L'école à l'examen: «Le Québec a besoin d’une véritable politique nationale en éducation» (6/8)

La proximité des écoles est un enjeu majeur, croit Michel Perron. Les trop grands déplacements des élèves représentent un facteur dans la diplomation.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La proximité des écoles est un enjeu majeur, croit Michel Perron. Les trop grands déplacements des élèves représentent un facteur dans la diplomation.

Pourquoi le système scolaire québécois produit-il autant de décrocheurs ? Faut-il mieux former les enseignants ? Après avoir sillonné les régions tout l’automne, une nouvelle consultation publique pour « moderniser le système d’éducation » se termine à Québec le 1er décembre. De quelle école la société québécoise a-t-elle besoin ? Les réponses de huit observateurs et artisans dans cette série qui se poursuit avec Michel Perron, expert en sociogéographie de l’éducation. Propos recueillis par Jessica Nadeau.

Si vous étiez ministre, quelle serait la priorité de votre mandat ?

Les deux mots qui seraient au coeur de mon discours, ce serait territoire et conditions de vie des élèves. Un virage doit être pris pour que le système d’éducation soit moins bureaucratique et plus adapté, mais surtout plus adaptable aux réalités territoriales. Le Québec, c’est un immense territoire avec des fractures sociales, économiques, culturelles et territoriales dont on ne tient pas beaucoup compte en éducation. Les besoins diffèrent d’une région à l’autre, mais également d’un quartier à l’autre, surtout dans les milieux urbains.

De ce mandat principal, je ferais deux chantiers : d’abord revoir le mode d’allocation des ressources pour tenir compte des réalités de terrain comme on le fait dans le domaine de la santé par exemple, et donner plus de pouvoir aux écoles et plus d’autonomie aux chefs d’établissements.

Que faut-il changer dans l’actuel système d’éducation ?

Il faut mettre fin à la vision électoraliste et à court terme que nous avons depuis vingt ans. Depuis 1996, je crois que j’ai rencontré les 19 ministres de l’Éducation qui se sont succédé. Le Québec a besoin d’une véritable politique nationale en éducation. Je comprends que ce que le ministre fait, c’est un pas dans la bonne direction [mais] il faut que ça s’inscrive dans une démarche plus large. Avec le groupe d’action sur la persévérance scolaire, on travaille justement à lancer une politique nationale en éducation au Québec, une politique élaborée sans partisanerie politique et proposée par la société civile avec l’appui de tout le milieu.

Que faut-il conserver dans l’actuel système d’éducation ?

L’accessibilité, c’est un acquis majeur de la Révolution tranquille. Il faut que, même dans les villages éloignés, les écoles primaires puissent demeurer le plus près possible des citoyens. Il va falloir continuer à innover pour y offrir des services de qualité. Il y a des projets qui fonctionnent bien, mais il faut veiller au grain parce qu’il y a des menaces importantes qui planent sur plusieurs villages éloignés.

Il faut continuer à avoir une bonne répartition des polyvalentes sur notre territoire pour éviter les trop grands déplacements des élèves parce que ça joue sur la diplomation. Quand les distances sont trop longues, c’est plus compliqué pour les élèves de persévérer.

Enfin, dans les travaux récents, on s’aperçoit que la distance au cégep le plus proche est aussi un facteur de diplomation au secondaire. Quand les élèves savent qu’il y a un cégep près de chez eux, ça les encourage à poursuivre leurs études. C’est une preuve de plus, s’il en fallait une, qu’il faut absolument que notre réseau des cégeps soit maintenu.

Les maux du système d’éducation sont-ils liés à un manque de ressources ?

Les compressions ont fait mal, particulièrement pour les élèves en difficulté, mais je pense que nos maux sont plus profonds que ça. Pour moi, le mal est à trois niveaux. Il y a un problème de continuité, autant dans les mandats des ministres qui se succèdent que dans les modalités de reddition de compte et même dans les réformes qu’on a enclenchées. Il y a aussi un problème majeur de cohérence, ce qui renvoie aux plans de travail, aux plans d’action, à toute la rationalité qui est derrière l’action. Il y a aussi un problème de la cohésion. On travaille encore beaucoup trop en silo. Il faut impliquer l’ensemble des acteurs de la société autour de l’école.

Faut-il repenser la formation des maîtres ?

Il y a trop d’éléments de divergence par des gens sérieux pour me dire qu’il n’y a pas un travail de réflexion en profondeur à faire sur la formation des maîtres. Personnellement, j’ai trois convictions profondes sur la question. D’abord, il faut travailler sur la formation continue des professeurs parce que les connaissances avancent rapidement. Il faut absolument permettre aux professeurs de se renouveler pour pouvoir innover, ce qui suppose des mécanismes avec du financement. Il faudrait également favoriser le mentorat pour les professeurs du primaire jusqu’à l’université. Enfin, je pense que la question des inégalités et des fractures territoriales n’est pas suffisamment traitée dans la formation des maîtres. Beaucoup de jeunes professeurs découvrent la complexité des conditions de vie des élèves quand ils arrivent sur le marché du travail, et là, il y a un choc culturel. Les stages ne sont peut-être pas assez diversifiés pour tenir compte du contexte différencié d’apprentissage des élèves.


Michel Perron est professeur associé à l'Université du Québec à Chicoutimi et membre fondateur du Groupe d’action sur la persévérance et la réussite scolaire du Québec.
4 commentaires
  • Jean Breton - Abonné 29 novembre 2016 10 h 41

    Aveuglement volontaire

    Comment Monsieur Perron peut-il passer sous silence ce problème de fond que constitue l'extrême générosité de l'Etat à l'égard des écoles privées qui pratiquent une sélection discriminatoire. Ce qui contribue à écrémer considérablement l'école publique et nuire à la réalisation de son projet éducatif...

    L'Etat devrait verser des subventions conditionnelles aux écoles privées. Faites de la sélection aléatoire, sinon financez-vous autrement...

    Hélas, nos politiciens (tous partis confondus) sont d'abord au service de la classe moyenne supérieure... Il ne faut pas mêlanger leurs enfants avec les enfants du BS. Shocking, my dear.

  • François Dugal - Inscrit 29 novembre 2016 14 h 08

    La non-promesse électorale

    Comment se fait-il qu'aucun parti politique ne fait jamais de promesses électorales concernant l'éducation? Tout simplement parce qu'une masse critique de l'électorat est parfaitement satisfaite de la médiocrité ambiante. Quand un chef de parti parle de "société du savoir gage d'un avenir radieux", il veut en fait dire :"sacrez-moi patience avec ce sujet dont personne ne veut entendre parler".
    Gageons également que peu de députés désirent le poste de ministre de l'éducation, car c'est gérer une maison de fous assis sur un siège éjectable. On a beau en parler et en reparler, rien ne changera par manque d'intérêt généralisé.

  • Patrick Daganaud - Abonné 29 novembre 2016 19 h 01

    Pas de solution dans une société néolibérale

    Le problème du système scolaire québécois ne se résoudra pas par un ajustement interne des règles budgétaires ou de leurs paramètres, car il n’y a pas un seul, mais deux problèmes qui invalident l’efficience budgétaire du ministère.

    Au-delà de la « sociogéographie de l’Éducation », le premier est mégasocial et structural et il concerne la médiocrité généralisée des systèmes scolaires des sociétés néolibérales. Ce problème se traduit au-delà de leur sous-système scolaire par une mauvaise distribution de la richesse et une intention de la maintenir qui enrayent tout projet d’égalisation.

    Le second est un problème d’équilibration budgétaire compensatoire qui empêche, en contexte social contraire, de financer les sous-systèmes régionaux ou locaux en fonction de besoins véritablement ordonnancés.
    Or cela serait néanmoins possible si l’objectif de la réussite du plus grand nombre se traduisait par l’élaboration consciencieuse factuelle de plans d’intervention et de plans de services individualisés et intersectoriels pour les élèves en difficulté ou handicapés (ÉHDAA). Ces plans, construits sur des évaluations expertes précoces, identifieraient les vrais besoins des ÉHDAA et définiraient les niveaux requis garantis de services professionnels.
    Comme les ÉHDAA sont plus concentrés dans les milieux fragilisés par les disparités socioéconomiques, il en découlerait une nécessaire compensation.

    Le problème du second problème est le premier problème : pour maintenir les écarts électifs de pouvoir et de richesse, l’école est chargée de mal faire ces plans. Pas par les intervenants de la base qui voudraient bien, mais par les gestionnaires du sous-système scolaire.

    Une politique nationale d’éducation dans une société néolibérale nationaliste comme fédéraliste ne peut pas corriger cet état de fait.

    Patrick JJ Daganaud, conseiller expert en systémique de l’adaptation scolaire et sociale.

  • Patrick Daganaud - Abonné 29 novembre 2016 19 h 49

    2- Pas de pouvoir accru aux directions d’établissement

    Il serait malsain, au Québec comme en Suède, de confondre l’impératif d’autonomie des écoles et l’accroissement du pouvoir des chefs d’établissement, même si l’on inverse les compléments de nom.
    L’autonomie des écoles est impérative, mais elle est avant tout celles des enseignants et des techniciens. Je ne parle pas des professionnels non enseignants dont le rôle initial a été détourné pour amoindrir, à leur insu, la portée et les retombées des PI et des PSII.

    Par contre, parce qu’elles sont la courroie docile de transmission d’un modèle fondé, au public comme au privé, sur l’élitisme et la ségrégation, j’abolirais les directions d’école au profit de postes de coordonnateurs pédagogiques et communautaires, élus par leurs pairs chez les enseignants.

    Cela aurait le bénéfice d’aplatir comme il se doit la pyramide scolaire qui devrait éthiquement être allergique au pouvoir de commander pour développer le pouvoir de servir. Encore une fois, l’idée alléchante d’une politique nationale non partisane d’éducation ne peut porter des fruits que dans le cadre d’une social-démocratie dont le premier reflet serait une école gouvernée par elle-même, pour elle-même.

    À cet égard, sous réserve de leur caractère initiatique d’autant plus discutable qu’inavoué, les écoles Waldorf représentent un modèle éminemment plus brillant de gestion collégiale que celui des écoles privées qui reproduisent l’idéologie dominante d’une société ségréguée.

    Bien entendu, une politique nationale de l’éducation dans un contexte de restriction de l’accès proximal serait une aberration.

    Le problème n’est pas l’absence de continuité malgré le défilé des ministres de l’Éducation. Il est celui de la continuité néolibérale, quelle que soit la couleur du gouvernement. C’est le facteur clé du problème de travailler en silos.

    La première question est : quelle idéologie sociale voulons-nous que l'école nourrisse?

    Patrick JJ Daganaud, ex-directeur d’établissements