Comment la culture et le contexte social modulent le cerveau

Réginald Harvey Collaboration spéciale
En sortant d’un contexte de guerre, comme les réfugiés syriens, on présente d’abord un syndrome de stress aigu dû au fait d’avoir vu sa vie menacée et d’avoir été témoin de scènes très traumatisantes, comme des cadavres ou des corps décapités.
Photo: Andrej Isakovic Agence France-Presse En sortant d’un contexte de guerre, comme les réfugiés syriens, on présente d’abord un syndrome de stress aigu dû au fait d’avoir vu sa vie menacée et d’avoir été témoin de scènes très traumatisantes, comme des cadavres ou des corps décapités.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

L’Université McGill se distingue à l’échelle mondiale dans la recherche en neurosciences depuis des lustres. Cette université recevait en septembre dernier une subvention de 84 millions de dollars pour réaliser des avancées sur une période de sept ans dans le cadre du programme « Un cerveau sain pour une vie saine ». Le Dr Laurence Kirmayer jette un éclairage sur la nature des travaux en cours et la docteure Cécile Rousseau fait part de son expérience vécue sur le terrain.

Dans les grandes lignes, ce programme cherche à accentuer la compréhension du fonctionnement du cerveau autant dans des phases de santé que dans des épisodes de maladie. De telle sorte qu’il soit possible d’assurer de meilleurs traitements sur le plan des troubles neurologiques et psychiatriques : « De cette manière, le programme nous guide vers la santé mentale et des politiques sociales, qui préviendront la maladie et susciteront la résilience et le bien-être », explique M. Kirmayer, professeur et directeur de la Division de psychiatrie transculturelle et sociale de McGill.

Le cerveau humain est modelé en partie par le contexte culturel, historique et social : sa compréhension d’un point de vue physique n’est qu’une pièce du casse-tête pour les chercheurs qui l’étudient. C’est pourquoi le programme fait appel à une recherche interdisciplinaire qui relève, entre autres, de la sociologie, de l’anthropologie et de la science politique.

Une matière grise multidimensionnelle

Le médecin explique « que chaque humain doit apprendre un langage et acquérir une culture, qui incluent une large gamme de connaissances et de talents lui servant à fonctionner dans sa famille, dans sa communauté et dans la société». Le cerveau évolue constamment : « Il en est ainsi non seulement en bas âge, mais durant toute l’existence parce que celui-ci répond à l’environnement social et culturel ; il se branche dans une direction ou une autre en fonction des expériences vécues. »

Par conséquent, « il y a un nouveau champ de connaissances dans le domaine de la neuroscience culturelle : il cherche à comprendre comment la culture et le contexte social modulent notre cerveau et comment celui-ci répond aux différentes situations sociales et culturelles ».

Impact sur le terrain

Cécile Rousseau, professeure titulaire au Département de psychiatrie de l’Université McGill et collègue du Dr Kirmayer, poursuit des travaux de recherche en neurosciences, depuis une vingtaine d’années. Après avoir côtoyé pendant dix ans des personnes victimes de torture, elle travaille actuellement beaucoup avec les enfants à titre de pédopsychiatre : « J’accompagne aussi leurs parents et, parmi eux, il y en a qui ont vécu la torture ou d’autres sévices, comme le viol, en situation de guerre, ce qui est assez fréquent chez les réfugiés. » Dans de tels cas, « l’enfant peut présenter un symptôme, mais c’est à toute la famille qu’il faut s’adresser ; il faut se pencher sur celle-ci et sur les communautés de façon globale ».

Elle fait part de de ces expériences récentes dans le cadre de ses interventions au Centre de ressources multiculturelles en santé mentale, qu’elle dirige, et où sont à l’oeuvre des chercheurs de la Division de la psychiatrie transculturelle et sociale de McGill : elle a accompagné les réfugiés en provenance de Syrie, dont les besoins variaient. Elle cherche aussi à savoir comment les services de santé physique et mentale de proximité peuvent mieux répondre à la diversité de la population. Finalement, le Centre remplit un mandat suprarégional sur le plan de la radicalisation menant à la violence : « On se tourne par exemple sur ce qui s’est passé récemment à Québec. »

Elle résume : « Il s’agit de tout un éventail de pratiques, qui vont de la clinique spécialisée à la première ligne. On s’occupe de plus d’enjeux sociétaux qui ont une dimension en santé publique et qui doivent être considérés du point de vue de la politique et des programmes. »

Et qu’en est-il de ces personnes venues d’ailleurs et portant les stigmates des sévices qu’ils ont vécus ? « Il y a la grande vague de réfugiés syriens qu’on a accueillis et qui continuent d’arriver. En sortant d’un contexte de guerre, on a d’abord un syndrome de stress aigu, c’est-à-dire qu’on émane d’un contexte de danger pour la vie, et qu’on a été témoin d’événements très traumatisants ou difficiles, comme le fait de voir des cadavres ou des corps décapités. »

Durant le premier mois, ces gens éprouvent peurs et symptômes physiques que les scientifiques considèrent comme de l’ordre du normal dans les circonstances : « C’est problématique si ces symptômes perdurent. » Si la personne demeure perturbée dans un contexte de retour à une vie normale, « on va parler de syndrome de stress post-traumatique ».

Un syndrome qui se manifeste différemment chez les tout-petits du préscolaire, les enfants et les adolescents : « Celui-ci peut affecter toute la famille. Ce qui est important pour ces jeunes-là, c’est que leurs parents aillent bien ; s’ils sont affectés, les enfants le sont également. » Tout cela se combine avec une différence culturelle avec laquelle doivent composer les intervenants en santé mentale : « Et le premier fossé, qui est le plus important, c’est celui d’ordre linguistique. » Dans ce sens-là, les cliniciens doivent être formés adéquatement pour intervenir de façon appropriée.

Et pour revenir au Dr Kirmayer… Qu’en est-il des attentes et des avancées dans les recherches ? « On doit comprendre les impacts de la culture sur la santé et il importe de communiquer clairement avec les personnes en temps de crise ; c’est essentiel aux bons soins prodigués. Mais il faut aussi construire un niveau supérieur de confiance dans nos institutions sociales et dans notre participation à la communauté. »

Au Québec, notre expérience devrait nous convaincre qu’on peut posséder à la fois la richesse et la créativité d’une culture diversifiée et solidaire. Il en va de même dans une société civile pluraliste accueillant tous ceux qui sont engagés dans le principe du respect mutuel et de l’inclusion. C’est quelque chose dont le monde a besoin maintenant plus que jamais.