L’école à l’examen: «Notre système ressemble à un gros millefeuille» (1/8)

«Les commissions scolaires multiplient les programmes enrichis et les projets particuliers, les élèves de familles pauvres et immigrantes se concentrent dans les écoles publiques montréalaises», selon Claude Lessard.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «Les commissions scolaires multiplient les programmes enrichis et les projets particuliers, les élèves de familles pauvres et immigrantes se concentrent dans les écoles publiques montréalaises», selon Claude Lessard.

Pourquoi le système scolaire québécois produit-il autant de décrocheurs ? Faut-il mieux former les enseignants ? Après avoir sillonné les régions tout l’automne, une nouvelle consultation publique pour « moderniser le système d’éducation » se termine à Québec le 1er décembre. De quelle école la société québécoise a-t-elle besoin ? Les réponses de huit observateurs et artisans dans cette série qui s’amorce avec le professeur Claude Lessard, ex-président du Conseil supérieur de l’éducation. Propos recueillis par Stéphane Baillargeon.

Si vous étiez ministre, quelle serait la priorité de votre mandat ?

Ainsi que le propose le Conseil supérieur de l’éducation, je prioriserais l’équité du système d’enseignement primaire et secondaire. Depuis le milieu des années 1980, celui-ci dérive lentement, mais sûrement : l’enseignement privé recrute de plus en plus au secondaire (dans plusieurs commissions scolaires, le pourcentage des élèves au privé dépasse les 30-40 %), les commissions scolaires multiplient les programmes enrichis et les projets particuliers (souvent sélectifs), les élèves de familles pauvres et immigrantes se concentrent dans les écoles publiques montréalaises, ainsi que les élèves en difficulté. Et l’on se surprend que la diplomation n’augmente qu’à pas de tortue ! […] Comme ministre, je ferais donc de la réduction des écarts de qualité entre les écoles ma priorité, et je chercherais des moyens efficaces pour augmenter la mixité sociale et scolaire. Ces moyens ne sont pas que scolaires : je mobiliserais mes homologues de la Famille, de l’Aménagement urbain, de la Lutte contre la pauvreté, de l’Emploi, du Salaire minimum, de l’Immigration, etc. J’articulerais aussi à cette priorité une stratégie d’alphabétisation des adultes, car ces adultes ont des enfants…

Que faut-il changer dans l’actuel système d’éducation ?

Notre fâcheuse habitude d’empiler les unes après les autres des politiques, des plans d’action, des stratégies, des réformes de ceci ou de cela. Notre système ressemble à un gros mille-feuille. Cela n’est pas que le fait des corporatismes. Il est causé par un fonctionnement politique à trop court terme. Car il y a une pression politique très forte pour qu’un gouvernement et un ministre — surtout si son espérance de vie en poste ne dépasse pas 18 mois —, montrent à la population qu’ils agissent promptement en réponse à des demandes souvent trop médiatisées. Alors, on décide de faire quelque chose sans se soucier des conséquences sur l’existant et sans non plus soigner sa mise en oeuvre. Par exemple, le souci légitime de contrer le harcèlement à l’école a amené le gouvernement à voter une loi qui, dans les faits, ajoute une couche de bureaucratisation à un système que par ailleurs nos politiciens dénoncent comme étant trop bureaucratisé ! […] Dans les années 1960, la commission Parent avait travaillé cinq ans pour produire son rapport ; au milieu des années 1990, la commission des états généraux a pris 18 mois. Voilà qu’en trois mois, on nous promet une politique de la réussite. Sera-t-elle vite faite, vite oubliée ?

Que faut-il conserver dans l’actuel système d’éducation ?

Les grands acquis de la Révolution tranquille : d’abord, une vision généreuse de l’éducation, la conviction qu’elle est un bien public autant que privé, profitable aux individus (quel que soit leur origine sociale, leur sexe, leur région d’appartenance ou même leur capacité) comme à la société. La croyance aussi que le Québec francophone ne tirera son épingle du jeu du XXIe siècle que par l’éducation. Ensuite, des réalisations significatives : les résultats PISA pour l’enseignement obligatoire, la contribution des cégeps à la culture générale, à la formation de techniciens spécialisés et à la démocratisation du postsecondaire, le formidable développement des universités et de leur capacité de recherche sur tout le territoire. […]

Les maux du système sont-ils liés à un manque de ressources ?

En partie, mais pas uniquement. On ne coupe pas impunément pendant plusieurs années sans que des services directs aux élèves soient touchés. On ne reconnaît pas de mieux en mieux les besoins des élèves sans que cela entraîne des services différenciés, donc plus dispendieux que des programmes identiques pour tous. Par ailleurs, rappelons que les maux du système ont un coût, sinon pour l’école, certainement pour la société. Si l’éducation demeure le meilleur investissement que peut faire une société dans son avenir, au-delà du niveau de ressources nécessaires, il y a aussi leur allocation aux bonnes priorités, ainsi que l’organisation du travail des professionnels de l’éducation qui sont importantes. Et là, inévitablement, des choix s’imposent, ainsi que des modes d’organisation du travail dans les écoles qui assurent la réussite du plus grand nombre. Au Québec, on n’a pas trouvé le bon équilibre entre l’autonomie des établissements et des encadrements systémiques uniformes.

 

Faut-il repenser la formation des maîtres ?

Je propose que l’on explore la possibilité de mettre sur pied au cégep un programme préuniversitaire de culture générale pour les futurs enseignants ; je n’en ferais pas la seule voie d’accès à la formation des maîtres universitaires, mais je l’offrirais à celles et ceux qui voudraient élargir leur culture générale avant de commencer une formation universitaire spécialisée. Cela serait utile, notamment mais pas exclusivement, pour les futurs enseignants du primaire. À l’université, j’offrirais des baccalauréats bidisciplinaires de trois ans, complétés par une maîtrise professionnelle de 45 crédits et pouvant être réussie en un an à temps plein, construite en étroite collaboration avec les commissions scolaires et essentiellement vécue sur le mode de l’alternance. […] Je m’assurerais à toutes les étapes de ce continuum — fin du cégep, fin du baccalauréat et fin de la maîtrise — que les futurs enseignants maîtrisent à l’oral comme à l’écrit la langue d’enseignement. N’oublions pas qu’un enseignant parle constamment en classe ; son efficacité pédagogique est liée à la qualité de la langue qu’il utilise en classe. Ces exigences relevées vont de pair avec une rémunération et une autonomie professionnelles plus grandes. La qualité des maîtres est la variable la plus importante en éducation. Plus ils seront compétents, moins on aura à se soucier de systèmes, de dispositifs et de programmes pour les surveiller et pour réguler leur enseignement.

Claude Lessard, professeur émérite de sociologie de l’éducation à l’Université de Montréal. Il a notamment publié avec Gabriel Gosselin Les deux principales réformes de l’éducation du Québec moderne : témoignages de ceux et celles qui les ont initiées (PUL, 2007). Il a été président du Conseil supérieur de l’éducation de 2011 à 2016.
 

14 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 23 novembre 2016 07 h 38

    Vœux des citoyens

    L'ensemble des citoyens désire un système d'éducation médiocre donnant des diplômes au rabais. Le gouvernement qu'ils élisent exauce leurs vœux.

  • Roxane Bertrand - Abonnée 23 novembre 2016 07 h 58

    Le pouvoir au professeur

    Je suis entièrement d'accord : le succès de l'enseignement dépend du professeur. Les jeunes enfants débordent d'enthousiasme pour apprendre. Présentez des professeurs qui stimuleront ce goût d'apprendre en leur mettant plein la vue.

    L'acquisition de connaissance est de nature sociale, humaine. Notre système est devenu un système rigide qui ne sert qu'à lui-même et non aux enfants. Quand une direction d'école refuse qu'un professeur modifie son enseignement pour un enfant en douance parce que, contrairement au TSA, il n'y a pas de financement pour cette condition et que le Québec n'offre pas "l'éducation à la carte"... on a affaire à des bureaucrates qui ne sont en place que pour eux.

    • François Dugal - Inscrit 23 novembre 2016 10 h 24

      Les ministres de l'éducation successifs ont fait des pieds et des mains, lors des négotiations de la convention collective, pour donner les pires conditions de travail possible aux enseignants. Nous récoltons aujourd'hui le fruit de leur dur labeur, madame Bertrand.

  • Colette Richard-Hardy - Abonné 23 novembre 2016 09 h 24

    Le goût d'apprendre

    Enseigner c'est avant tout amener l'enfant à découvrir, à susciter le désir d'apprendre, de l'amener petit à petit à connaître la réussite et l'accompagner dans son apprentissage malgré les difficultés rencontrées et ainsi il pourra avancer par lui-même.
    Certains milieux ont besoin davantage de support et il faut que l'État y pourvoit à tout prix.
    Cet encadrement devrait se réaliser même en dehors des heures de cours, ce qui implique les loisirs, sport, musique, théâtre afin que ces enfants développent leurs talents malgré leur situation défavorable de leur famille.

    • François Dugal - Inscrit 23 novembre 2016 13 h 48

      La "rigueur budgétaire" étant passée par là, oubliez les loisirs, le sport, la musique et le théâtre, madame Richard -Hardy; tout ce luxe coûte trop cher.

    • Raynald Richer - Abonné 23 novembre 2016 16 h 38

      Parfaitement d'accord,

  • Jean-François Trottier - Abonné 23 novembre 2016 09 h 43

    Précisément!

    Vos idées me semblent excellentes de bout en bout.

    Je n'amoute qu'un point: il faut rehaussr le statut sociel des enseignants et principalement des profs du promaire.

    Le temps où des parents se donnent le droit de mettre de la pression, soit sur le prof, soit sur la direction, pour que leur enfant ait de meilleures notes ou puisse prendre des vacances au gré des parents, doit se terminer. Ceci n'est qu'un symptôme je dois dire: il met en relief le fait ques les proifs sont vus comme des serveurs de note, sinon des employés d'un service de gardiennage.

    L'éducation, tout comme les enfants, c'est sacré.

  • Patrick Daganaud - Abonné 23 novembre 2016 09 h 44

    MANQUEMENTS SYSTÉMIQUES 1

    Les futurs enseignants sont ce qu'en a fait le système scolaire.
    Si l’on n’y voit pas, ils feront de leurs élèves ce que l’on a fait d’eux.

    1-SYSTÉMIQUE ABSENTE
    Malgré de bons points, essentiels, la systémique de Monsieur Lessard est défaillante.

    2-VISION EN AVAL, MASQUANT LES PROBLÈMES EN AMONT
    Quand, en formation des maitres, les universités doivent donner des cours de rattrapage en français et en mathématique parce que les acquis de base ne sont pas là, c'est qu'il y a un problème longitudinal en amont. Un vernis culturel ajouté au collégial ne fera que masquer les problèmes.

    3- CONFUSION VICTIMES- AGRESSEUR
    Contrairement à d'aucuns, je ne rends pas les futurs enseignants « coupables » de leurs faiblesses : ils en sont les victimes parce que l'enseignement explicite et la progression systématique des apprentissages n'ont pas beaucoup d'adeptes dans l'univers socioconstructiviste réformateur de l'approche par compétences et qu’ils n’ont pas eu le menu requis pour l’acquisition des savoirs de base.

    4-DÉCONNECTION DE LA RECHERCHE
    Quand, en formation, sans consolider les bases de la didactique, des didacticiens superposent à des lacunes étudiantes abyssales des modèles émergents fondés sur des données probantes aussi solides qu'une coquille d'œuf, la formation ressemble à une courtepointe et les écoliers deviennent des cobayes.

    Patrick JJ Daganaud, conseiller expert en systémique de l'adaptation scolaire et sociale.

    • Jacques de Guise - Abonné 23 novembre 2016 13 h 00

      Vous dites : Les enseignants feront de leurs élèves ce que l'on a fait d'eux. Je suis entièrement d'accord avec vous.

      Autrement dit, ils ne peuvent pas donner ou transmettre ce qu'ils n'ont pas reçu. Et ils vont reproduire ces lacunes et ces manques. Tout le problème est là.

      C'est à partir de ce constat qu'il faut construire.

    • Louise Gallant - Abonnée 23 novembre 2016 15 h 41

      La thématique de l'enseignant sous-performant est récurrente. C'était tellement mieux avant... On aime bouffer de l'enseignant, même si on s'en défend.