Les garderies privées veulent s’approprier la maternelle à 4 ans

L’Association des garderies non subventionnées en installation réclame plus d’argent, notamment pour bonifier la formation des éducatrices.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L’Association des garderies non subventionnées en installation réclame plus d’argent, notamment pour bonifier la formation des éducatrices.

Inquiètes de perdre une partie importante de leur clientèle et de leur chiffre d’affaires, les garderies privées font des démarches à Québec pour que le programme de maternelle 4 ans soit offert dans leurs installations plutôt que dans le réseau public.

Pour l’instant, ce programme est offert uniquement dans certains milieux défavorisés, mais le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, compte accélérer son déploiement, et l’Association des garderies non subventionnées en installation — qui n’incluent pas les garderies privées en milieu familial — envisage le pire pour le jour où il s’étendra à l’ensemble du Québec.

« Si les enfants de quatre ans partaient pour la grande école, cela aurait des impacts désastreux pour les membres de l’Association des garderies non subventionnées en installation, car les enfants de 4 ans représentent 30 % de leur clientèle. Une telle décision viendrait déstabiliser et mettre en péril tous les secteurs des services de garde », plaidait récemment la porte-parole de l’association, Suzanne Gagnon, lors des consultations sur la réussite éducative de Montréal. Elle évoque notamment des pertes d’emploi à prévoir chez les éducatrices, une restructuration et le refinancement des garderies du réseau.

« Ce serait une condamnation pour les garderies non subventionnées en installation », ajoutait-elle dans sa présentation.

Lien d’attachement

Pendant une quinzaine de minutes, les représentants de l’association ont tenté de convaincre le ministre que les enfants et leurs parents seraient mieux servis dans leurs garderies plutôt qu’à l’école. « D’une part, nos installations sont équipées pour leurs groupes d’âge, elles sont plus petites et plus adéquates pour eux, à l’intérieur comme dans les cours aménagées à l’extérieur », soutient l’association.

Elle clame que « le lien d’attachement est plus fort » dans une garderie puisque les enfants y évoluent souvent depuis la pouponnière. « Les retirer dès l’âge de 4 ans serait nuire à leur sécurité affective et à leur plein développement. »

Elle prétend également que d’envoyer les enfants à l’école à l’âge de 4 ans est « un drame » pour plusieurs parents. « Dans nos installations, ils y viennent deux fois par jour, discutent régulièrement de leur enfant, se sentent impliqués dans l’éducation de ce dernier et peuvent entrer à n’importe quel moment de la journée pour le voir, ce qu’ils perdent dès l’entrée à l’école. »

L’association assure que le programme « Accueillir la petite enfance », offert dans les garderies non subventionnées, est « intimement lié » avec le programme de maternelle 4 ans. « On a pris le temps de décortiquer chacune des compétences des deux programmes, on est très proches, même pour la numératie et la littératie […] En bonifiant ces activités, on peut donner le programme de maternelle 4 ans avec tout ce qui vient avec dans nos installations et préparer les enfants pour la maternelle 5 ans pour la meilleure réussite scolaire. »

L’association réclame plus d’argent, notamment pour bonifier la formation des éducatrices. « Pour offrir la qualité du programme éducatif, acheter le matériel éducatif et offrir les salaires qui se doivent, il est impératif que le gouvernement augmente les remboursements anticipés aux parents, le faisant passer de 9100 $ à 13 000 $ à compter du 1er janvier 2017. »

Même avec ces nouveaux investissements, cette proposition ferait faire des économies au gouvernement, plaide l’association. « Financièrement, le gouvernement sauvera beaucoup d’investissement financier, puisqu’il n’aura pas à réinvestir dans les écoles pour l’ajout de classe maternelles 4 ans puisque nos structures sont déjà en place. »

Piètre performance des garderies privées

En décembre 2015, l’Institut de la Statistique du Québec publiait les résultats d’une vaste enquête sur les services offerts dans les services de garde. Le rapport Grandir en santé concluait que le tiers des enfants de 18 mois à 5 ans ne recevaient pas des services satisfaisants dans les garderies privées non subventionnées. On faisait notamment mention de lieux mal adaptés, de matériel inadéquat et de faille dans l’hygiène. Questionné sur ces lacunes par Le Devoir, le vice-président de l’association, David Haddaoui parle de « désinformation » et remet en doute les conclusions de l’enquête.

« Les garderies privées non subventionnées n’ont pas été visitées adéquatement, on n’était pas bien représentés, répond-il en marge des consultations. On participe avec le gouvernement à une table qualité dans les garderies non subventionnées. Et je peux vous dire que, si les parents choisissent les garderies non subventionnées, c’est qu’il y a un service qui est donné et une qualité. »

Réflexion du ministre

En entrevue au Devoir, le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, rappelle que, selon la loi adoptée par l’Assemblée nationale, le programme des maternelles 4 ans est « un modèle éducatif qui se fait à l’intérieur du système d’éducation ».

Il soutient que d’autres groupes ont fait les mêmes revendications, dont certains CPE, mais que l’on ne s’entend pas sur le sujet au sein de « groupes qui ont le même intérêt » puisque certains services de garde précisent que leur rôle n’est pas de faire de la scolarisation.

Ainsi, le ministre affirme qu’il n’a pas encore pris de décision sur les nombreuses propositions qui lui ont été présentées dans le cadre des consultations, mais il semble vouloir fermer la porte à cette nouvelle demande de l’Association des garderies non subventionnées en installation. « On aura la chance d’en rediscuter, mais pour moi, ce qui est très clair, c’est que les maternelles 4 ans sont à l’école. Et c’est dans cet esprit-là que se fait le déploiement », conclut le ministre.

8 commentaires
  • Patrick Daganaud - Abonné 28 novembre 2016 01 h 30

    PRÉMATERNELLES 3-4 ANS : LE CHAÎNON MANQUANT À L'ÉCOLE

    1-L'intervention scolaire précoce est primordiale.

    2-La prématernelle 4 ans l'est aussi.
    Dans les milieux rendus socialement vulnérables, c'est même la prématernelle 3 ans qu'il faudrait instaurer.

    3- Les données probantes ont fait la démonstration que l'intervention précoce auprès des enfants ne suffit pas.

    Il faut :
    -A) l'accueil précoce des enfants vulnérables en milieu scolaire oû doit s'amorcer sans délai l'arrimage ardu des parents avec l'école ( : donc pas en service de garde);

    -B) un accompagnement en service social (SS) des parents vulnérables dans la résolution de leurs problèmes d'adultes ( budget-sous-scolarisation-emploi-dépendances, etc.)

    -C) un programme en SS pour développer les habiletés parentales;

    -D) un suivi de cinq ans des familles prises en charge, jusqu'à la fin de la deuxième année des enfants concernés;

    -E) une complémentarité établie avec les services de santé, sociaux et communautaires;

    -F) un arrimage entre tous ces aspects (A à E).

    Sinon, ça ne donne pas les résultats escomptés.

    Incidemment, un service public de cette nature et de cette ampleur correspond
    en milieu de vie scolaire
    à ce que réalise, en parallèle aux milieux de vie, la pédiatrie sociale du Dr Gilles Julien, laquelle est de nature « semi-philanthropique, ce qui n'est socialement pas « normal» et représente une béquille, certes efficace et très louable, mais une béquille).

    La pédiatrie sociale est inspirante, mais elle doit évoluer vers une pédagogie sociocommunautaire, englobant la santé et s'ancrer en milieu scolaire en étant entièrement financée par l'État.

    Patrick JJ Daganaud, 2016
    Expert en systémique de l'adaptation scolaire et sociale
    Cofondateur du Groupe de concertation en intervention précoce de Sherbrooke (GCIP, 1986-1998) en concertation avec le CLSC Gaston-Lessard et l'Université de Sherbrooke, sur le modèle du PIP (projet d'intervention précoce) de l'équipe Boutin-Terrisse de l'Université du Québec à Montréal.

  • Sylvain Bergeron - Abonné 28 novembre 2016 06 h 29

    Un détail de taille

    Je suis enseignante à la CSDM. Les écoles sont pour la grande majorité déjà occupées à pleine capacité...plus de local de musique, plus de local d'anglais, plus de bibliothèque, les services de garde n'ont plus leur espace. Sincèrement, je ne vois pas où on placerait ces classes dans nos écoles. Avant d'annoncer de telles mesures, il faudrait peut-être s'assurer qu'elles soient logiquement possibles. On les mettrait où?

  • Jean-François Trottier - Abonné 28 novembre 2016 08 h 18

    Jamais!

    Si l'on considère que les maternelles font partie de notre système d'éducation, alors elles doivent absolument êtres gérées de part en part par l'État, et les professeurs reconnus comme tel, membres du syndicat (qui devrait être uin ordre, mais c'est un autre sujet).

    On intègre l'éducation, ou pas.

    La privatisation donnerait des pouvoirs beaucoup trop forts aux parents, qui déjà assoment les professeurs du primaire de leurs récriminations. Déjà trop de profs sont en burn-out parce qu'ils sont mal défendus, déconsidérés, pris pour d bes employés alors que ce sont des professionnels. Leur opposer des gens qui seront sous-payés et possiblement exploités dans le privé serait carrément barbare.

    Si l'éducation est sacrée, il faut admettre qu'elle l'est encore plus en bas âge puisque c'est à ce moment que l'enfant y prend goût ou y devient rébarbatif.

    Donner la maternelle au privé, que ce soit à 4 ans ou autre, c'est bien montrer que cette mesure obligatoire est en fait de faible importance, et alors que la loi est inutile ou inique.
    En fin de compte ça laissera une fois de plus une impression de copinage de ce gouvernement avec le privé au détriment du public... Je dis impression mais je pense bien pire.

    Puisque les garderies privées ont été favorisées au détriment des CPE pour le plus grand plaisir de M. Tomassi autrefois, il me semble qu'il est grand temps que ce gouvernement prenne réellement ses distances avec l'administration catastrophique de Charest... ou bien qu'ils coule corps et biens avec ses illusions libertaires.

  • Bernard Morin - Abonné 28 novembre 2016 09 h 05

    Les paris sont maintenent ouverts quant à la décision du ministre!

  • Rose Marquis - Abonnée 28 novembre 2016 09 h 09

    Ce qu'en dit le Conseil supérieur de l'éducation

    Dans son dernier rapport sur l'état et les besoins de l'éducation 2014-2016 intitulé ''Remettre le cap sur l'équité'' on peut lire à la page 29: ''À cet égard, il ne faudrait pas négliger la possibilité d'offrir un accès universel et gratuit aux enfants de 4 ans a des services de garde régis par l'état.''
    Le très bon dossier de cette fin de semaine publié dans les apges du Devoir vient appuyer cette proposition du CSE.
    Lors du passage de la commission portant sur l'éducation à Rouyn-Noranda, bien que je sois retraitée, j'ai pu participer et être porte-parole de ma table. Voici, de mémoire, ma dernière intervention: ''Si j'étais ministre de l'éducation je ferais 2 petites choses dans un premier temps: je rendrais la maternelle 5 ans obligatoire et je dirais aux parents : ''Vous avez un enfant de 4 ans né en août ou septembre, vous jugez qu'il n'est pas assez mature pour fréquenter l'école, nous lui accordons un an à la condition qu'il reçoive des services (CPE, rencontres Passe-Partout, ateliers PACE souvent offert en maison de la famille, etc. ).'' Pendant 24 ans j'ai travaillé comme animatrice Passe-Partout dans ma commission scolaire, et durant les 12 derniàres années j'ai aussi animé des ateliers dans les classes du préscolaire 5 ans de l'école où était mon bureau, et j'ai vu des enfants qui n'étaient pas prêts à fréquenter une classe, non parce que les parents n'avaient pas fait ce qu'il fallait mais tout simplement parce qu'ils manquaient de maturité.
    Dans notre socitété où tout doit aller plus vite et où il faut des moyens, on permet que des enfants, nés habituellement en octobre car dans notre monde scolaire la date fatidique est le 30 septembre, débutent plus tôt leur scolarité à la condition que leurs parents aient les moyens de leur faire passer une batterie de tests démontrant qu'il leur serait préjudiciable qu'ils ne commencent leur scolarité un peu plus tôt.

    Toujours lors de la rencontre de consultation à laquelle j'ai assisté, des intervenants o