Vers des thèses nouveau genre

Martine Letarte Collaboration spéciale
Selon Marie Audette, présidente sortante de l’Association canadienne des études supérieures (ACES), le chercheur souffre et s’isole pour rédiger une thèse qui ne sera lue par pratiquement personne par la suite, d’où sa volonté de modifier et de faire évoluer les modalités de la thèse.
Photo: iStock Selon Marie Audette, présidente sortante de l’Association canadienne des études supérieures (ACES), le chercheur souffre et s’isole pour rédiger une thèse qui ne sera lue par pratiquement personne par la suite, d’où sa volonté de modifier et de faire évoluer les modalités de la thèse.

Ce texte fait partie du cahier spécial Éducation

L’imposition de la traditionnelle longue thèse de doctorat aride a-t-elle fait son temps ? C’est ce que se demande le milieu des études universitaires de cycles supérieurs.

Une thèse de doctorat sous la forme d’un rapport d’intervention sociale, avec présentation de la démarche et analyse des enjeux. Ou, même, celle d’un ingénieur qui explique l’importance de sa grande avancée en laboratoire, analyse les besoins dans le milieu et conçoit un plan entrepreneurial afin de valoriser cette découverte. Pourquoi pas ? Alors que les thèses peuvent maintenant facilement être consultées par des non-initiés grâce à l’espace numérique de plus en plus ouvert, elles sont poussées à évoluer.

« On veut que la thèse de doctorat ait davantage de retombées dans la société et qu’elle repousse les savoirs d’un milieu plutôt qu’elle soit un long passage obligé dans lequel le chercheur souffre et s’isole pour rédiger une thèse qui ne sera lue par pratiquement personne par la suite », indique Marie Audette, présidente sortante de l’Association canadienne des études supérieures (ACES).

L’enjeu de l’évolution de la thèse de doctorat a fait l’objet d’un atelier récemment lors du congrès de l’ACES, où les doyens, vice-doyens aux études supérieures et étudiants présents ont été sondés sur la question.

« En général, l’idée a été bien accueillie, affirme Mme Audette. Nous sentons un enthousiasme particulièrement chez les étudiants qui envisagent d’entrer sur le marché du travail par la suite ou encore chez ceux qui y sont déjà, comme un directeur d’école qui souhaiterait faire un doctorat dans le courant de recherche-intervention. Nous pensons aussi qu’une plus grande originalité dans les formats possibles pourrait favoriser la persévérance au doctorat. »

Des adaptations à prévoir

L’évolution de la thèse de doctorat amène toutefois plusieurs enjeux, notamment en matière d’évaluation.

« Il n’est pas question, bien sûr, de commencer à avoir des thèses de doctorat allégées, assure Marie Audette. L’idée, c’est de trouver d’autres formes de présentation de la thèse, qui peuvent démontrer le progrès significatif de la connaissance. Mais qui sera en mesure d’évaluer cela ? »

Traditionnellement, le jury d’une thèse est formé de professeurs et d’examinateurs externes provenant du milieu universitaire.

« Mais si on va vers des formes de thèse différentes qui incluent, par exemple, des interventions dans le milieu ou des prototypes, il pourrait être pertinent de diversifier les membres du jury,affirme Mme Audette. Peut-être en allant chercher des gens du milieu qui ont eux-mêmes des doctorats. Ils pourraient servir de lien entre les universités et la société. »

L’ACES entreprend un grand processus de consultation des universités canadiennes sur l’enjeu de l’évolution des thèses de doctorat. Toutefois, chaque université demeurera maître de ses décisions dans le domaine.

« Les types de thèses acceptés sont inscrits dans les règlements des universités, puis par respect pour chaque discipline, les départements ont aussi de la latitude », précise Marie Audette, également vice-rectrice adjointe à la recherche et à la création à l’Université Laval.

Le défi sera de trouver une façon cohérente de baliser l’évolution pour s’assurer de ne pas perdre l’essence de la thèse de doctorat.

« Au congrès de l’ACES l’an prochain, nous reprendrons les discussions, parce que nous souhaitons vraiment que des actions soient prises, indique Marie Audette, qui a elle-même fait une thèse de doctorat dans le domaine biomédical qui repose depuis dans sa bibliothèque. Les étudiants veulent que leurs études aient un impact sur la société. »

Deuxième cycle plus inclusif

L’aménagement de solutions pour permettre aux gens des Premières Nations et aux personnes en situation de handicap de mieux intégrer les études aux cycles supérieurs a été discuté lors d’un atelier au récent congrès de l’Association canadienne des études supérieures (ACES).

Les étudiants en situation de handicap, notamment avec un diagnostic de trouble de déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH), poursuivent leur progression dans les études postsecondaires, et on en voit maintenant dans les cycles supérieurs. « Le deuxième cycle est souvent moins stressant pour eux en ce qui concerne la gestion d’horaire, parce qu’il y a moins de cours qu’au premier cycle »,constate Philippe-Edwin Bélanger, directeur du Service des études supérieures et postdoctorales à l’INRS et animateur de l’atelier.

« Par contre, ils ont besoin d’un soutien et d’un encadrement pédagogique différents, particulièrement lorsque vient le temps de préciser leur projet de recherche », ajoute-t-il.

Les étudiants autochtones ont aussi un profil et des besoins différents de l’étudiant typique.

« L’étudiant autochtone qui intègre les études aux cycles supérieurs a souvent 35 ans et plus, des responsabilités familiales et un parcours atypique », indique Philippe-Edwin Bélanger.

L’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) fait partie des précurseurs au Canada, avec d’autres universités dans l’Ouest canadien, en matière de services offerts à la population autochtone. « L’UQAT offre de l’accompagnement particulier et a un siège réservé pour une personne issue d’une communauté autochtone dans son Comité d’éthique et de recherche », affirme M. Bélanger. Puis, pour inciter davantage de gens issus des Premières Nations à aller vers les cycles supérieurs, il y a du travail à faire en amont. « Par exemple, on peut créer des programmes en cogestion, ou offrir des formations dans les communautés,indique M. Bélanger. C’est particulièrement important lorsqu’on sait qu’au Canada et au Québec, il y a encore plusieurs communautés des Premières Nations qui vivent dans des conditions semblables à ce qu’on voit dans le tiers-monde. C’est inacceptable dans un pays aussi riche que le Canada. Avoir plus d’étudiants autochtones dans l’écosystème universitaire peut faire partie de la solution pour les aider à se sortir du cycle infernal de la pauvreté et des problèmes sociaux. »