Un DEC bilingue pour séduire les étudiants francophones

Une entente permettrait au collège Bois-de-Boulogne d’attirer des étudiants avec une offre plus diversifiée qui leur donnerait l’occasion de parfaire leur anglais.
Photo: Wikicommons Une entente permettrait au collège Bois-de-Boulogne d’attirer des étudiants avec une offre plus diversifiée qui leur donnerait l’occasion de parfaire leur anglais.

Pour pallier la baisse de clientèle dans les cégeps francophones, le collège Bois-de-Boulogne envisage d’offrir un diplôme d’études collégiales (DEC) bilingue en science de la nature conjointement avec le collège Dawson, a appris Le Devoir.

Ce projet pilote, qui pourrait être implanté dès 2018, permettra à deux cohortes de quarante étudiants chacune de suivre la moitié de leurs cours en anglais, et l’autre, en français.

« C’est une idée de Bois-de-Boulogne et on l’a trouvée intéressante », a indiqué Raymond Bourgeois, directeur adjoint des études au collège Dawson. « Ça donne aux étudiants le choix d’étudier dans les deux langues et d’être fonctionnels au Québec dans les deux langues, ce qui est un avantage pour tout le monde. »

Les statistiques des admissions sont sans équivoque : les cégeps francophones de l’île de Montréal sont en baisse de clientèle, alors que les cégeps anglophones, comme Dawson, sont au maximum de leur capacité et croulent sous la demande. Selon un compte rendu d’une rencontre que nous avons obtenu, l’entente permettrait au collège Bois-de-Boulogne (BdeB) d’attirer des étudiants, surtout dans ses cours de biologie et chimie, qui sont dégarnis, avec une offre plus diversifiée qui leur donnerait l’occasion de parfaire leur anglais.

Elle ouvrirait aussi le cégep aux étudiants étrangers et donnerait « la possibilité d’établir des passerelles avec les universités anglophones », notamment parce que Dawson possède une entente de reconnaissance d’acquis avec l’Université McGill pour certains cours. « Les étudiants qui font le cours de chimie organique chez nous n’ont pas besoin de le refaire à McGill », explique M. Bourgeois. Une telle entente existerait aussi entre BdeB et l’Université de Montréal pour des cours de mathématique.

Un gain pour les deux

Pour Dawson, qui a déjà tenté sans succès un tel partenariat il y a dix ans, les avantages sont aujourd’hui indéniables, croit le directeur adjoint des études. « La beauté de l’affaire, c’est qu’on n’a pas beaucoup d’espace dans nos laboratoires de chimie et biologie, alors ce sont eux [BdeB] qui prendront ces cours-là. Nous, on va offrir mathématique et physique. Ça va mettre moins de stress sur nos installations », avance-t-il. « C’est sûr que c’est un gain pour les deux établissements. »

Les cours de français et d’anglais, langue maternelle, seront offerts dans le collège où l’étudiant est inscrit. Tous les autres cours, qui ne sont pas de science, pourront se faire dans l’un ou l’autre des établissements. L’étudiant passerait ainsi deux jours par semaine dans un cégep et trois dans l’autre, et inversement, à la session suivante.

M. Bourgeois est convaincu que ce type de programme sera très prisé. « C’est bien de maîtriser le jargon scientifique dans les deux langues. Par exemple, les anglophones connaissent le DNA, mais ne savent pas toujours que ça se dit ADN en français », dit-il. Et si la demande est trop forte ? « On va choisir les meilleurs. » Traditionnellement, les statistiques démontraient que les meilleurs étudiants en science étaient ceux qui avaient l’anglais comme seconde langue.

Des inquiétudes

Emballant pour les directions, ce projet de partenariat suscite néanmoins des inquiétudes au sein du personnel des collèges. « Nous, on sait que les étudiants qui vont faire ce programme sont les bons étudiants qui iront probablement à McGill après », se désole un enseignant du collège BdeB, qui requiert l’anonymat. « Un grand pourcentage de nos bons élèves va à l’Université de Montréal, mais avec ça, ça va changer. Ils vont vouloir aller à l’université en anglais. C’est préoccupant. »

Dans les corridors du cégep, il dit avoir entendu plusieurs de ses collègues s’inquiéter pour l’avenir des études postsecondaires en français, rappelant ainsi le débat sur le prolongement de la loi 101 jusqu’au niveau collégial, comme l’avait déjà proposé le Parti québécois. « On a un programme privilégié au primaire et secondaire qui est une réussite, car les allophones s’intègrent, mais, une fois au cégep, tout ça peut changer. »

M. Bourgeois dit ne pas faire de politique. « Je pense que la décision que prend l’individu est plus importante que la langue d’enseignement, croit-il. On veut simplement offrir le meilleur aux étudiants. » Dans le compte rendu, le collège BdeB souligne que cette collaboration ne causera ni préjudice ni diminution d’effectifs. Si, après l’essai, elle s’avère non avantageuse, « elle ne se fera pas ». La direction n’a pas souhaité commenter davantage.

DEC bilingues en croissance

Ce n’est pas la première entente du genre. Le cégep Saint-Laurent et le collège Vanier offrent conjointement depuis 2013 deux programmes français-anglais, l’un en sciences de la nature, l’autre en sciences humaines. Avant cela, le collège Bois-de-Boulogne avait voulu sceller un partenariat avec le cégep anglophone Vanier, mais le comité de programme n’avait pas jugé souhaitable une telle association. L’objectif était encore une fois de réagir à la baisse d’admissions observée dans les cégeps francophones et l’augmentation fulgurante du côté anglophone.

Les DEC bilingues ne sont pas une nouveauté du côté des cégeps privés qui, n’étant pas soumis aux mêmes lois que les établissements publics, ont les coudées franches. Ce type de programme est même en « croissance, surtout à Montréal », constate Pierre L’Heureux, directeur général de l’Association des collèges privés du Québec. Il cite en exemple les collèges LaSalle, O’Sullivan et de Mérici ou encore le collège Laflèche, à Trois-Rivières, qui offrent de plus en plus de programmes et de cours dans la langue de Shakespeare au sein même de leur établissement.

Le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur dit ne pas être au courant de ce projet, mais précise que les collèges « disposent de la flexibilité requise pour [en] établir entre eux ».

12 commentaires
  • Robert Beauchamp - Abonné 23 juin 2017 06 h 50

    Les étudiants étrangers

    Et voilà on est rendu là. Dans une logique d'affaire, pour rentabiliser nos programmes nous sommes contraints de trouver des moyens pour combler les places disponibles. Comme tous leurs parents nos bons petits Québécois vont s'exprimer en anglais dès qu'ils entendront un accent étranger, et l'anglais aura cours dans les corridors et les allophones que nous nous promettions d'intégrer seront heureux d'être assurés d'un passage à l'anglais. Depuis que les gens d'affaires ont investi nos c/a sphères supérieures de l'éducation, l'anglophilie y progresse en galopant. Il ne sera plus nécessaire de frapper à la porte de McGill, puisque nos universités offrent de plus en plus de cours en anglais. M. Bourgeois je vous assure que beaucoup des vos élèves ne sauront pas non plus comment se dit DNA en français. Quel dérapage. Ne venez plus me parler d'intégration, beaucoup d'allohones finiront par nous imposer un rythme d'anglicisation auquel vous participez. Tout ça au nom de l'éducation devenue marchande.

  • Robert Morin - Abonné 23 juin 2017 07 h 01

    Peut-on encore utiliser le mot tabou...

    ...ASSIMILATION... en marche et à vitesse grand V au Québec, même si la plupart des décideurs et des intervenants préfèrent se draper de beaux et nobles «objectifs», de se mettre la tête dans le sable et de faire du déni. Encore un cas de sacro-sainte « ouverture » à sens unique, mais qui est en réalité un pas de plus et parmi tant d'autres vers une assimilation inavouée et inavoubale, vers la disparition dans un avenir de plus en plus prochain de notre différence culturelle, de la diversité culturelle que repréeente la seule culture française en Amérique! Cessons de faire de l'aveuglement volontaire et n'ayons plus peur des mots : cela nous aidera peut-être à prendre de vraies mesures pour contrer ce glissement vers la monoculture ou encore, à assumer notre démission une fois pour toutes et en pleine connaissance de cause... genre «If you can't beat them, join them!», comme nous l'enseignent si bien les chantres de la monoculture mondialisée.

  • Gilles Théberge - Abonné 23 juin 2017 08 h 06

    Ben non, le ministre, le ministère, ne sont pas au courant...

    Ils ne savent rien.

    Plus tard, mettons dans cent ans, un historien canadien français écrira en anglais le récit de "comment les siens se sont suicidés sous l'instigation de deux écervelés d'origine canadienne française".

    Car c'est bien de ça qu'il s'agit n'est-ce pas?

  • Micheline Dionne - Inscrite 23 juin 2017 08 h 16

    N'ayons pas peur...

    L'étude d'une langue seconde, d'une troisième, voire d'une quatrième langue fait de l'étudiant un ''comparatista''. On peut être unilingue et incompétent dans cette unique langue. Que voilà un vrai problème. On peut aussi être unilingue et maîtriser cette langue unique que l'on connaît. Cela peut relever d'un choix assumé. Mais le polyglotte enrichit chaque fois sa langue mère car il fait naturellement les comparaisons: les conjugaisons, les accords, les genres, les nombres. Saviez-vous par exemple, qu'en langue arabe, il y a le singulier, le pluriel, mais aussi le duel. C'est donc l'occasion d'ajouter quelques personnes à votre tableau de conjugaisons. Qu'en allemand il y a bien le masculin et le féminin mais aussi le neutre. etc etc. De grâce, sachons que si un étudiant est très bon il pourra maitriser plusieurs langues sans rien perdre du français; il enrichira sa première langue. Have a great day!

    • Robert Morin - Abonné 23 juin 2017 13 h 57

      «Have a great Day» en effet, et comme le disait si bien Jacques Parizeau, au Québec, « Quand on met les deux langues sur un même pied, on met les deux pieds sur notre langue!»

    • Michel Blondin - Abonné 23 juin 2017 15 h 51

      Madame Micheline Dionne,
      Vous vous m’éprenez, pourtant vous ne semblez pas dépourvu, entre le fait qu’un individu doit s’instruire de toutes les histoires, de toutes les sciences, de toutes les cultures et de toutes les langues possibles afin d’être un être à l’écoute et comprendre le monde.

      Ce n’est pas de cela qu’il est question ici, madame Dionne.

      Votre expression « great day » est plus moqueuse que d’appoint. Les mots en mandarin ou portugais auraient eu plus de cohérence avec votre texte, il me semble.
      Bref, c’est une question reliée à la nation québécoise qui décide dans quelle langue, il doit apprendre tout cela.

      Quelle langue est la langue officielle et qui porte la culture et l’identité d’un peuple.
      Si vous êtes anglophile de préférence à francophile, vous avez bien des chances de voter pour le fédéralisme. Ce qui n’est pas mon cas.

      Bonne fête nationale du Québec !

  • Bernard Terreault - Abonné 23 juin 2017 08 h 46

    Profitable ou non?

    Il est incontestable que les professionnels, les cadres, doivent connaître l'anglais, la langue seconde partout dans le monde. C'est aussi vrai en Allemagne, au Japon, en Chine, en France, etc.. Que de jeunes francophones suivent leur formation collégiale et universitaire en anglais apparait donc profitable pour eux. Mais si cela fait que l'anglais devient la seule langue prestigieuse et indispensable au Québec, et que le français y apparaisse comme la langue des pauvres, alors ce jeune Tremblay ne devra pas se surprendre si les employeurs soient portés à juger naturellement plus compétents les Smith ou même les Kowalsky et les Chen éduqués depuis la garderie en anglais. On se retrouverait comme au Québec de mon enfance, en 1950, quand les "Anglais" contrôlaient presque toute l'économie.