Apprendre des conflits

Michel Bélair Collaboration spéciale

Ce texte fait partie du cahier spécial Éducation

L’Université Saint-Paul d’Ottawa s’est considérablement transformée depuis sa fondation en 1848. Gérée dès le départ par les Oblats de Marie-Immaculée, catholique donc et bilingue, on sait surtout qu’elle a donné naissance à l’Université d’Ottawa en 1965. La petite institution se consacre maintenant « à la promotion des valeurs issues de l’humanisme chrétien », comme on peut le lire sur son site Internet.

Conflits en tout genre

C’est dans ce contexte bien précis que fut créée, il y a une quinzaine d’années, l’École d’études de conflits. Son directeur, le professeur Jean-François Rioux, explique les grandes orientations de ses programmes de maîtrise et de doctorat.

Au moment où la ville d’Alep en Syrie vit un martyre quotidien et alors que le groupe armé État islamique s’acharne à ne laisser que des ruines à Mossoul, il est plutôt ironique de parler d’une École d’études de conflits. Jean-François Rioux met tout de suite les pendules à l’heure.

« Notre programme ne vise évidemment pas à régler comme par magie ces conflits très lourds ; il est plutôt centré sur l’analyse des causes des différents types de conflits, armés ou non, que l’on retrouve à tous les niveaux. Il permet de mieux comprendre et d’expliquer les facteurs qui mènent aux affrontements et d’apprendre à gérer les crises, quelles qu’elles soient. »

Le professeur Rioux précise du même souffle qu’une importante partie des étudiants du programme vient de l’étranger, surtout de pays africains ou asiatiques ayant connu une forte présence française. « Ce type de programme est fréquent en Scandinavie, aux États-Unis et en Amérique du Sud, explique-t-il. Mais on n’en retrouve aucun en France, ce qui explique le nombre d’étudiants étrangers francophones qui viennent chez nous. Dans certaines salles de cours, on pourrait se croire aux Nations unies… »

Mais le programme ne concerne pas exclusivement les grandes rivalités internationales. Il vise aussi à fournir des outils pour affronter des types de conflits plus locaux, par exemple, les tiraillements à l’intérieur de grandes structures, comme les gouvernements ou les tensions entre différents groupes sociaux.

« Nous accordons une importance particulière aux dimensions ethniques, historiques, éthiques et religieuses des conflits, ajoute-t-il. Ce sont des paramètres qui se retrouvent autant dans les conflits internationaux que dans les affrontements plus « régionaux ». Le meilleur exemple « local » où toutes ces composantes peuvent jouer un rôle très concret est sans doute les tensions qui opposent les communautés autochtones aux différents fonctionnaires du gouvernement fédéral canadien. »

En cherchant à développer des instruments qui permettent à ses étudiants de comprendre la dynamique des conflits et d’agir ensuite sur le terrain, le programme de l’Université Saint-Paul forme bon nombre de futurs intervenants en aide humanitaire. « Mais pas seulement, souligne M. Rioux. Plusieurs de nos finissants travaillent dans l’enseignement ou au gouvernement fédéral… Un milieu où les tensions et les conflits à régler ne manquent pas. On les retrouve aussi dans l’action communautaire, la médiation, les syndicats ou dans le personnel des « ombudsmans », qu’on trouve maintenant un peu partout. »

L’éthique en tête

Multidisciplinaire, flexible et diversifié, le programme de l’École d’études des conflits fait appel à une foule de disciplines venant des sciences politiques, de la philosophie et des sciences sociales. « Tous les conflits ne sont pas violents, poursuit le directeur de l’école. Partout à travers le monde, les gens affirment de plus en plus leurs droits en affrontant les structures et les pouvoirs en place ; cela mène souvent à des changements sociaux importants sans que l’on fasse appel aux armes. »

Jean-François Rioux s’anime en soulignant l’aspect positif de la bonne compréhension — et, bien sûr, de la résolution — des grands conflits qui déchirent le monde moderne. Même si l’école s’intéresse aux grands organismes privés et publics, on y accorde la priorité à l’étude des dimensions ethniques et religieuses des grands affrontements. Mais le professeur insiste aussi sur l’importance d’une position éthique s’inspirant de la tradition humaniste catholique.

« Nous n’en sommes plus à faire la promotion de la morale catholique rigide : cela est bien loin derrière nous. Mais il faut reconnaître que la dimension éthique des conflits est fondamentale. Ce sont là des questions importantes, et elles se posent très concrètement tous les jours. Encore plus au moment où le gouvernement Trudeau s’apprête à envoyer des Casques bleus en Afrique. »

Le programme offert aux étudiants de l’école permet, selon son directeur, de voir plus clairement les choix qui s’offrent avant d’intervenir sur le continent noir. « Qui devons-nous aider ? Pourquoi ? Et comment être plus efficace en tenant compte de tous les paramètres ? Ces questions sont aussi valables et pertinentes pour nos étudiants étrangers, qui, souvent, vont retourner sur le terrain, que pour les fonctionnaires fédéraux et les observateurs militaires inscrits à nos formations. »

Belle occasion pour souligner que l’expertise de l’université — dont la devise est « Changez la face du monde » — et de son École d’études de conflits est de plus en plus sollicitée. Certains de ses finissants et de ses professeurs travaillent, par exemple, à formuler des projets avec les autochtones de la baie James et elle organise régulièrement des colloques et des conférences en collaboration avec le gouvernement fédéral et l’armée canadienne.

L’École d’études de conflits de l’Université Saint-Paul compte dix professeurs ; elle accueille chaque année une cinquantaine d’étudiants aux études supérieures. Elle offre aussi un baccalauréat et, depuis cette année, un certificat en résolution de conflits. On en saura plus en visitant le site ustpaul.ca.