Devrait-on épier les téléphones intelligents de nos enfants?

Selon la spécialiste Tiziana Bellucci, l'hypersurveillance aurait pour effet de déresponsabiliser l’enfant, qui ne saura pas comment gérer seul ses interactions sociales.
Photo: iStock Selon la spécialiste Tiziana Bellucci, l'hypersurveillance aurait pour effet de déresponsabiliser l’enfant, qui ne saura pas comment gérer seul ses interactions sociales.

Les spécialistes recommandent de préserver l’intimité des adolescents et de ne pas s’immiscer dans leur téléphone intelligent. Si certains parents misent sur la confiance, d’autres effectuent des contrôles réguliers.

De temps en temps, faut-il ou non jeter un coup d’oeil au téléphone intelligent offert à sa progéniture ? Les premiers mois d’utilisation de l’appareil, les parents possèdent généralement le code qu’ils ont eux-mêmes défini avec leur enfant et qui permet de déverrouiller l’écran. S’autorisent-ils, par la suite, à introduire ces quelques chiffres qui permettent d’ouvrir les portes d’un monde intime ? La question divise.

Certains parents misent sur la confiance. « Jamais je ne me permettrais de vérifier les messages de ma fille de 13 ans. J’aurais l’impression de lire son journal intime », explique Isabelle, qui approche de la cinquantaine et qui, par contre, n’hésite pas à prêter son propre téléphone intelligent — d’une génération plus récente. « Je n’ai rien à cacher et je ne pense pas que cela intéresse ma fille de lire mes courriels professionnels ou les messages que j’envoie à mes copines. » D’autres ferment les yeux, souvent dépassés par la technologie. Ils n’ont d’ailleurs plus le code — qui a changé depuis — et ne se sont jamais intéressés à Instagram ou Musical.ly. « Tant que les résultats scolaires de mon fils sont bons, je ne contrôle jamais son téléphone intelligent. J’aurais d’ailleurs trop peur d’être choqué par ce que je pourrais y découvrir », avoue un père. Ou encore une mère de jumeaux de 16 ans qui aimerait avoir accès aux téléphones de ses enfants, mais qui ne peut tout simplement pas le faire, car « ils dorment avec puisqu’il fait office de réveil ».

Lire ses messages

À l’inverse, il existe toute une population de parents plus stricts. « J’ai imposé à mon fils de 12 ans de laisser son téléphone au salon dès 20 h. Mais celui-ci s’allume continuellement dans la soirée, laissant apparaître des notifications de multiples messages sur WhatsApp. Je ne peux pas m’empêcher d’en lire quelques-uns, avoue sa mère à demi-mot. Je suis toutefois bien embêtée quand la conversation dérape. Je ne sais pas comment aborder la question avec mon fils étant donné que je ne suis pas censée les avoir lus… »

Ces parents curieux, contrôlants ou juste inquiets, ne sont apparemment pas des cas isolés. « J’ai imposé à ma fille de 13 ans de me donner ses codes d’accès. Je ne tiens pas à vérifier ce qu’elle écrit, mais je veux juste qu’elle sache qu’il y a un garde-fou. J’espère ainsi qu’elle fait plus attention à ce qu’elle publie », explique Sophie. En revanche, Stéphane, père de deux adolescents, veut tout savoir : codes d’accès, noms d’utilisateur, mots de passe. « J’ai mis des filtres et je contrôle tout ce qu’ils font. Je les suis sur Facebook et Twitter. Et je ne veux surtout pas apprendre qu’ils ont créé un compte dont je n’aurais pas l’accès. Sinon, cela risque de mal se passer. » Idem pour une mère d’une adolescente de 14 ans qui vérifie tout ce qui est publié et qui sélectionne les amis sur Musical.ly. « Je fais un contrôle régulier une fois par semaine. En revanche, je n’ai pas mis de filtre, car je suis moi-même bien plus efficace qu’un filtre. Le jour où elle aura son premier copain, je sais que je devrai lever le pied. »

Espionnage malsain

Olivier Halfon, chef du Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (SUPEA) du CHUV de Lausanne, est pourtant catégorique. « À partir de 12, voire 13 ans, le jeune a besoin d’intimité. Dès que l’on offre un téléphone intelligent à son enfant, il faut lui faire confiance et respecter son intimité. Contrôler ce qu’il écrit ou ce qu’il publie constitue un jeu malsain. Je pense qu’il faut intervenir uniquement lorsque l’adolescent semble se mettre en danger ou qu’il a subitement un comportement suspect », dit-il, tout en reconnaissant que le téléphone intelligent est un journal intime vis-à-vis de ses parents, mais totalement ouvert par rapport à ses pairs. « C’est en effet tout le paradoxe d’un objet à la fois intime et exhibant. »

Quant à Tiziana Bellucci, directrice d’Action Innocence, une organisation genevoise qui contribue à préserver la dignité et l’intégrité des enfants sur Internet, elle mise également sur la confiance. « Nous ne préconisons pas le contrôle au-delà de 12 ans, et si les parents souhaitent l’adopter, ils doivent en informer l’enfant. Par contre, lorsque l’on donne un cellulaire à son enfant, il faut non seulement installer un contrôle parental, mais aussi apprendre à lui faire confiance tout en continuant à lui parler des risques. Il faut sans cesse rappeler quels sont les comportements à adopter et aussi inciter les enfants à raconter ce qu’ils font, à quoi ils jouent et avec qui ils discutent », dit-elle, tout en admettant que, grâce au contrôle de certains parents, des cas de harcèlement scolaire ont pu être dénoncés. « Tout contrôler peut se révéler contre-productif. D’une part, l’enfant comprend vite qu’il peut tout effacer. Il risque, d’autre part, de créer un autre profil sur le portable d’un copain. Et là, on ne maîtrise plus rien du tout », avertit Tiziana Bellucci.

Selon la spécialiste, cette hypersurveillance aurait aussi pour effet de déresponsabiliser l’enfant, qui ne saura pas comment gérer seul ses interactions sociales. « Autrefois, lorsque moi-même j’étais petite, les parents ignoraient tout de ce que nous faisions dans la cour d’école ou en bas de l’immeuble. Les réseaux sociaux ne sont rien d’autre que des espaces publics, mais en réseau. »

2 commentaires
  • Chantale Desjardins - Inscrite 4 janvier 2017 09 h 08

    Les parents doivent surveiller le téléphone multi-fonctions

    C'est le rôle des parents de surveiller la vie de leurs enfants pour les protéger mais le faire d'une manière intelligente. Un lien de confiance doit être établi avec eux sous le signe du respect. De nos jours, on doit protéger son enfant car il est menacé de bien des facettes. Le téléphone dit intelligent... ou l'ordinateur sont remplis de pièges où l'enfant se laisse attraper. Mon enfant n'a pas de téléphone intelligent et il n'est pas malheureux et n'en veut pas car il voit ses amis et il ne les envie pas.

  • Michelle Brassard - Abonné 4 janvier 2017 15 h 14

    article intéressant