Un «business» comme un autre?

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les garderies sont de bons investissements, atteste Wassim Ibrahim, courtier immobilier, « mais il faut avoir le temps. Et c’est beaucoup de gestion ».

Si des parents délaissent les garderies subventionnées au profit des garderies qui ne le sont pas, les investisseurs, eux, sont loin de leur avoir tourné le dos. Sur le marché immobilier, une garderie bénéficiant de subventions demeure un investissement sûr.

« Ces temps-ci, c’est entre 15 000 et 18 000 $ par tête », résume le courtier immobilier Mario D’Errico. Des garderies subventionnées, il y en a huit à vendre actuellement. Et c’est en multipliant le nombre de places subventionnées par ces montants qu’il arrive à estimer la valeur de leur « fonds de commerce ». Avec l’immeuble, ajoute-t-il, « ça peut jouer entre 1,5 et 2 millions ».

La valeur d’une garderie privée subventionnée de 80 places peut donc atteindre 1,44 million et le prix de vente affiché peut s’élever à plus de 3 millions si l’on inclut le bâtiment, atteste le courtier. Un commerce toujours lucratif, comme le confirment divers sites de ventes immobilières.

C’est moins que les « 20 000 $ et 25 000  par tête observés avant la commission Charbonneau et l’affaire Tony Tomassi, un ex-député libéral soupçonné d’avoir utilisé l’octroi de permis de garderie pour financer le Parti libéral du Québec.

Non subventionnées, plus risquées

« Parce qu’elles ne sont pas toujours pleines », les garderies non subventionnées, plus risquées, valent moins cher. « Ça se vend autour de 5000 $ ou 6000 $ par tête », estime Mario D’Errico, qui explique que le prix gonfle en fonction du nombre d’enfants. Et si les places sont subventionnées, le prix augmente d’autant. « C’est un business, comme un magasin. Plus on a d’appartements dans un immeuble, plus on a de chances d’avoir des revenus. Alors, plus on a d’enfants dans une garderie, plus celle-ci vaut quelque chose. Et si le gouvernement aide à payer, ça vaut encore plus. »

Un business, donc, mais un business pour qui ? « Pour des gens qui ont de l’argent ! » répond en riant M. D’Errico. Sa clientèle est variée : elle va des gens d’affaires au couple qui souhaite se « créer un emploi ». Les garderies sont de bons investissements, atteste Wassim Ibrahim, aussi courtier, « mais il faut avoir le temps. Et c’est beaucoup de gestion ».

En 2014-2015, 570 garderies subventionnées ont dégagé des profits, et la moyenne de leurs bénéfices nets était de 96 635 $. Les 130 autres qui ont rapporté des pertes ont accusé un déficit moyen de 50 056 $, selon les chiffres du ministère de la Famille.

Qui obtient des permis ?

Denrées rares et outils de spéculation, les permis de garderie — qui coûtent 1562 $ — ont parfois fait l’objet de faveurs politiques depuis la création du réseau des garderies en 1997.

Mais, en 2010, Québec a changé sa loi et confié à des comités consultatifs régionaux le soin de les octroyer pour éviter les chaînes de garderies ou qu’une ou des personnes liées ne cumulent plus de cinq permis ou exploitent plus de 300 places subventionnées.

Or, 12 personnes ou groupes échappent à cette disposition depuis 2010 en vertu de droits acquis. Ce noyau gère à lui seul 6703 places à contribution réduite, soit 15 % des places subventionnées au Québec, démontrent des documents obtenus par Le Devoir en vertu de la Loi sur l’accès à l’information.

Qui sont-ils ? « Il s’agit de renseignements personnels et […] je suis tenu d’en assurer la confidentialité », répond Sylvain Pelletier, responsable de l’accès aux documents des organismes publics au ministère de la Famille.

Officiellement, un permis ne peut être vendu. Mais officieusement, il change bel et bien de main lors d’une vente, car l’incorporation de la garderie permet de vendre ses actions à l’acheteur sans modifier le nom de la compagnie. S’ensuit une enquête du ministère de la Famille, « beaucoup moins longue » que dure l’attente pour un nouveau permis, remarque Mario D’Errico.

Un document du ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale datant de septembre 2010 et intitulé Identification de possibles concentrations d’intérêts parmi les propriétaires et les actionnaires de garderies subventionnées confirme la concentration observée et fait état de « liens d’affaires privilégiés » possibles entre divers groupes de garderies.

Deux autres groupes, dont les noms sont caviardés, pourraient avoir mis sur pied une chaîne de garderies. Le document fait état de recommandations, mais celles-ci ont aussi été entièrement censurées.


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