Des notes et des éclats de rire

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Mervé colle des repères de couleur sur les touches du piano sous l’œil attentif de sa professeure Ingrid.

« Le violon, c’est comme la crème glacée », lance Jonathan, quatre ans, tout fier. « De la crème glacée au violon », renchérit Léaka entre deux éclats de rire pendant que, sur la scène, Danny et Aya se concentrent pour pincer les cordes de leurs minuscules violons.

Han-Jou, la professeure de violon, montre aux enfants à bien se placer pour tenir l’instrument. Elle replace les pieds de l’un, fait fléchir les genoux de l’autre. Quelques minutes plus tard, c’est Ingrid qui prend le relais au piano. « Do-ré-mi, la perdrix. Mi-fa-sol, elle s’envole », chantent les enfants à l’unisson.

Les élèves font des rondes pour aller déposer des notes de musique sur une immense portée dessinée au sol, puis se dirigent vers les cubicules pour la leçon de piano. « On fait La Souris verte ? » demande Ingrid à Mervé, tout en sortant les partitions. « Non, répond l’enfant, qui se met à pianoter. La coccinelle de la clé de fa. » Et c’est ainsi tous les jours, à raison de trois heures par jour.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

Enfants défavorisés

Mohamed-Ali, Hassan, Alicia et les autres ne sont pas de jeunes prodiges que les parents ont inscrits dans une école de musique réputée. Ce sont des enfants de la prématernelle de l’école Saint-Rémi, dans le quartier Montréal-Nord, qui ont eu la chance de voir leur école choisie pour porter le projet La Musique aux enfants, du célèbre chef d’orchestre Kent Nagano et de l’Orchestre symphonique de Montréal.

« Quand un projet comme ça te tombe dessus, tu capotes », s’emballe la directrice de l’école, Karina Mongrain. Les enfants qui fréquentent cette école de quartier sont issus de milieux défavorisés, ce qui en fait, selon elle, « un projet unique » encore plus porteur.

« Souvent, on voit ce type de projet dans des écoles à vocation particulière dans lesquelles on cible certains enfants. Là, on offre cette chance-là à des enfants qui ne l’auraient peut-être pas ailleurs et dont les parents n’ont pas nécessairement les moyens de payer pour des cours de musique. C’est vraiment une chance pour tous. »

Elle précise que les 16 enfants — huit filles et huit garçons — qui font partie du programme de musique intensive ont été choisis par tirage au sort parmi tous les enfants dont les parents avaient manifesté un intérêt lors de l’inscription à la prématernelle l’été dernier.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

Le programme vient tout juste de commencer. Depuis octobre, les enfants font du chant rythmique dans leurs tout nouveaux locaux, dont le mur en merisier est un clin d’oeil à la Maison symphonique. Les instruments sont arrivés depuis à peine deux semaines. Mais déjà, la directrice affirme voir un changement chez ses élèves.

« On sent déjà l’effet de la musique dans l’école. Toutes les décorations sont liées à la musique, on entend les enfants chanter et faire des rythmes. Ils sourient tout le temps. Et ce sont de vraies éponges, raconte-t-elle. Certains jouent déjà des parties de partition au piano, ils sont incroyables ! »

Julio Gonzalo, chef du programme, soutient que les parents commencent eux aussi à voir une différence chez leurs enfants. « Le retour qu’on a des parents, c’est que les enfants reviennent à la maison, ils chantent, ils sourient. On le voit ici aussi dans les cours : ils sont toujours heureux, ils ont toujours envie d’avoir leur cours de musique. »
 

Sentir l’instrument

Mais enseigner à des enfants de cet âge prend de la patience et beaucoup d’imagination, soutient M. Gonzalo. « L’enseignement à des enfants de cet âge-là doit se faire à travers le jeu, toutes les activités doivent parler aux enfants […] Pour des enfants de quatre ans, le fait de se tenir debout [pour tenir le violon], c’est très difficile, mais on fait des gestes surtout physiques. Il faut qu’ils sentent, qu’ils fassent des liens avec ce qu’ils savent déjà. Pour tenir le violon [et la posture], par exemple, on leur dit de tenir une crème glacée. Ça, ils savent très bien tenir la crème glacée. »

Le parallèle entre le violon et la crème glacée, lancé par le petit Jonathan quelques minutes plus tôt, prend soudainement tout son sens.

Julio affirme « voir du talent chez tous les enfants ». Mais certains ont davantage de dispositions et il peut le voir même à cet âge. « Il y en a qui sont plus développés que d’autres, on le voit tout de suite. Mais c’est dans le programme de prendre chaque enfant comme il est et de l’amener le plus loin possible. »
 

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Transmettre le goût de la musique

Après deux ans de musique intensive, Jonathan, Léaka, Aya et les autres poursuivront leur apprentissage dans des classes ordinaires de l’école Saint-Rémi. Mais la directrice, Karina Mongrain, travaille fort pour établir « des liens avec la communauté » afin de permettre aux jeunes qui le souhaiteront de poursuivre leur apprentissage en musique indépendamment des moyens financiers de la famille.

Le but n’est pas de former des virtuoses, prévient-elle, mais bien de leur transmettre le goût de la musique et de les amener à développer d’autres habiletés connexes. « Quelle que soit la carrière qu’ils vont choisir dans le futur, tout ce qu’ils vont avoir développé comme compétences, ça va leur permettre d’aller plus loin, c’est sûr. »

 

 

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