Cinq ans et demi après sa fermeture, l'école Baril attend toujours

La reconstruction de l’école Baril n’est toujours pas terminée; les enfants d’Hochelaga-Maisonneuve doivent se rendre depuis 2011 dans un autre quartier que le leur pour fréquenter l’école primaire, dans des conditions qui ne favorisent pas la réussite scolaire, selon plusieurs intervenants.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La reconstruction de l’école Baril n’est toujours pas terminée; les enfants d’Hochelaga-Maisonneuve doivent se rendre depuis 2011 dans un autre quartier que le leur pour fréquenter l’école primaire, dans des conditions qui ne favorisent pas la réussite scolaire, selon plusieurs intervenants.

Même s’ils sont privés de leur école primaire de quartier depuis plus de cinq ans, des jeunes d’Hochelaga-Maisonneuve devront encore attendre avant de réintégrer l’école Baril. L’établissement, qui devait être prêt en septembre dernier, n’ouvrira pas ses portes avant le mois de mars, voire septembre 2017, a appris Le Devoir. Une situation qui pénalise sérieusement des centaines d’élèves déjà aux prises avec de multiples problèmes dans ce quartier défavorisé de Montréal.

L’école Baril est officiellement fermée depuis juin 2011. À l’époque, le bâtiment centenaire connaissait de sévères problèmes de moisissures, à l’instar de plusieurs autres écoles de la Commission scolaire de Montréal (CSDM). Des élèves, mais aussi des enseignants, en sont d’ailleurs tombés malades, au point de forcer la délocalisation vers deux autres écoles primaires du secteur, Hochelaga et Saint-Nom-de-Jésus. Mais un an plus tard, toutes deux ont à leur tour été déclarées insalubres, puisque lourdement contaminées.

Depuis l’automne 2012, les jeunes sont donc obligés de prendre l’autobus scolaire chaque jour pour sortir de leur quartier afin d’accomplir leurs premières années de scolarité dans des locaux aménagés temporairement dans l’école secondaire Louis-Riel.

En théorie, la situation devait être réglée en septembre 2016, avec la livraison d’une nouvelle école Baril construite en lieu et place du bâtiment historique, qui a été démoli. Mais selon ce qu’a confirmé au Devoir la commissaire scolaire d’Hochelaga-Maisonneuve, Diane Beaudet, l’école ne sera pas prête avant le retour de la semaine de relâche du mois de mars 2017, dans le meilleur des cas. « On parle de la relâche si tout va bien. Nous avons de bonnes raisons de croire que l’école sera prête, mais on ne veut pas créer d’attentes, pour éviter de décevoir les gens », dit-elle, admettant du même coup que l’ouverture pourrait être reportée à septembre 2017.

Pourquoi assiste-t-on à de tels retards ? « En construction, il y a toujours des impondérables », mentionne Mme Beaudet. « Il y a toujours des éléments qui sont plus longs que prévu, ce qui fait que ça retarde un peu », ajoute-t-elle, sans plus de précision.

Impacts majeurs

Pendant ce temps, les jeunes doivent continuer de vivre une situation qui comporte son lot d’impacts négatifs. Enseignante en cinquième année auprès des élèves déplacés de l’école Baril, Michèle Henrichon constate jour après jour à quel point des ingrédients essentiels pour la réussite scolaire sont tout simplement absents.

« C’est clair qu’il y a un impact sur leur apprentissage, souligne-t-elle. On peut penser par exemple à la question de l’appartenance à l’école de leur quartier. Et la majorité des enfants dînaient auparavant à la maison. Maintenant, ils dînent dans une cafétéria d’école secondaire. Ils doivent aussi se lever beaucoup plus tôt pour prendre l’autobus, et il y a beaucoup de conflits dans les autobus. C’est un problème majeur. Au final, il y a beaucoup de facteurs qui nous montrent que nous ne sommes pas en train de favoriser leur réussite scolaire. »

Le Dr Gilles Julien, dont le centre de pédiatrie sociale est situé à un coin de rue de l’école Baril, abonde dans le même sens. « On déplace les jeunes, on les déracine. On les met dans un endroit qu’ils ne connaissent pas, avec des gens qu’ils ne connaissent pas. C’est un stress, surtout pour un jeune qui commence l’école. Ce n’est pas logique. »

Qui plus est, l’école Louis-Riel ne convient pas pour accueillir ces élèves supplémentaires, selon Mme Henrichon. « Comme nous sommes déplacés dans une autre école, nous sommes relativement à l’étroit. Les enfants se pilent un peu sur les pieds. Et ça fait quatre ans que c’est comme ça. »

  

Lien brisé

Dans un milieu défavorisé comme Hochelaga-Maisonneuve, frappé par de nombreux problèmes sociaux, le lien entre le milieu familial et le milieu scolaire est essentiel. Or, insiste le Dr Julien, ce lien est carrément brisé depuis que les jeunes doivent faire la navette soir et matin en autobus scolaire pour aller à l’école.

« Il y a une coupure du milieu familial avec le milieu scolaire, ce qui est toujours désastreux, parce qu’ils ne se comprennent plus. On le voit. Pour moi, c’est une catastrophe. Nous avons échappé une cohorte complète d’enfants du primaire, dont plusieurs ont de grosses difficultés. »

« C’est aussi une catastrophe pour la clinique, poursuit-il. Les enfants venaient ici. Quand ils n’avaient pas de mitaines, ils venaient en chercher. S’ils avaient faim, ils pouvaient cogner à notre porte. On les voyait tout le temps et on avait des liens avec les écoles. Nous avions une belle harmonie, pour créer des ponts pour que les enfants puissent aller mieux. Mais nos trois écoles ne sont plus là. Les enfants ont perdu un port d’attache. »

Il aurait pourtant été possible d’éviter tous les impacts que doivent subir, année après année, les jeunes déplacés de l’école Baril. C’est ce qu’affirme Dominique Paul, ancienne directrice de l’école de 1999 à 2006. Elle dit avoir constaté et dénoncé le problème de moisissures bien avant que celui-ci ne contamine irrémédiablement le bâtiment historique. Son verdict est d’ailleurs sans appel : « Il y a eu de la négligence de la part de la commission scolaire. C’est clair. Le toit avait besoin d’être réparé », laisse-t-elle tomber.

Décrochage

Mme Paul, qui connaît bien la communauté qui habite dans le secteur de l’école Baril, redoute d’ailleurs le pire pour les jeunes qui ont vécu leur parcours primaire loin de leur école de quartier. « Je ne serais pas surprise de constater une hausse du taux de décrochage scolaire », dit-elle.

Il faut par ailleurs dire que la réouverture de l’école Baril ne mettra pas fin au problème d’accès à l’école primaire dans le quartier. L’école Hochelaga, contaminée, devait voir son acte d’établissement officiellement résilié mardi soir. Elle ne sera donc plus utilisée comme école par la CSDM, qui estime qu’elle n’est plus nécessaire.

Quant à l’école Saint-Nom-de-Jésus, la commissaire Diane Beaudet n’était pas en mesure de préciser cette semaine quand devraient s’amorcer les travaux de reconstruction de l’intérieur du bâtiment. Elle estime qu’un appel d’offres devrait être lancé « incessamment », soit « au cours de l’hiver ».

Les coûts de restauration et de reconstruction pour les écoles Baril et Saint-Nom-de-Jésus pourraient atteindre 30 millions de dollars. De quoi redonner deux écoles primaires à un quartier où la pauvreté fait toujours des ravages. À titre de comparaison, le gouvernement Couillard s’est engagé à dépenser jusqu’à 800 millions de dollars de fonds publics pour décontaminer et restaurer les sites miniers abandonnés par l’industrie au Québec au fil des ans.