L’école à l’examen: «On emploie des enseignants, pas des robots» (3/8)

Margarida Romero souhaite favoriser l’innovation à l’école.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Margarida Romero souhaite favoriser l’innovation à l’école.

Pourquoi le système scolaire québécois produit-il autant de décrocheurs ? Faut-il mieux former les enseignants ? Après avoir sillonné les régions tout l’automne, une nouvelle consultation publique pour « moderniser le système d’éducation » se termine à Québec le 1er décembre. De quelle école la société québécoise a-t-elle besoin ? Les réponses de huit observateurs et artisans dans cette série qui se poursuit avec Margarida Romero, spécialiste de l’intégration des technologies en éducation. Propos recueillis par Isabelle Porter.

Si vous étiez ministre quelle serait la priorité de votre mandat ?

Ce serait de donner le goût et de développer la culture de l’innovation à l’ensemble des acteurs éducatifs. La culture de l’innovation, ça consiste à voir l’éducation comme de l’artisanat. On emploie des enseignants, pas des robots. Ça veut dire que chaque groupe-classe, même chaque moment de l’année est unique. Donc la recette qu’on a utilisée à la session antérieure risque de ne pas être la même que celle qui va fonctionner cette session-ci. Il faut aimer innover, changer la recette, faire des essais, collaborer avec d’autres personnes, s’enrichir par du réseautage, s’ouvrir pour pouvoir intégrer les aspects de nouveautés. […] Il faut repenser l’école pour que les enseignants, les parents puissent développer des projets qui fassent sens dans leur contexte. Qui soient pertinents et propres à chaque école. Que chacun ait le goût d’innover en tenant compte de sa communauté et ses spécificités.

Que faut-il changer dans l’actuel système d’éducation ?

Il y a un manque de leadership dans le réseau public. Du côté du réseau privé, les directions d’école prennent parfois ce leadership et les projets d’innovations se développent très vite. Malheureusement, dans le réseau public, il n’y a pas eu tellement d’encouragement et de leadersgip au sein de l’école. Je pense qu’il faut redonner, à un niveau plus local, l’occasion d’aller beaucoup plus loin dans leurs idées, dans leurs projets et aussi dans la diversité. Actuellement, on essaie parfois des solutions qui sont les mêmes pour tous. […] Au lieu de prescrire aux enseignants comment faire les choses, il faut responsabiliser les enseignants pour qu’ils puissent développer les approches pédagogiques qui leur tiennent à coeur.

Que faut-il conserver dans l’actuel système d’éducation ?

Personnellement, je pense que le programme de formation de l’école québécoise est extraordinaire. Il a peut-être été un peu avant-gardiste au moment où il a été lancé, mais je pense qu’il n’a pas été assez bien vendu ou n’a pas assez bien atterri sur le terrain. En venant de l’Europe, en ayant vu d’autres programmes, quand j’ai lu la première fois, le programme québécois, je l’ai trouvé extraordinaire. Il est déjà très en avance sur les compétences transversales par exemple. Ce sont vraiment des compétences du XXIe siècle.

Les maux du système sont-ils liés à un manque de ressources ?

Je viens de Barcelone et dans le sud de l’Europe, ça fait longtemps que les ressources manquent. Je dirais qu’au Québec, les ressources ne sont pas manquantes. Tous les ingrédients sont là, mais peut-être qu’on a pris de mauvaises décisions, par exemple en pensant que la même technologie pouvait s’appliquer partout comme on l’a fait avec les investissements massifs dans les tableaux interactifs, ou plus récemment avec les tablettes. Ce sont des décisions du haut vers le bas. À Barcelone, on avait beaucoup moins de ressources, mais les enseignants avaient le droit de choisir leur technologie, et ça, ça change tout. Ça responsabilise les enseignants de pouvoir décider plutôt que de se faire imposer une technologie dont ils ne veulent pas.

Au-delà des technologies, je n’ai jamais connu un système où il y avait autant de ressources et d’accompagnement aux élèves. Je sais qu’on peut toujours demander plus et qu’il est bon de demander plus, mais par rapport à ce que j’ai vu ailleurs, on est dans un contexte privilégié. Même les journées pédagogiques, c’est quelque chose qui n’existe pas ailleurs. Il y a des enseignants qui ne prennent pas ça assez au sérieux et ne les utilisent pas à leur juste valeur. Il y a plein, plein de ressources. Des ressources sont sous-exploitées, comme le RECIT (le Réseau pour le développement des compétences des élèves par l’intégration des technologies). Peut-être que c’est lié aux incitatifs. Dans d’autres systèmes, les enseignants qui continuent à se former peuvent progresser dans leur carrière. Mais ici, ce n’est pas lié à ça.

Faut-il repenser la formation des maîtres ?

J’en discutais justement avec des étudiants ce matin. Malheureusement, on est encore dans une approche trop disciplinaire. On forme d’une manière trop traditionnelle. Ça fait en sorte que le goût pour l’innovation n’est pas assez développé chez les enseignants. Il faut faire en sorte qu’ils aient envie d’apprendre tout au long de la vie. Il faut les sortir de l’idée qu’après leurs études, leur formation est terminée. Il faut leur dire que ce n’était que l’épisode initial, que maintenant, on espère qu’ils continuent à se former.


6 commentaires
  • Danièle Jeannotte - Abonnée 25 novembre 2016 08 h 58

    Et la transmission des connaissances?

    Cette dame semble davantage intéressée à modifier constamment la méthode d'enseignement en fonction du contexte qu'à assurer la transmission des connaissances. C'est précisément le genre d'attitude qui nous a valu et nous vaut encore réforme après réforme visant à trouver une méthode d'apprentissage miraculeuse qui n'exige aucun effort de la part des élèves ni des enseignants, le tout se soldant par un taux d'analphabétisme affolant.

    • François Dugal - Inscrit 25 novembre 2016 12 h 43

      La "transmission des connaissances" ne fait pas partie des priorités du MELS, madame Jeanotte. La "première priorité" est le taux de diplomation; afin d'atteindre les quotas imposés par une hiérarchie roublarde, les seules de réussite sont contaminent abaissés.

  • Claude Bernard - Abonné 25 novembre 2016 10 h 08

    Le leadership dans les écoles publiques...

    ...doit venir de la direction ...comme son nom l'indique.
    Pourquoi fait-il défaut si souvent ... au contraire du privé?
    Est-ce question de sélection, de formation, de culture ou de centralisation à Québec ...ou quoi?
    Le problème du manque de leadership dans les écoles publiques ...n'est pas mentionné souvent ...c'est un mot qui fait peur...semble-t-il.
    Le ministère s'en préoccupe-t-il ...ou en est-il la cause?

  • François Dugal - Inscrit 25 novembre 2016 12 h 03

    Les illusions

    Les pontes du MELS méprisent les enseignants, ces pleutres même pas foutus de faire passer à nos chers enfants la dernière réforme pédagogique à la mode; me suis-je bien fait comprendre?

  • Patrick Daganaud - Abonné 26 novembre 2016 12 h 30

    MANQUEMENTS SYSTÉMIQUES 1 COURTEPOINTE 3

    Je n’ai, à ce stade, rien lu qui soit de nature à capter la synergie des corps (sous-systèmes) composant le système scolaire québécois, tant et si bien que les solutions avancées, toujours de bonne foi, constituent des silos qui, s’ils résolvent séparément un aspect donné dans un secteur donné, sont susceptibles d’impacter négativement les silos adjacents.

    1-RÉDUCTIONNISME DE LA RECHERCHE : VOIR LE MONDE À TRAVERS SA SPÉCIALITÉ
    Madame Margarida Romero, professeure agrégée à l’Université Laval, docteur en psychologie de l’éducation et spécialiste de l’intégration des technologies en éducation, illustre bien le réductionnisme qui résulte en lobbys de l’éducation. Ses chevaux de bataille? Le développement des compétences du 21e siècle, les usages créatifs des technologies pour l’apprentissage au long de la vie, les jeux numériques et apprentissage et la robotique éducative.

    2-UNE COMPÉTENCE PROFESSIONNELLE SUR 12
    Tout irait bien si ce n’était également son unique filtre.
    Ainsi, l’un de ses projets de recherche concerne l’étude du développement de la compétence professionnelle d’intégration des TIC (compétence 8) de futurs enseignants par le biais de la programmation de robots et de jeux éducatifs.
    Nul doute de l’intérêt de cette investigation ni même de sa connexion aux compétences du XXIe siècle que doivent développer nos jeunes.

    Patrick JJ Daganaud, conseiller expert en systémique de l’adaptation scolaire et sociale

  • Patrick Daganaud - Abonné 26 novembre 2016 12 h 31

    MANQUEMENTS SYSTÉMIQUES 2 COURTEPOINTE 3

    3-LES 12 COMPÉTENCES (synthétisées par la CS de Portneuf)

    Toutefois, faut-il rappeler que les enseignants doivent, selon le ministère, développer 12 compétences professionnelles et non une unique (la 8e) et que, non seulement elles sont interreliées, mais que c’est l’harmonie et l’amplitude de leur synergie qui distinguent un technicien d’un professionnel.

    Compétence 1 Culture et connaissance des disciplines d’enseignement
    Compétence 2 : Maîtrise orale et écrite de la langue d’enseignement
    Compétence 3 : Création de situations d’enseignement et d’apprentissage
    Compétence 4 : Mise en œuvre des situations d’enseignement-apprentissage
    Compétence 5 : Évaluation de la progression des apprentissages
    Compétence 6 : Gestion de la classe
    Compétence 7 : Interventions adaptées à une clientèle d’élèves en difficulté
    Compétence 8 : Intégration des technologies de l’information et de la communication (TIC) à l’enseignement
    Compétence 9 : Collaboration avec l’équipe-école
    Compétence 10 : Collaboration avec l’équipe pédagogique
    Compétence 11 : Développement professionnel
    Compétence 12 : Éthique professionnelle

    Il est donc totalement illusoire d’analyser ce qu’est où ce que doit être le système scolaire à partir d’un filtre isolé. Or, c’est la dérive de maints chercheurs et elle est pire encore quand, au sein d’une spécialité, la surspécialisation réduit davantage le champ de vision et d’analyse.

    Patrick JJ Daganaud, conseiller expert en systémique de l’adaptation scolaire et sociale