Un réseau fragilisé

Pierre Vallée Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Il y a vingt ans, le Québec se dotait d’un réseau public de services de garde, les centres de la petite enfance (CPE). Une mesure à l’époque largement soutenue par l’ensemble de la société québécoise. Mais, depuis ce temps, le réseau des CPE a été fragilisé, particulièrement ces dernières années, à cause des compressions budgétaires qu’il a subies et de la concurrence accrue des garderies commerciales non subventionnées.

Pourtant, la pertinence des CPE ne fait pas de doute. « Les CPE ont permis à de nombreuses femmes d’être présentes sur le marché du travail et ainsi contribuer à l’économie du Québec, soutient Louise Chabot, présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ). Ils ont aussi grandement contribué à la conciliation travail-famille. De nombreuses études d’experts l’ont clairement prouvé. » D’autres études, du milieu de l’éducation cette fois, ont démontré le rôle crucial que jouent les CPE en éducation. « Tous les experts en éducation s’entendent pour dire que plus on intervient en bas âge, plus un enfant a des chances de succès, poursuit Louise Chabot. L’égalité des chances passe par cette intervention précoce. Or, que font les CPE ? Ils n’offrent pas seulement des services de garde, ils dispensent aussi à tous les enfants qui les fréquentent des services éducatifs de qualité. »

Choix contestés

C’est pourquoi Louise Chabot s’oppose aux décisions prises par le gouvernement Couillard en matière de services offerts à la petite enfance, notamment les compressions financières imposées au réseau des CPE. « Je ne comprends pas qu’au nom de l’austérité, indique-t-elle, on doive saccager la petite enfance. »

La modulation des tarifs est aussi dans sa mire. « La modulation des tarifs et les crédits d’impôt ont clairement dirigé certains parents vers le réseau commercial et ont favorisé la croissance de ce dernier, explique Louise Chabot. Le gouvernement présente ça comme un libre choix pour les parents, mais ce n’en est pas un lorsque l’on pèse sur la balance fiscale pour favoriser un choix plutôt que l’autre. » Elle s’inquiète aussi pour la qualité des services offerts. « C’est connu que la qualité des services est moindre dans les garderies commerciales, poursuit-elle, surtout en ce qui concerne les services éducatifs. »

Sur le terrain

Les récentes compressions budgétaires subies par le réseau des CPE ont eu des effets directs sur le terrain. « Les premières compressions sous le gouvernement Charest ont pu être absorbées par les CPE sans causer trop de dégâts, explique Valérie Grenon, présidente de la Fédération des intervenantes en petite enfance du Québec (FIPEQ), mais les compressions du gouvernement Couillard nous ont mis à mal. »

Les exemples ne manquent pas, dont l’abolition de certains postes. « Parmi le personnel d’un CPE se trouvait un préposé qui s’occupait de l’entretien et de la désinfection des jouets et qui aidait la cuisinière pour la préparation des repas, poursuit Valérie Grenon. Les compressions ont obligé plusieurs CPE à abolir ce poste. »

Si les éducatrices n’ont pas été touchées — le ratio éducatrice-enfants est inscrit dans la loi —, certaines éducatrices dont les tâches sont différentes l’ont été. « Une éducatrice en CPE ne peut pas prendre ses pauses comme le fait un travailleur normal, car cela déstabiliserait les enfants, explique Valérie Grenon. On regroupe plutôt les pauses dans une seule longue pause, et c’est alors une éducatrice de remplacement qui s’occupe du groupe. » Cette dernière s’occupe aussi des enfants en fin de journée, ce qui permet aux éducatrices de partir une fois leur quart de travail terminé. « Les compressions ont réduit considérablement les heures de travail des éducatrices de remplacement, note Mme Grenon, ce qui oblige à repenser l’organisation du travail, et ce, sans perturber les enfants. »Même les services éducatifs ont été affectés. « On allouait aux éducatrices certaines heures payées afin qu’elles travaillent à la planification pédagogique, poursuit-elle, mais on a dû diminuer ces heures. »

Retour aux sources

Il ne fait aucun doute dans l’esprit de Louise Chabot qu’un sérieux coup de barre s’impose si on veut remettre sur les rails le réseau des CPE. Et ce coup de barre implique un retour aux sources. « Au fil des ans, explique-t-elle, on s’est lentement mais sûrement éloigné des principes de base qui ont mené à la création des CPE. Il s’agissait d’offrir à tous les enfants québécois un service accessible et universel qui n’était pas seulement un service de garde, mais aussi un service éducatif. Il faut revenir à ces principes. »

Du moins, si l’on tient à être conséquent. «Il faut donc arrimer les services à la petite enfance à l’ensemble des services éducatifs que l’État offre à tous les jeunes Québécois », précise Louise Chabot. « La gratuité des services à la petite enfance serait en continuité avec ce que l’on offre déjà au primaire et au secondaire ».