La «patate chaude» de l’éducation sexuelle

Le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx

L’éducation sexuelle rend tout le monde mal à l’aise. Les enseignants se sentent mal formés pour parler de ces choses intimes à leurs élèves. Des parents refusent que leurs enfants soient exposés à ces contenus « osés ». Le ministère de l’Éducation marche sur des oeufs : il hésite à rendre obligatoire cette matière pourtant plus nécessaire que jamais.

L’éducation à la sexualité est une « patate chaude ». Personne ne veut toucher à ça. Un grand flou entoure l’éducation à la sexualité depuis la réforme scolaire du début des années 2000. Ces notions faisaient partie du cours de formation personnelle et sociale, qui a été aboli en 2001. Depuis, l’éducation sexuelle semble laissée au bon vouloir des écoles. La majorité des écoles primaires et secondaires n’enseignent que le strict minimum, disent nos sources.

Pour relancer l’enseignement de cette matière jugée essentielle, le ministère de l’Éducation a instauré en 2015 un projet-pilote de deux ans dans une quinzaine d’établissements. On nous dit que ces projets fonctionnent plutôt bien : des enseignants, appuyés par des infirmières ou des sexologues, donnent 5 heures par année d’éducation à la sexualité au primaire et 15 heures au secondaire.

Pourquoi ça fonctionne bien ? Parce que dans ces écoles il y avait des volontaires. Une enseignante ou une infirmière qui a envie de jaser de sexualité avec les jeunes. Ou une directrice qui a convaincu son personnel d’embarquer dans le projet.

Cet enthousiasme envers l’éducation à la sexualité, il se fait rare dans les écoles. Tout le monde est d’accord : c’est une matière incontournable. Il faut l’enseigner. Les syndicats d’enseignants et les directions d’école estiment toutefois que les conditions ne sont pas réunies pour rendre le cours obligatoire dès la rentrée de septembre prochain.

Le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, est d’accord. Il compte augmenter le nombre de classes qui offriront les apprentissages en éducation sexuelle à la rentrée de l’automne 2017, mais il ne rendra pas la matière obligatoire dans tout le réseau primaire et secondaire.

« On veut s’assurer que les enseignants ou les gens qui donneront ces enseignements […] soient formés pour le faire, soient à l’aise pour le faire et que ça se fasse correctement », a dit le ministre à l’Assemblée nationale cette semaine.

Les parents sont une des sources du malaise entourant l’éducation à la sexualité. Les enseignants et les directions d’école vous le diront : toutes les fois qu’il est question de sexualité en classe, l’école reçoit des appels de parents. Ils veulent savoir — de façon tout à fait légitime — pourquoi leur enfant entend parler de « sexe » à l’école.

« De plus en plus de parents sont mal à l’aise par rapport à l’enseignement de la sexualité dans les écoles. Il me semble qu’il y a de la place pour un dialogue constructif », dit Jasmin Lemieux-Lefebvre. Ce père de deux enfants travaille pour le diocèse de Québec. Il dit être favorable à l’éducation à la sexualité en classe, mais il estime que certains enseignements vont à l’encontre de ses valeurs chrétiennes.

Le programme du ministère de l’Éducation tient pour acquis que les élèves auront des relations amoureuses et sexuelles, et qu’ils seront exposés à la pornographie. Plutôt que de faire comme si les élèves vivaient dans une bulle, le programme entre dans le vif du sujet : dès la première année du secondaire, on enseigne aux élèves à « comprendre comment l’attirance et les sentiments amoureux permettent de prendre conscience de son orientation sexuelle ». Au fil des ans, l’éducation à la sexualité aborde les « caractéristiques de l’agir sexuel », la notion de consentement et d’agression sexuelle, la « place du désir et du plaisir dans l’agir sexuel ».

Autres éléments au menu des apprentissages : « adopter une attitude favorable à l’utilisation du condom », mesures à prendre après une relation non protégée, comment évaluer les risques d’infection transmise sexuellement, réfléchir aux enjeux associés à la grossesse…

Jasmin Lemieux-Lefebvre connaît des parents qui réclament le droit de retirer leurs enfants du cours d’éducation à la sexualité. Le problème, c’est qu’il ne s’agit pas d’un cours. Les apprentissages sont saupoudrés tout au long de l’année scolaire dans les matières obligatoires, comme les mathématiques, le français ou la biologie. À quel moment ces « contenus » d’éducation à la sexualité sont-ils enseignés aux enfants ? Par qui ? Les réponses ne sont pas claires.

La tête dans le sable

« Des parents ont des inquiétudes. Ils ne savent pas de quelle façon c’est abordé. Ils se demandent qui sont ces personnes qui enseignent l’éducation à la sexualité à leurs enfants, quelles sont leurs valeurs et quel est le programme », dit Isabelle Arcoite, finissante en sexologie à l’UQAM.

Elle et sa collègue Émilie Veilleux ont lancé un site Web voué à l’enseignement de la sexualité aux enfants et aux adolescents. Elles ont produit une cinquantaine de capsules vidéos qui expliquent en termes simples les grands enjeux de la sexualité : infections transmises sexuellement, grossesse, contraception, relations saines ou malsaines, pornographie…

« C’est un sujet délicat. L’éducation à la sexualité peut entrer en conflit avec la religion. Des parents croient que parler de sexualité équivaut à donner la permission. Ils croient que, si on n’en parle pas, ça n’arrivera pas. Ils se trompent ! » dit Isabelle Arcoite.

Une directrice adjointe d’école secondaire raconte l’anecdote suivante : une mère de famille est venue demander qu’on retire sa fille des cours d’éducation sexuelle parce que, dans sa culture, les adolescents n’ont pas de vie sexuelle. La semaine suivante, cette élève est allée voir l’infirmière de l’école pour lui demander la pilule du lendemain.

Les parents ont beau se mettre la tête dans le sable, leurs enfants sont exposés très jeunes à la pornographie sur Internet : à 12 ans en moyenne pour les garçons et à 13 ans pour les filles, rappelle Isabelle Arcoite. Ils croient que la porno, c’est la réalité : pas besoin de condom, aucun risque de grossesse ou de contracter une maladie…

Ça peut être compliqué, de parler de ces enjeux à des élèves. Ou intimidant. Il faut trouver le ton. Il faut trouver les mots justes pour livrer l’information sans heurter les élèves — ou leurs parents. Isabelle Arcoite comprend les syndicats d’enseignants qui déplorent leur manque de formation pour donner l’éducation à la sexualité. Ça adonne bien : il existe des gens, les sexologues, dont le métier consiste à parler de sexualité. Ils sont même prêts à aller dans les classes pour donner un coup de main aux enseignants…

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.
13 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 15 avril 2017 07 h 28

    … sans préjugé !

    « L’éducation à la sexualité est une « patate chaude ». Personne ne veut toucher à ça. Un grand flou entoure l’éducation à la sexualité depuis » (Marco Fortier, Le Devoir)

    Patate chaude ou selon, le monde de la sexualité demeure « éducable » dans la mesure où les personnes qui l’enseignent, dans les écoles ou ailleurs-autrement, sachent de quoi elles parlent et transmettent en termes d’éducation, de valeur et de message !

    De ce point, cette intimité :

    Un jour, vers l’âge de 6-7 ans et de l’intérieur des murs, avons posé ce genre de question à une intervenante : « Comment suis-je arrivé sur terre et pourquoi suis-je sans maman ni papa ni famille ? »

    Sans répondre directement, cette intervenante, une sœur psychoéducatrice spécialisée en « déficience mentale », nous a montré un livre (« La merveilleuse histoire de la naissance ») qui, illustré de dessins appropriés et explicites, abordait certains sujets dont la conception, la vie sexuelle de couple, la famille et la société. Quant au « pourquoi » de notre statut social hors famille, silence radio complet : aucune réponse de sa part !

    De ce livre, notre cœur d’enfant a tout compris !

    De cette intimité, que retenir ?

    Qu’elle soit une patate chaude ou selon, l’éducation à la sexualité demeure possible et libératrice, et ce, en tout temps !

    Suffit-il, dès lors et de volonté, de commencer par le début, en famille tout d’abord, ou en classe selon, et …

    … sans préjugé ! - 15 avril 2017 -

  • Jasmin Lemieux-Lefebvre - Inscrit 15 avril 2017 09 h 07

    Saine réflexion sur l'amour et la sexualité

    Avec plusieurs parents et à titre personnel, je travaille, oui, à une éventuelle sortie publique pour réfléchir en dehors du cadre de la pensée unique sur les questions d'éducation affective et sexuelle à l'école québécoise. Avec un ton construtif, décomplexé et sans nier le caractère sacré de la sexualité pour celles et ceux qui puisent de leur foi catholique plusieurs sources de leur discernement.

    Jusqu'à maintenant, des parents interpellent directement leur direction d'école ou le ministère de l'éducation du Québec. Des initiatives citoyennes existent déjà, comme une pétition sur papier et en ligne ''pour amender le nouveau programme québécois d’éducation à la sexualité'' qui a plus de 4000 signataires, mais sans rayonnement dans les médias jusqu'à maintenent. Je souhaite que le visage des parents québécois qui participeront au débat en sera un qui donne le goût de dialoguer.
    Tellement important de communiquer sur l'amour et la sexualité de façon positive avec nos enfants!

  • Gilles Bonin - Abonné 15 avril 2017 11 h 59

    L'obsession du sèxe

    C'est quoi le problème avec le sèxe? C'est NATUREL et toutes les parties du corps et leurs fonctions, c'est aussi NATUREL. Alors, lâchez nous avec les obsessions et religiosités (c'est le fondement très probable de tout cela).

  • Bernard Terreault - Abonné 15 avril 2017 12 h 41

    Distinguer savoirs et morale ou "valeurs"

    Les élèves doivent apprendre de manière claire et explicite la biologie de la reproduction y compris la contraception et les maladies vénériennes. C'est aux parents de leur transmettre leur morale et leurs valeurs.

  • Jean-Yves Arès - Abonné 15 avril 2017 13 h 09

    Patate chaude vous dites ?


    Assurément.

    Surtout pour les responsables politiques, ce qui inclus les directions scolaires, qui se sentent en devoir de livrer une éducation aux sujet des enjeux de la sexualité, mais qu'il y a de grosses pressions de la part des lobbyistes gay LGBT et autres.

    Le premier signe de cette pression se retrouve par l'exclusion de l'explication du rôle de base de la sexualité; c'est à dire la reproduction.

    Ici même l'article qui lève le voile sur une partie du programme n'en parle pas. Et le site des deux sexologues donné en lien, qui fait le tour complet du sujet en 45 capsules, n'en a aucune sur le rôle à la base de l'existence de la sexualité.

    Au contraire même, dans la capsule ''indenté et orientation'' on vous comme définition ce qui suit;

    Sexe : correspond au sexe biologique, donc lié aux organes génitaux à la naissance bien souvent.

    « lié aux organes génitaux à la naissance ''bien souvent'' » ? ?

    Question: que vient faire ici ce ''bien souvent'', sinon qu'être l'expression du désir de vouloir désancré l'indentification physiologique du sexe de l'enfant des critères de la normalité?

    Que de vouloir écarter les très rares difficultés d’identifications physiologiques comme étant des anomalies?

    Ainsi on ne veut pas que le sexe de l'enfant soit la référence fondamentale de l'identité sexuel... masculin ou féminin. A croire que le certificat de naissance ne devrait pas contenir l'information garçon ou fille de l'enfant naissant. Ce qui fait d'ailleurs parti des demandes des lobbys aux autorités, ne plus identifier le sexe sur les certificats de naissance.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 15 avril 2017 13 h 19

      Et dans la même capsule les définitions se poursuivent.

      Je me permets une question aux lecteurs du Devoir;

      Sans passer par Google, qu'est-ce que le cisgenre, ou cissexuel ?

      Et faite une expérience aujourd'hui, demander aux gens que vous rencontrerez c'est quoi le cisgenre ou le cissexuel ?

      Mais ici ne cherchez pas plus loin, voici la définition donnée dans la capsule;

      Cisgenre/cissexuel : personne dont l’identité de genre correspond à l’expression de genre et au sexe biologique.

      Ça c'est pour la définition.
      Mais au cas où ce ne soit pas clair on ajoute dans a la capsule;

      «Par exemple, dans ma tête je me perçois comme une femme, mon sexe est celui d’une femme et mon apparence ainsi que ma façon d’être envoient le message aux autres que je suis une femme.»

      Voila, on n'accole pas a la personne normale le qualificatif de ''normale''. On fabrique a la normalité une qualification sans signification pour la population, ce qui sort la normalité du décor, ce qui la dissout.

      Avouez qu'a l'heure ou l'on trouve des anomalies de développement a la tonne chez les élèves, que des psychiatres bien titrées nous dises que plus des trois quart des gens ont des problèmes de nature psychiatrique/phycologique (Dr. Pierre Mailloux), qu'on se rassure, dans le domaine de l'identité sexuelle c'est l'équilibre totale dans de la population, a 100%.
      La science nous apprend qu'il n'y existe aucune aucune anomalie !


      Mes avis que ce soit bien normale que nos autorités voient des lumières rouge devant elles.

      La capsule en question, www.goo.gl/7pysa1

    • Michèle Lévesque - Abonnée 16 avril 2017 17 h 33

      Vous êtes un homme courageux M. Jean-Yves Arès.
      Je ne suis pas nécessairement d'accord avec tout ce que vous dites et n'ai pas suivi tous les liens que vous donnez, mais vous avez le grand mérite de poser des questions qui dérangent. Merci pour les pistes de réflexions.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 18 avril 2017 13 h 14

      Merci pour les bons mots Michèle!
      La devise écrite sous le nom du journal ici est ''libre de penser'', ce qui me semble être un appel à l'esprit critique, et ainsi engendrer plus de nuances de profondeur aux débats public.

      Mais en plus des barrières bien réelles, comme l'emploi, qui limite l'expression d'opinion, la venue des réseaux sociaux ont fait l'inverse de ce que l'on attendait. Ils ont créé une polarisation des débats qui, plutôt que d'y ajouter des nuances, ont provoqué rien de moins qu'une « spirale du silence».

      Extrait d'un article d'Hubert Guillaud,

      «Les médias sociaux, comme Twitter et Facebook, ont pour effet de tasser la diversité d’opinion et d’étouffer le débat sur les affaires publiques. Ils rendent les gens moins enclins à exprimer leurs opinions, en particulier quand ils pensent que leurs points de vue seront différents de ceux de leurs amis. (…) Les chercheurs ont également constaté que les personnes qui utilisent les médias sociaux régulièrement sont plus réticentes à exprimer des opinions dissidentes dans le monde hors ligne.»

      Et poursuit avec,

      «Un effet que les chercheurs ont baptisé la « spirale du silence », c’est-à- dire le fait que les gens ont tendance à moins exprimer leur point de vue s’ils pensent qu’il est différent de celles de leurs relations. Les réseaux sociaux favorisent la polarisation du débat public en nous montrant plus facilement les gens qui nous ressemblent que ceux qui sont différents. « Les êtres humains sont extrêmement sensibles à l’approbation des autres, lisant constamment des indices pour évaluer si les gens sont d’accord avec eux, estiment les chercheurs ». Plus les utilisateurs de médias sociaux sont actifs, plus ils récoltent d’indices et moins ils deviennent susceptibles de prendre la parole…»

    • Jean-Yves Arès - Abonné 18 avril 2017 13 h 16

      suite...

      C'est ce contexte qui donne une allure marginale à ceux qui entendent conserver l'esprit critique. Pourtant on est tout en droit d'attendre l'inverse d'une société éduquée et instruite, ou l'on retrouve une véritable liberté de presse.

      Ici le lien sur la page ou j'ai pris les extraits, www.goo.gl/gaMbXy

      Les données et réflexions qu'on y trouve valent le détour !