La politique familiale du Québec a 20 ans: bilan

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
La politique familiale instaurée à la fin des années 1990 est à bien des égards une réussite, selon le chercheur en psychologie communautaire Camil Bouchard.
Photo: iStock La politique familiale instaurée à la fin des années 1990 est à bien des égards une réussite, selon le chercheur en psychologie communautaire Camil Bouchard.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

En 1997, le gouvernement du Québec créait le ministère de la Famille et de l’Enfance et mettait en branle trois nouveaux dispositifs : l’instauration d’une nouvelle allocation familiale, le développement de services éducatifs et de garde à la petite enfance, et la création d’un nouveau régime d’assurance parentale. Vingt ans plus tard, on assiste à une diminution importante de la pauvreté chez les jeunes enfants.

« C’est un gain unique en Amérique du Nord, affirme Camil Bouchard, chercheur en psychologie communautaire et auteur du rapport Un Québec fou de ses enfants qui mènera notamment à la création ces centres de la petite enfance (CPE). Aujourd’hui, 85 % des mères québécoises d’enfants de moins de six ans travaillent. C’est le taux le plus élevé parmi toutes les provinces canadiennes. Ça représente un revenu supplémentaire pour les familles biparentales, mais surtout un revenu tout court pour les mères célibataires. »

La politique familiale instaurée à la fin des années 1990 est à bien des égards une réussite, croit M. Bouchard, et cela, même si les décisions prises par le Parti libéral l’ont mise à mal. Il indique quand même qu’en 2004, sous le gouvernement de Jean Charest, le ministre des Finances, Yves Seguin, a corrigé les allocations familiales et créé une prime à l’emploi pour les familles ne parvenant pas à s’en sortir malgré leur présence sur le marché du travail. « Ça, plus le crédit d’impôt de solidarité, ça a permis de continuer à changer les statistiques de la pauvreté, commente-t-il. On est passé de 11 à 12 % de familles pauvres à 8 à 9 % aujourd’hui. »

Mais ce revenu familial supplémentaire dû à l’accession des mères au marché du travail ne devait pas se faire sur le dos des enfants. Et pour cela, il était nécessaire de développer des services de garde qui répondent aux besoins des jeunes enfants et à leur développement. « C’est là qu’il y a encore des choses à améliorer, croit Nathalie Bigras, professeure titulaire au Département de didactique de la Faculté des sciences de l’éducation à l’UQAM. Le niveau de qualité des services éducatifs est très inégal. »

Un CPE à 7,85 $ par jour, ça reste inaccessible pour les familles de milieu défavorisé, qui en auraient pourtant le plus besoin

Les enquêtes donnent des informations sur la proportion de la population susceptible de se retrouver dans des structures de bonne qualité. Ainsi, parmi les enfants qui fréquentent le réseau public des CPE, près de 50 % se retrouvent dans des services de garde de qualité bonne à excellente. Du côté de ceux qui vont en garderie privée non subventionnée, seulement de 5 à 10 % d’entre eux sont dans un établissement de bonne à très bonne qualité.

« Cela signifie, par exemple, précise Mme Bigras, que le milieu n’est pas assez stimulant, que les enfants ne reçoivent pas assez de soutien de l’adulte, que le matériel peut être inapproprié voire dangereux pour des enfants de cet âge, ou encore que les activités ne sont pas assez bien planifiées. » Puisque jusqu’à cinq ans, l’éducation passe par le jeu, Nathalie Bigras précise que les jeux proposés doivent être d’un niveau suffisamment élevé pour amener l’enfant à se développer, mais pas trop pour ne pas le décourager. « Bref, soutient-elle, ça demande une bonne formation des éducateurs. »

Or, le taux de qualification du personnel encadrant les 0-18 mois passe de 93 % en CPE à 53 % en garderie. De 90 % à 74 % pour ceux qui encadrent les plus vieux. Les éducateurs en garderie ont également moins accès à du perfectionnement tout le long de leur carrière.

Résultat, les enfants qui fréquentent un CPE avant leur entrée à l’école sont moins à risque de présenter des difficultés de développement par la suite. Ceci est d’autant plus vrai pour les enfants issus de familles vulnérables, qui sont 2,7 fois moins susceptibles de présenter des retards lorsqu’ils sont passés par un CPE. « Mais un CPE à 7,85 $ par jour, ça reste inaccessible pour les familles de milieu défavorisé, qui en auraient pourtant le plus besoin », note Nathalie Bigras.

Camil Bouchard prône donc la gratuité des services éducatifs à la petite enfance. « Aujourd’hui, si on décrétait que l’école devait être tarifée, il y aurait des révoltes, prédit-il. À partir du moment où l’on s’entend sur le fait que l’éducation commence dès le berceau, il n’y a pas de raison que les services éducatifs à la petite enfance soient payants. » Or, entre 1998 et aujourd’hui, la proportion d’enfants fréquentant les garderies privées est passée de 2 à 21 %, avance le chercheur. « C’est idéologique, les libéraux considèrent que l’État est trop gros et ils souhaitent donc se désinvestir, analyse-t-il. Ça va avoir des effets dévastateurs dans le futur. C’est comme les partenariats public-privé, ça finit toujours par nous revenir dans la face. »

Camil Bouchard insiste par ailleurs sur un autre élément de la politique familiale qui a selon lui suscité l’adhésion, le Régime québécois d’assurance parentale (RQAP). Aujourd’hui, 85 % des femmes en profitent et de plus en plus d’hommes le prennent également.

« C’est important parce que c’est presque toute sa première année que le nouveau-né passe avec son parent, rappelle-t-il. Ça permet d’établir un lien d’attachement qui est essentiel au bon développement de l’enfant. » Un programme qui a été protégé des différentes politiques d’austérité, souligne M. Bouchard, uniquement parce qu’il s’agit d’une assurance et que le gouvernement n’y met pas un sou, à part à titre d’employeur.

Mais s’il est important que l’enfant reste avec son parent la première année, fréquenter un service éducatif de qualité par la suite reste le meilleur moyen de bien démarrer dans la vie. « Il y a encore des mères qui ne travaillent pas et qui sont gênées de laisser leurs enfants en CPE, conclut Camil Bouchard, parce qu’il manque de places dans le réseau. Je le répète et je le répéterai tant qu’il le faudra : nous avons besoin au Québec de faciliter l’accès aux CPE, d’offrir suffisamment de places et de mener une campagne d’invitation auprès des parents. »