Remonter l’histoire du bâtiment scolaire

Les écoles qu’on va construire au début du XXe siècle sont de gros bâtiments de pierres grises ou de briques rouges, plutôt austères. Ils ressemblent assez à des couvents ou, du moins, aux différents édifices occupés par les religieux.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les écoles qu’on va construire au début du XXe siècle sont de gros bâtiments de pierres grises ou de briques rouges, plutôt austères. Ils ressemblent assez à des couvents ou, du moins, aux différents édifices occupés par les religieux.

Le ministre Sébastien Proulx a lancé cet hiver le projet « Lab-école » pour doter le Québec des « plus belles écoles du monde ». Design, pédagogie, alimentation, sports ; les enjeux sont nombreux. Sixième d’une série de reportages qui s’étirera jusqu’à la fin des classes : un retour sur l’architecture scolaire au Québec.

Qu’a connu le Québec en matière d’architecture scolaire ? Tout ne commence pas avec la petite école de rang, comme la mythologie de la survivance et du terroir a longtemps encouragé à le croire.

Les bâtiments scolaires constituent très souvent des livres ouverts sur le type d’enseignement que notre société avalise à certaines périodes de son histoire. S’il existe de très longue date une floraison d’études consacrées à l’architecture des pénitenciers et à son influence sur les détenus, des études de ce genre apparaissent curieusement bien moins nombreuses en ce qui concerne l’architecture des écoles et l’impact qu’aurait celle-ci sur l’apprentissage.

Lieu de contrôle

À l’instar de la prison, pourtant, l’école constitue un lieu où s’exerce un encadrement physique et moral. Pendant longtemps, l’école fut sévère, presque militaire. On y porte souvent l’uniforme. Les élèves y reçoivent des coups. Les plus vieux parlent encore de l’usage régulier de la « strappe » ou de la règle de bois comme instruments avec lesquels des coups leur étaient portés.

Dans le cas des pensionnats pour filles ou garçons, l’horaire est rythmé au quotidien selon des modalités strictes. Il est impossible de sortir ou de communiquer avec l’extérieur à moins d’en obtenir la permission. Les bâtiments sont pensés en conséquence. Dans ces écoles d’antan, la discipline des corps est en quelque sorte soulignée par des bâtiments austères.

Un des précurseurs de la réflexion sur les liens à considérer entre les lieux physiques et l’apprentissage est le philosophe et pédagogue américain John Dewey (1859-1952). Dewey a vécu à Burlington, au Vermont. Il suggère que l’organisation spatiale de la classe, autant que l’école elle-même, préfigure le type d’enseignement qu’on y donnera. Son enseignement « par projets » encourage une dimension sociale et un contact avec la nature qui nécessite des espaces nouveaux.

Très écouté, l’écrivain Léon Tolstoï, fasciné par les méthodes d’enseignement nouvelles, propose aussi à sa façon d’intégrer le milieu naturel des enfants dans le cadre même de l’enseignement qu’ils reçoivent.

L’école de rang ?

L’image persistante de la petite école au bout d’un rang de campagne comme symbole du bâtiment scolaire québécois est certainement incomplète. Il y eut autre chose, comme en témoignent les collèges classiques et les séminaires dont les bâtiments font office de référence jusqu’à la Révolution tranquille.

Le Collège des Jésuites, institution construite à Québec en 1635, est calqué sur les institutions prestigieuses françaises. Sans surprise, on y prodigue un enseignement européen de haut niveau.

Cet édifice, créé un an seulement après le collège de Harvard à Boston, est un reflet de son temps, tout comme la prestigieuse institution pour jeunes filles que mettent sur pied les Ursulines. C’est à Québec, centre de la colonie, qu’on trouve longtemps le plus d’institutions d’enseignement. Mais beaucoup seront détruites par les bombardements intensifs de Québec en 1759. À partir du régime anglais, cependant, non seulement ces bâtiments et l’éducation qu’ils supportent font-ils défaut, mais les manuels nécessaires à construire les esprits aussi.

Bien des écoles se retrouveront alors dans des résidences privées, dans les soubassements des églises ou dans de pauvres espaces contrôlés par le clergé. L’école relève alors d’un effort de survivance. L’Église catholique va imprégner de son style tout le système éducatif dont elle prend le contrôle.

Une vision pessimiste du rôle et de la place consentie à l’éducation se manifeste dans l’école de rang : petite, basse, mal chauffée, mal équipée. Là s’entassent pêle-mêle des enfants de tous les âges, la morve au nez.

Les plus vieux en principe aident les plus jeunes, plus ou moins consciemment selon les méthodes du pédagogue Joseph Lancaster (1778-1838) où chaque élève, chaque niveau et chaque moment, combinés les uns avec les autres, participent au processus général d’enseignement. En vérité, les enfants nuisent souvent les uns aux autres. Les sanctions physiques font partie du paysage éducatif, où règne au quotidien une femme, la « maîtresse d’école », dont on justifie le maigre salaire autant que la formation sommaire par le fait qu’elle jouit d’« une vocation ».

Ces lieux apparaissent peu propices au développement d’un savoir structuré, au-delà de l’apprentissage de la dimension strictement formelle des précis religieux. Le petit catéchisme règne.

Ces écoles très sommaires, oeuvres de menuisiers-charpentiers improvisés, sont visitées régulièrement par des religieux. Jusqu’aux prix remis en fin d’année portent la marque du pouvoir ecclésiastique.

La population des villes du Québec finit par être plus importante que celle des campagnes au début du XXe siècle. Les écoles qu’on va y construire sont de gros bâtiments de pierres grises ou de briques rouges, plutôt austères. Ils ressemblent assez à des couvents ou, du moins, aux différents édifices occupés par les religieux.

Impossible de s’y tromper : la façade montre d’ordinaire bien en évidence une grosse croix.

Plusieurs de ces écoles sont dessinées par les mêmes architectes, souvent proches du pouvoir religieux et politique.

On trouve par exemple en série les oeuvres de Charles-Aimé Reeves, surtout habitué de construire des usines à chaussures avant qu’on lui confie aussi des écoles. On trouve aussi les écoles d’Irénée Vautrin, moins connu comme architecte qu’à titre de ministre du Parti libéral, où il sera accusé de malversations au point de précipiter la chute du gouvernement Taschereau.

D’autres de ces écoles sont signées par le duo Joseph-Dalbé Viau et Louis-Alphonse Venne, qui seront aussi liés à la construction de l’oratoire Saint-Joseph et de l’hôpital du Sacré-Coeur ainsi que de plusieurs églises.

Ces écoles sont invariablement monumentales, très formelles, d’inspiration classique.

L’obligation de 1942

Dans les écoles catholiques de la province de Québec, les élèves ne restent pas bien longtemps sur les bancs. À la campagne, ils sont plutôt employés à la ferme. À la ville, dès l’âge de neuf ans, plusieurs enfants sont envoyés à l’usine plutôt qu’à l’école.

La fréquentation des écoles demeure facultative, ce qui explique en partie qu’on porte une attention modérée à ces bâtiments. Jusqu’en 1942, la loi ne rend pas l’école obligatoire. Il faut attendre 1943, en fait, pour qu’elle le soit dans les faits. En France, en comparaison, l’école est obligatoire depuis 1882.

Jusqu’aux années 1920, jusqu’à la 3e année, les bâtiments doivent accommoder des classes comptant jusqu’à 50 élèves. Elles dépassent même cette limite théorique, pour autant que l’enseignante bénéficie d’une fraction de salaire supplémentaire.

Sous le régime Duplessis, plusieurs écoles primaires de briques rouges au format rectangulaire sont construites dans les paroisses. Un grand nombre sont encore en usage.

La création en 1960 d’un ministère de l’Éducation, qu’on n’ose d’ailleurs pas désigner tout de suite ainsi — ce sera d’abord le « ministère de la Jeunesse » —, coïncide avec une forte croissance démographique ainsi que l’abandon de la mainmise de l’Église sur la régulation de plusieurs services sociaux.

Le rôle de l’État est renforcé afin de faire face à ce déluge de nouveaux élèves qu’entraîne le baby-boom de l’après-guerre. Il y a alors urgence : parvenir à construire aussi vite que possible des bâtiments pour recevoir de nouvelles fournées d’étudiants ou tout simplement se retrouver sans espace pour les loger.

C’est la naissance de la polyvalente, puis du cégep, au nom de la démocratisation, de la laïcité et de l’augmentation de la population. Tout presse, témoignent les responsables de l’époque. Pas question de se livrer à de longues études sur les vertus d’un type de bâtiment comparativement à un autre. On va au plus vite, au moins cher, selon les compétences disponibles.

Au cours des étés de la décennie 1960, les écoles poussent comme des champignons. Le béton, associé à la modernité, est très apprécié et beaucoup utilisé. Les polyvalentes puis les cégeps l’utilisent abondamment. Les murs sont souvent aveugles. La priorité est d’y loger au plus vite les élèves. Les fenêtres, les espaces verts et ouverts n’ont pas la côte.

Plusieurs de ces écoles se révèlent en fait des calques les unes des autres. Près d’un demi-siècle après leur construction, ces bâtiments soulèvent aujourd’hui plusieurs questions.

2 commentaires
  • Claude Trudel - Abonné 10 juin 2017 07 h 34

    Appréciation


    Monsieur Jacques Nadeau,

    Félicitations pour votre photo si évocatrice de l’école Jean-Baptiste-Meilleur, une école primaire du quartier des Faubourgs bâtie en 1925 selon les plans des architectes Irénée Vautrin et Ludger Venne.

    Adresse de l’école : 2237, rue Fullum, Montréal.

  • Gilles Bonin - Abonné 10 juin 2017 23 h 53

    Quelle ironie........dans un sens!

    L'architecte Irénée Vautrin a été le dernier député libéral de Saint-Jacques, là où cette école est batie.