Un succès incertain pour la maternelle 4 ans

Le problème, note la chercheuse Christa Japel, c’est le manque de qualité des services offerts en maternelle 4 ans.
Photo: Fatih Hoca Getty Images Le problème, note la chercheuse Christa Japel, c’est le manque de qualité des services offerts en maternelle 4 ans.

La qualité n’étant pas au rendez-vous, le programme de maternelle 4 ans en milieu défavorisé « ne remplit pas sa mission », tranche la chercheuse Christa Japel, qui vient de terminer la toute première étude québécoise sur l’impact de sa fréquentation sur les enfants vulnérables. « Il n’y a pas de grande différence entre les enfants qui ont fréquenté la maternelle 4 ans et ceux qui avaient un autre parcours. Les lacunes sont toujours là. »

Lorsque le gouvernement a décidé d’implanter les maternelles 4 ans en milieu défavorisé en 2013, l’objectif était de réduire l’écart entre les enfants vulnérables — moins susceptible de fréquenter un service de garde de qualité — et les autres, issus d’un milieu socio-économique plus favorisé.

L’idée était de donner à tous une chance égale de réussir ses études, dans la mesure où l’on sait qu’un grand nombre d’enfants en milieu défavorisé commencent l’école avec des lacunes et que l’écart risque de s’intensifier au fur et à mesure du cheminement scolaire des enfants.

Dans ce contexte, Christa Japel et son équipe du Département des sciences de l’éducation de l’UQAM ont voulu savoir si le programme, fréquenté par à peine 1200 enfants à ce jour, répondait bien à la commande et si les enfants de milieux défavorisés ayant fréquenté la maternelle 4 ans sont effectivement mieux préparés pour l’école que les enfants qui ont commencé leur scolarisation à l’âge de 5 ans. Elle souhaitait également évaluer la qualité des services offerts pour déterminer si cela avait un impact sur la préparation à l’école.

Les chercheurs ont donc évalué quelque 300 enfants issus de milieux défavorisés dès leur arrivée en maternelle 4 ans. Ces derniers étaient répartis dans une trentaine d’écoles d’une dizaine de commissions scolaires, tant en milieu urbain que rural.

L’année suivante, ils ont comparé ces mêmes enfants avec un groupe témoin d’environ 300 enfants issus des mêmes écoles et des mêmes quartiers qui n’avaient pas fréquenté la maternelle 4 ans. Ils leur ont fait passer des tests mesurant notamment le vocabulaire, la connaissance des chiffres, l’autorégulation et les connaissances générales. À cette étape, les chercheurs n’ont observé aucune différence entre les deux groupes.

Un autre test sur la maturité scolaire a été réalisé à la fin de la maternelle 5 ans, pour connaître leur niveau de préparation à l’école. On y évaluait la santé et le bien-être des enfants, la compétence sociale, la maturité affective, le développement cognitif et langagier, les habiletés de communications et les connaissances générales. « On n’a pas vu de grandes différences entre le groupe contrôle et les enfants qui étaient en maternelle 4 ans, on peut donc déduire qu’ils sont à peu près pareils », explique Christa Japel.

La recherche se complexifie lorsqu’on évalue ces résultats en fonction des facteurs individuels (genre de l’enfant) et familiaux (revenu, éducation, langue parlée à la maison).

« Si on tient compte de tous ces facteurs, on se rend compte que, pour la maturité scolaire, il y a un petit effet pour la performance au niveau du développement cognitif et langagier pour les enfants qui étaient en maternelle 4 ans à temps plein. Ça veut dire qu’ils connaissent mieux leurs chiffres et leurs lettres à la fin de la maternelle 5 ans. »

Mais pour la chercheuse, c’est loin d’être suffisant. « Ce que nous trouvons très important, comme chercheurs, c’est le développement global de l’enfant : les capacités attentionnelles, l’autorégulation, les habiletés scolaires, les comportements et fonctions exécutives, qui sont extrêmement importantes pour l’apprentissage. Alors, on ne peut pas dire que la maternelle 4 ans a donné l’effet escompté. »

Piètre qualité

Le problème, note Christa Japel, c’est le manque de qualité des services offerts en maternelle 4 ans. « La qualité n’est pas au rendez-vous, et c’est vraiment un élément clé si on veut améliorer le développement des enfants vulnérables », note la chercheuse.

Selon ses données, « près d’un quart des enseignants n’a pas suivi des cours spécifiques en enseignement préscolaire ». Elle note également le manque de soutien matériel, de personnel et de formation.

« Quand on a une mesure qui vise l’égalité des chances auprès d’une population vulnérable, il faut mettre le paquet, s’exclame Mme Japel. Ça ne suffit pas d’ouvrir des classes et de mettre un enseignant, qui est formé ou non, avec un programme qui est assez vague et qui n’est pas soutenu. Les enseignants travaillent très fort, je dois le dire, et on a vu de magnifiques environnements avec très, très peu de moyens, mais il n’y a pas assez de soutien matériel en matière de formation et de personnel. »

Investissements requis

À la lumière de ces résultats, elle ne s’étonne pas de l’absence d’argent pour développer de nouvelles places dans le budget présenté à Québec mardi. « Le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, a entendu ce que nous lui disions. Notre recommandation, c’est qu’il faut réfléchir avant de déployer plus de maternelles 4 ans. Mais je trouve ça triste qu’il n’y ait aucune mention d’un investissement pour l’amélioration de la qualité du programme et de la formation des professeurs. C’était la deuxième partie de nos recommandations. »

Christa Japel a demandé une rencontre au ministère de l’Éducation, qui a financé en partie la recherche — « financé, mais pas commandité », précise-t-elle. Elle veut les convaincre de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. « Il ne faut pas dire “Ça ne vaut rien, on l’abolit”. Il faut dire “OK, on a appris quelque chose, c’est ce à quoi sert la recherche”. Je ne veux pas que ce soit contre les maternelles 4 ans. Elles ont leur place pour des enfants vulnérables qui ne fréquentent pas des CPE ou qui sont dans des services de garde de moindre qualité. Mais les conditions du succès, pour que ça ait un impact substantiel, c’est que la qualité soit au rendez-vous […] En ce moment, la maternelle 4 ans ne remplit pas sa mission. Elle le pourrait, mais il faut investir dans la qualité et dans le personnel. » 

Décrochage

Au Québec, en 2012-2013, environ un jeune sur six a décroché de l’école. Ce taux de décrochage est beaucoup plus élevé en milieu défavorisé.

Le décrochage scolaire s’explique en partie par le manque de préparation à l’école (habiletés numériques et langagières, capacités attentionnelles, autorégulation) et le manque de stimulation avant l’entrée dans le système scolaire.

À la maternelle, un enfant sur quatre présente une vulnérabilité dans au moins un des cinq domaines de développement.

Les enfants vivant dans un quartier plus défavorisé matériellement ou socialement sont plus nombreux, en proportion, à présenter une vulnérabilité.

Les enfants n’ayant pas fréquenté régulièrement un service de garde avant l’entrée à la maternelle sont plus enclins à être vulnérables dans au moins un domaine.
4 commentaires
  • Robert Beauchamp - Abonné 30 mars 2017 00 h 16

    Le remplissage

    Autrement dit on a fait du ''parquage'' sans soutien adéquat et ce, avec nos enfants. Le gouvernement remplit les mesures promises comme si c'était du remplissage à tarte, ue ce soit auprès de nos enfants ou des personnes âgées en CHSLD.

  • Patrick Daganaud - Abonné 30 mars 2017 08 h 16

    Mémoire du passé : projet d'intervention précoce 1980-1998

    Au début des années 1980, l'équipe des professeurs Boutin et Terrisse de l'UQAM a effectué une recherche longitudinale sur un programme appelé Projet d'Intervention Précoce (PIP).

    Les caractéristiques de ce projet méritent une attention soutenue :
    1-Un volet de stimulation précoce chez les 3-4 ans
    2-Un volet de réhabilitation des parents dans leurs rôles parentaux.
    3-Un volet d'accompagnement social des parents comme adultes aux prises avec des problématiques psychosociales et économiques diverses.

    Premier constat :
    Le volet 1 tout seul ne donne pas les résultats escomptés, ce que l'on sait depuis la fin des années 80...

    Second constat :
    Les trois volets sont essentiels et doivent être arrimés.

    Troisième constat :
    J'ai coordonné, comme directeur d'établissement scolaire, un projet PIP, modèle emprunté à Boutin-Terrisse, de 1986 à 1998 à l'école Sainte-Famille de la Commission scolaire de Sherbrooke (CSCS/ CSRS) en collaboration étroite avec le CLSC Gaston-Lessard et 3 départements de l'Université de Sherbrooke : service social éducation préscolaire et primaire et adaptation scolaire et sociale.

    Nous nous sommes aperçus, avec une équipe de chercheurs de l'Université de Sherbrooke (Latendresse et Trudeau) que les cohortes qui font le rattrapage probant de leurs retards multiples sont celles pour lesquelles nous prolongions les 3 volets du projet durant 3 ans, soit en prématernelle 4 ans, en maternelle 5 ans et en première année.

    Sans doute faudrait-il tirer des leçons de ces constats de la recherche...d'hier.

    • Chantale Desjardins - Inscrite 30 mars 2017 10 h 05

      Les maternelles ont été implantées pour les enfants de 5 ans et seulement pour des demi-journées. On ne doit pas enseigner les matières réservées pour le premier année. Nos grands savants ont instauré les maternelles pour des journées entières et les enfants souffraient de fatigue et les après-midi servaient àu repos.

      Voilà qu'on est rendu à des maternelles 4 ans et c'est un échec surtout chez les garçons dont l'apprentissage diffère de celui des filles. En plus les maternelles comme les classes à l'élémentaire. sont mixtes. Un garçon est différent d'une fille face à l'apprentissage. On semble ignorer ce principe. Le ministre Proulx devrait étudier les principes pédagogiques et le fonctionnement d'un enfant. Il existe des livres qui renseignent bien à ce sujet. Un ministre de l'éducation devrait être choisi parmi les éducateurs compétents et non un père de famille de trois enfants ce qui ne le rend pas éligible à accomplir cette tâche difficile.

      Le système éducatif est déficient...

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 30 mars 2017 08 h 53

    Quelle désolation!

    La mission essentielle de l'État étant l'aide aux plus vulnérables, je me désole beaucoup des résultats de cette étude. Encore une fois, on aura bâclé ce qui leur est destiné et dont ils ne peuvent se passer. Il n'y a qu'une chose à faire, refaire ses devoirs et cette fois s'y prendre mieux...