La petite révolution du BIM

Camille Feireisen Collaboration spéciale
«En Angleterre, ils pensent réduire les coûts de construction de 30 % grâce au BIM. Sur le budget total de ce qui est dépensé au Québec, cela équivaudrait à plusieurs mégahôpitaux», illustre le professeur en gestion de projet au Département de génie de la construction de l’ETS, Daniel Forgues.
Photo: ETS «En Angleterre, ils pensent réduire les coûts de construction de 30 % grâce au BIM. Sur le budget total de ce qui est dépensé au Québec, cela équivaudrait à plusieurs mégahôpitaux», illustre le professeur en gestion de projet au Département de génie de la construction de l’ETS, Daniel Forgues.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

L’arrivée de la modélisation des données du bâtiment (ou BIM, pour building information modeling) est en train de changer le travail des ingénieurs et des architectes partout dans le monde. Pour rester à la pointe de l’innovation, l’École de technologie supérieure (ETS) a spécialement créé un nouveau programme d’enseignement au 2e cycle, qui recevra ses premiers étudiants en janvier.

Le secteur de la construction entre dans une nouvelle ère avec le BIM, estime l’instigateur du programme court Modélisation des données du bâtiment et professeur en gestion de projet au Département de génie de la construction de l’ETS, Daniel Forgues. « Il faut des leaders du changement qui comprennent les problématiques actuelles de l’industrie et comment les nouvelles technologies viennent s’insérer dans ses pratiques », déclare-t-il.

Le BIM est un représentant numérique utilisant une maquette en 3D (pouvant aller jusqu’à 7D), à laquelle tous les acteurs du projet ont accès. Ils peuvent interagir entre eux et suivre l’évolution du projet, faire des simulations ou des modifications sur un seul logiciel, en temps réel. « Le BIM, c’est un vieux rêve. On a toujours dit que le principal problème dans l’industrie de la construction, c’est qu’elle est fragmentée. Or, le BIM réunit les différents acteurs dans un même espace », indique le professeur.

Rester compétitif dans un marché en mutation

La quasi-absence de leadership dans le secteur de la construction peut s’avérer problématique pour amener du changement. « En aérospatiale, si Boeing décide de changer un matériel, cela a des répercussions directes sur la création d’une machine. Ce n’est pas le cas en construction, où pour mener à bien un projet, il faut des entrepreneurs, des architectes, etc. », énumère-t-il. Le travail collaboratif apporté par le BIM permet de gagner du temps et d’être plus productif, ajoute le professeur.

Avec ce nouveau programme, Daniel Forgues, aussi titulaire de la Chaire de recherche Pomerleau sur l’intégration des pratiques et technologies en construction, espère réussir à mieux répondre aux nouveaux enjeux de l’industrie québécoise, en pleine évolution. « L’industrie a évolué très lentement, mais on se retrouve aujourd’hui avec des changements de paradigmes qui vont avoir des impacts importants », estime-t-il.

Plein phare sur les nouvelles technologies

Le programme se concentre sur les technologies de l’information, les techniques de modélisation du 3D au 7D, mais s’intéresse aussi aux coûts de production, à la modélisation énergétique du bâtiment, ainsi qu’à la gestion de projets en BIM. « Le programme utilise les technologies de l’information et les applique à des enjeux de la gestion en construction, par exemple, comprendre ce qu’est une base de données », précise M. Forgues.

La formation se veut complémentaire à une formation d’ingénieur ou d’architecte, mais elle est aussi ouverte à des entrepreneurs. « Il faut avoir eu un pied sur le terrain », précise le professeur. Composé de cinq cours et d’un atelier, le programme sera offert à temps plein ou partiel, en soirée ou de façon intensive, les vendredis et samedis.

Remplir un vide et rattraper un retard

De tels programmes existent déjà aux États-Unis et en Europe, mais il s’agit du premier dans l’enseignement supérieur au Canada, d’après M. Forgues. En revanche, ce type de programme existe déjà dans des cégeps, comme le cégep Limoilou à Québec, « davantage connecté aux besoins de l’industrie ». « On est restés un peu opaques par rapport aux changements dans l’industrie de la construction au Québec, parce que pendant longtemps, nous n’avons pas eu de compétition, notamment du fait que nous sommes francophones », remarque-t-il.

Il note par ailleurs que les universités sont à la traîne pour former des employés capables de répondre aux besoins de l’industrie. Un retard qu’il explique par le fait que les organismes d’accréditation auxquels font appel les universités imposent souvent leurs règles, rigides et difficiles à changer. « Un architecte ou un ingénieur doit être capable de maîtriser certaines choses à la fin de sa formation, et les technologies de l’information n’en font pas partie, c’est un frein », considère-t-il.

Difficile aussi de changer les programmes déjà bien établis au sein des départements auxquels ils sont rattachés. « Quand il y a des changements amenés par des technologies de rupture, comme je décrirais le BIM, cela s’avère problématique, car les programmes n’ont pas l’agilité de s’ajuster aux nouveaux besoins de l’industrie », souligne-t-il, citant en exemple le développement durable, qui a mis des années à être intégré dans les programmes universitaires et « restent timides » à travers des cours à option.

Des évolutions timides

Selon lui, intégrer le BIM dans les pratiques permet pourtant de réduire les coûts d’un projet de 20 % à 50 %. « En Angleterre, ils pensent réduire les coûts de construction de 30 % grâce au BIM. Sur le budget total de ce qui est dépensé au Québec, cela équivaudrait à plusieurs mégahôpitaux », illustre-t-il.

Les licences gouvernementales québécoises commencent toutefois à exiger le BIM sur les projets, et le changement fait ses premiers pas, timides, selon le professeur. Les employeurs publics peuvent influencer les plus petites entreprises, dit-il en donnant l’exemple de la Société québécoise des infrastructures, qui a adhéré au BIM cette année et commence à l’imposer, ou Hydro-Québec, qui l’utilise également. « Qu’on le veuille ou pas, l’industrie ne va pas avoir le choix de s’adapter », pense-t-il.

Les mentalités évoluent, nuance toutefois le professeur, qui pense que le Québec est même passé en tête de file dans l’utilisation du BIM au pays. « La dernière barrière était l’enseignement, mais c’est une chose sur laquelle on travaille », conclut-il.

L’école a d’ailleurs sondé les étudiants au baccalauréat pour connaître leur intérêt pour un tel programme. Sur 84 répondants, 26 ont dit qu’ils le suivraient, considérant que c’est un atout important pour leur carrière, se réjouit M. Forgues.