Haro sur la censure dans les campus

Photo: Michaël Monnier Archives Le Devoir «Nous avons la conviction que la meilleure défense contre des idées qui peuvent paraître offensantes n'est pas d'interdire leur accès à la place publique», affirme Peter Bonilla.

Peter Bonilla est un des cadres de FIRE, une organisation américaine sans but lucratif financée par des donateurs privés et vouée à la défense de la liberté d’expression dans un cadre universitaire. FIRE conseille quelque 900 personnes par année et, dans certains cas, va jusqu’à engager des actions en justice. Propos recueillis par Jean-François Nadeau.

Quelle est votre position à l’égard de la défense de la liberté d’expression ?

Il y a bien sûr des limites à ce qu’on peut dire. Selon des faits objectifs, les propos violents, le harcèlement et les incitations à la violence n’ont pas à être tolérés. Notre position tient en bonne partie sur des fondements hérités de la pensée des Lumières.

Nous avons la conviction que la meilleure défense contre des idées qui peuvent paraître offensantes n’est pas d’interdire leur accès à la place publique. C’est, de plus, contre-productif de penser qu’interdire va servir la liberté d’expression.

Règle générale, le fait d’interdire provoque au contraire un vent de sympathie qui peut rendre destructeur ce qui autrement passerait à peu près inaperçu. On a eu à cet égard des leçons sérieuses ces derniers mois, à la suite de protestations violentes aux États-Unis. Cela a donné lieu à des situations complètement contre-productives.

Nous avons la conviction que la meilleure défense contre des idées qui peuvent paraître offensantes n’est pas d’interdire leur accès à la place publique 

 

Le président Trump a fait campagne contre la rectitude politique. Il l’a fait de façon efficace. Mais ses propres vues à propos de la liberté d’expression sont incohérentes. Il a proposé par exemple de condamner les gens qui manquaient de respect au drapeau. Il a dit aussi vouloir rendre plus faciles les poursuites contre les journaux.

Le président Trump n’est pas favorable à la liberté d’expression. Cela montre, à notre sens, que le droit de décider ce qui doit être dit et qui ne doit pas être dit ne devrait pas être confié à une institution. Est-ce qu’on veut vraiment que la liberté de parole soit encadrée par ces gens ?

Qu’est-ce qui a changé ?

Les suprémacistes blancs et les ultranationalistes qui se sentent plus forts avec l’élection de Trump apparaissent plus présents dans les campus américains. Je ne peux savoir s’il y en a plus qu’avant, mais ils reçoivent plus d’attention que jamais.

Voyant cela, beaucoup de jeunes se disent que peut-être la liberté d’expression n’est pas une idée aussi géniale que ça.

Il y a des évidences qui montrent que la population étudiante pousse désormais en faveur de la censure. Avant, c’était plutôt les administrations qui étaient les artisans de la censure. Cela, je crois, tient en bonne partie à la pauvreté de l’éducation offerte en faveur de la liberté d’expression.

Par ailleurs, beaucoup des discours opposés à la liberté d’expression envisagent cet enjeu à la lumière de termes médicaux et psychologiques. Ils plaident que la seule présence de certains conférenciers sur le campus a des conséquences post-traumatiques pour certains étudiants. Il y a eu plusieurs cas du genre ces dernières années.

Cette tendance va croissant depuis trois ans. Ce qui s’est passé récemment à Middlebury, au Vermont, est assez choquant. Un professeur aux idées très controversées a été invité à prendre la parole. Mais sa conférence, à ce que je sache, ne portait même pas sur ses travaux les plus contestés.

Il a été présenté à l’auditoire par un professeur, puis, tout de suite, la conférence a été interrompue par des opposants. Les organisateurs ont voulu sortir, mais on les a entourés. Une professeure a été saisie par les cheveux. […]

C’est assez effrayant d’envisager des attaques physiques plutôt que des débats d’idées. Des gens en sont à penser que les opinions sont assez agressantes pour que ceux qui les portent perdent leur humanité.

On n’aide pas ses propres droits en manquant de respect à ceux des autres. Heureusement, la vaste majorité des protestations ne remettent pas en cause le respect des autres ni leurs droits d’expression.

Mais est-ce que certains groupes n’ont pas le choix d’en venir à des solutions plus radicales pour enfin être entendus ?

En effet, certains points de vue ne sont pas toujours représentés à l’université. Il est normal de demander des changements. Pour les étudiants sous-représentés, il y a de vraies préoccupations.

Et il arrive, bien sûr, qu’on en vienne à casser des vitres ou qu’on mette le feu à des autos. Mais la solution pour se faire entendre n’est certainement pas de donner moins de droits à certains groupes.

Comment changer la situation ? Bien sûr qu’il y a des discours impopulaires déjà très entendus partout. Mais vouloir s’opposer formellement à leur diffusion sous prétexte de mieux faire entendre les autres mène à plus d’exclusions encore.

De plus, cette idée de faire opposition à la diffusion laisse place à beaucoup de subjectivité dans le processus. Ça ne favorise pas du tout l’inclusion. En fait, ça fragilise encore plus ce qui est censé être protégé de la sorte.

L’histoire du mouvement des droits civiques et les luttes LGBT invitent plutôt à exercer le droit de parole, à se mobiliser, à utiliser ses droits plutôt qu’à faire taire ceux des autres. Ce n’est pas un processus parfait, bien sûr. Mais choisir une autre approche que celle-là ne fait que créer plus d’exclusion.

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