, à les rendre plus persévérants et aptes à faire des efforts.

    Voilà comment un mauvais diagnostic conduit à de mauvaises solutions. Cela ne veut pas dire que l’on ne doit pas en poser. Cela veut dire que l’on doit poser les bons.