L’école de l’Esprit-Saint sous la loupe de Québec

« Il y a du monde qui nous trouve bizarres, c’est sûr », reconnaît Marisa Manara, membre de la Mission de l’Esprit-Saint.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir « Il y a du monde qui nous trouve bizarres, c’est sûr », reconnaît Marisa Manara, membre de la Mission de l’Esprit-Saint.

Le ministère de l’Éducation doit envoyer une équipe de vérificateurs ce mercredi à l’école religieuse de la Mission de l’Esprit-Saint, dans Lanaudière, qui a rouvert ses portes en septembre après une fermeture forcée de 14 ans.

Selon ce que Le Devoir a appris, les inspecteurs du gouvernement iront vérifier la conformité des lieux, du personnel et du matériel pédagogique de cette école qui avait été déclarée illégale en 2002. Depuis ce temps et jusqu’en septembre dernier, quelque 230 enfants de la communauté religieuse étaient éduqués à la maison en vertu d’une entente avec la commission scolaire locale ; 55 élèves fréquentent l’école depuis sa réouverture il y a deux mois, selon le gouvernement.

Le groupe religieux établi à Saint-Paul, près de Joliette, affirme que les inspecteurs du ministère de l’Éducation sont attendus avec enthousiasme, ce mercredi, parce que l’école répond à toutes les normes du gouvernement depuis qu’elle a obtenu son nouveau permis. Le bâtiment a été rénové et agrandi, 14 enseignants ont été embauchés — dont 10 sont titulaires d’un brevet d’enseignement, 1 détient une autorisation provisoire et 2 bénéficient d’une « tolérance ».

L’école donne tous les cours requis par le ministère de l’Éducation. L’enseignement religieux se fait en plus des leçons obligatoires, ont indiqué plusieurs sources au Devoir. Les enfants et le personnel récitent aussi une prière au début et à la fin de la journée.

Pour la vie

Les membres de la Mission de l’Esprit-Saint suivent les préceptes énoncés au début du siècle dernier par Eugène Richer dit Laflèche, un policier de Montréal qu’ils considèrent comme le Saint-Esprit. Ce groupe religieux de plus de 400 membres encourage les femmes à faire le plus d’enfants possible et à se marier dès l’âge de 16 ans (comme le permet le Code civil du Québec), si elles forment un « couple équilibré ». Les familles de 10 enfants et plus ne sont pas rares dans la communauté.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir « Il y a du monde qui nous trouve bizarres, c’est sûr », reconnaît Marisa Manara, membre de la Mission de l’Esprit-Saint, qui pose ici avec un portrait de Eugène Richer dit Laflèche.

« Nous sommes en faveur de la nature, nous sommes en faveur de la vie et nous sommes en faveur de la famille », résume Emmanuel Francoeur, qui est un des 13 enfants de Gilles Francoeur, leader de la communauté jusqu’à sa mort à l’âge de 86 ans, en 2013.

Ce membre influent de la Mission de l’Esprit-Saint explique que la nouvelle école vise à éduquer les enfants en vertu des valeurs du mouvement religieux : paix, rigueur et discipline. « On a une politique de zéro tolérance envers la drogue, l’intimidation et le harcèlement », dit-il.

Les missionnaires de l’Esprit-Saint considèrent que la mère transmet ses valeurs à son futur bébé dès les premiers moments de la conception, à l’intérieur de l’utérus. Tout est mis en oeuvre pour procurer un environnement de paix aux femmes enceintes. La communauté est opposée à l’avortement.

« Il y a du monde qui nous trouve bizarres, c’est sûr, reconnaît Marisa Manara, membre de la Mission de l’Esprit-Saint. Mais nous sommes juste des gens qui croient en Dieu et qui veulent la paix. Moi en tout cas, j’ai trouvé ce que je cherchais. Ça me rend heureuse. Et je n’essaie pas de convaincre mes voisins ! »

Cette mère de huit enfants — et grand-mère de 24 petits-enfants — nous reçoit dans son bungalow de Saint-Paul. Une maison comme toutes les autres, sauf qu’un portrait en noir et blanc d’Eugène Richer dit Laflèche trône au-dessus du poêle à bois, dans le salon.

« Nous croyons que c’est lui qui est le Saint-Esprit, dit-elle. Il a prédit la crise de la conscription, la pollution, la montée de maladies comme le cancer, et il a même dit que la Troisième Guerre mondiale ne durerait pas longtemps. »

Ses huit enfants ont fréquenté l’Institut Laflèche, l’ancienne école du groupe religieux déclarée illégale en 2002. Elle a continué leur éducation à la maison durant quelques années. La réouverture de l’école — rebaptisée l’école L’Accord — donnera un répit aux familles et permettra de socialiser les enfants, explique Marisa Manara, née à Montréal de parents italiens.

« Je peux vous assurer que notre école est conforme aux normes. On veut une bonne éducation pour nos enfants », dit Sylvain Rail, le mari de Mme Manara, qui est un administrateur de l’établissement. Il exerce aussi le métier d’acupuncteur à Saint-Paul.

Le régime pédagogique d’abord

Le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, a demandé que ses vérificateurs s’assurent de la conformité de l’école du groupe religieux. Il précise qu’il s’agit d’une « école privée non subventionnée » et que l’enseignement religieux peut s’y faire, mais « à l’extérieur du parcours scolaire, du curriculum ».

« Bien sûr que lorsqu’on lit ce que j’ai lu aujourd’hui, on peut se poser certaines questions sur les choix qu’ils font à l’extérieur. Mais moi, ce dont je veux m’assurer, c’est que pour eux, comme pour tous les enfants du Québec, on suive le régime pédagogique », a-t-il dit aux journalistes.

Le ministre a réitéré son intention de déposer sous peu « un projet de loi sur la fréquentation scolaire où il sera question des écoles dites illégales [et] d’encadrer la scolarisation à la maison », mais n’a pas été en mesure de préciser le moment où il sera en mesure de le faire. « Le plus rapidement possible », a-t-il répondu.

De son côté, la CAQ demande que le ministre révoque le permis de cette école. « Il s’agit d’une école où on propage de la désinformation scientifique, a dénoncé Jean-François Roberge. Comment le gouvernement peut-il donner un permis à une école où on enseigne le matin que la Terre est ronde, pour ensuite enseigner l’après-midi que la Terre est en forme de poire ? Une étudiante a courageusement accepté de dénoncer la pression mise sur les jeunes filles. Elle a dit : “ À 14 ans, on nous prépare à avoir des enfants. ” À l’école de la Mission de l’Esprit-Saint, on force les jeunes filles à faire des enfants, on leur enseigne que la Terre est en forme de poire, et pour le ministre, tout va bien ! Comment peut-on autoriser une école comme celle-là ? »

Emmanuel Francoeur, porte-parole de la communauté, tente de désamorcer cette « légende » au sujet de la forme de la Terre : « On ne fait pas de débat sur la forme de la Terre ! Le prophète a dit au début du siècle dernier, d’après les connaissances de l’époque, que la Terre avait une forme un peu semblable à une poire. Mais même la NASA décrit la Terre comme ayant une forme qui s’apparente légèrement à une poire, parce que l’hémisphère sud est un peu plus large que l’hémisphère nord. »

  

Les juifs hassidiques rêvent d’obtenir leur permis

Les juifs hassidiques, qui sont de plus en plus nombreux à inscrire leurs enfants à l’école à la maison, se réjouissent de voir la Mission de l’Esprit-Saint obtenir le droit de retourner leurs enfants dans des écoles légales.

« C’est sûr que c’est beaucoup plus facile pour les parents d’envoyer les enfants à l’école plutôt que de faire l’école à la maison, répond Abraham Ekstein, porte-parole de la communauté des Satmar. C’est un rêve [que les écoles religieuses juives puissent obtenir à nouveau un permis], mais un rêve qui nous apparaît bien lointain. »

Pour la communauté hassidique, il est primordial de maintenir l’enseignement religieux, mais Québec les oblige à offrir un enseignement basé sur le programme ministériel. Le seul compromis qui a été trouvé est l’enseignement à la maison, et c’est sur cette solution que la communauté souhaite miser. « Notre solution, c’est l’école à la maison, et on va se concentrer là-dessus pour que ça fonctionne et que nos jeunes aient la meilleure éducation possible. Si, dans le futur, les circonstances changent et que l’on trouve une façon de faire l’enseignement uniquement à l’école, ce serait bien, mais je ne vois pas cela dans un avenir rapproché. »

Abraham Ekstein se dit dans l’impossibilité de faire d’autres parallèles, affirmant qu’il ignore les conditions dans lesquelles la Mission de l’Esprit-Saint a obtenu son permis.

L'école en bref

Délivrance d’un permis en novembre 2015 au nom de l’école L’Accord.

Enseignement préscolaire, primaire et secondaire

55 élèves pour 14 enseignants, dont 10 sont titulaires d’un brevet d’enseignement, 1 détient une autorisation provisoire et 2 bénéficient d’une « tolérance ».

Aucun financement du ministère de l’Éducation du Québec.
16 commentaires
  • Michel Thériault - Inscrit 16 novembre 2016 07 h 05

    Tant qu'il y aura...

    Tant qu'il y aura des gens stupides, ce genre d'école pourra exister. Le problème est que son bassin de "clients potentiels" est inépuisable...

  • Bernard Terreault - Abonné 16 novembre 2016 07 h 46

    J'espère

    que le Ministère aura cette école à l'oeil et vérifiera que ces enfants acquièrent réellement les connaissances de base pour vivre ensociété et gagner leur vie.
    Il sera trop tard si on attend qu'ils passent les examens de fin du secondaire à 17 ou 18 ans.

    • Michèle Lévesque - Abonnée 16 novembre 2016 11 h 11


      Entièrement d'accord avec vous, M. Terreault. Jouer l'avenir à la loterie avec nos enfants, tout cela pour ne pas avoir à inscrire le principe de laïcité dans la Charte québécoise et maintenir le mythe d'un multiculturalisme impraticable, est une aberration.

  • Michel Lebel - Abonné 16 novembre 2016 08 h 46

    Aucun monopole de l'État

    Si cette école privée y suit le régime pédagogique du Québec, je ne vois pas de problème réel. La question de l'environnement religieux de cette école est du ressort des parents des élèves. L'État n'a pas à s'imiscer là-dedans, sauf si le code criminel et l'ordre public sont en cause. Il faut bien le rappeler: en régime démocratique, l'État n'a pas le monopole de l'éducation.

    M.L.

    • Sylvain Auclair - Abonné 16 novembre 2016 14 h 37

      Je regrette, mais la société tout entière doit veiller au bien-être des enfants, et même des enfants ont droit à la liberté de conscience.

    • Patrick Daganaud - Abonné 16 novembre 2016 21 h 54

      Monsieur Lebel,

      Je vous propse de méditer sur Montesquieu :

      " Si je savais quelque chose qui me fût utile et qui fût préjudiciable à ma famille, je la rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose utile à ma famille, et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l'oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie et préjudiciable à l'Europe, ou bien qui fût utile à l'Europe et préjudiciable au genre humain, je la regarderais comme un crime. "

      Lorsque l'on est en démocratie, théoriquement cela fonctionne harmonieusement... dans les deux sens

  • Michèle Lévesque - Abonnée 16 novembre 2016 09 h 02

    Focus

    Le segment sur les qualifications des "14 enseignants" est inquiétant, surtout à la lumière de celui qui affirme que l'"école donne tous les cours requis par le ministère de l’Éducation. L’enseignement religieux se fait en plus des leçons obligatoires."

    Quand ?

    Entre la fermeture et la réouverture de l'école, quelle a été la socialisation des enfants si celle-ci va enfin pouvoir reprendre ? Et peut-on parler de socialisation dans un milieu aussi fermé ?

    Rebondit donc l'urgence d'inscrire la laïcité dans la Charte québécoise. Les écoles d'enfants doivent sans exception être réservées à l'apprentissage des savoirs séculiers, allant des sciences positives à l'apprentissage 'du vivre et du penser' individuel et collectif. Les idéologies, religieuses ou non, sont inévitables, mais convient-il de les ériger en système et surtout en systèmes parallèles comme ici ? En amont, c'est la formule même de l'école privée sous toutes ses formes (laïque, linguistique, religieuse), qui doit être remise en question car elle amène inévitablement des formes de ghettoïsation - la pire (qui n'est pas le cas ici) étant la création de classes sociales fondées sur la richesse, d'autant plus si celles-ci sont subventionnées par les fonds publics versés par une majorité cyniquement discriminée.

    *

    C'est pourquoi je suis soucieuse que le cas de cette école soit analysé correctement. Il est à craindre que l'option provie du mouvement deviennent le focus, au détriment d’autres enjeux civils et socio-économique au moins tout aussi importants. Les choix personnels, incluant les convictions religieuses et les valeurs, le décor des maisons (!), le nombre d'enfants, l’éducation familiale et le choix de la communauté d’appartenance, ne regardent pas l'État au risque que celui-ci ne devienne totalitaire. La scolarisation séculière des enfants et le droit à une éducation équitable pour tous et toutes sont des enjeux beaucoup plus déterminants dans notre contexte actuel.

  • Michel Lebel - Abonné 16 novembre 2016 09 h 26

    Eugène Richer!

    Ajout:

    Je ne sais pas si l'information est bien transmise par Le Devoir, mais le texte parle d'un certain ancien policier de Monréal du nom d'Eugène Richer, qui serait à l'origine de cette école. Ce Richer serait, selon les membres de cette Mission, l'Esprit-Saint lui-même! Vraiment! Vraiment! Moi qui croyais que Dieu était en trois personnes, maintenant il serait en quatre, avec le policier Richer qui serait un 2è Esprit-Saint! Ou peut-être veut-on simplement dire que Richer avait des visions. Nous sommes ici un peu dans le monde de l'étrange! Moins banal qu'une simple école d'une commission scolaire, il faut bien le reconnaître!

    M.L.

    • Patrick Daganaud - Abonné 16 novembre 2016 22 h 01

      Pourtant, selon vos premiers propos, Monsieur Lebel, même cet examen de la nature divine de l'Esprit Saint d'Eugène Richer devrait résister à la tentation de le formater dans le moule que vous présentez.

      Ainsi un État laïque ne pourrait pas imposer des critères communs de socialisation, mais le dogme catholique dicterait ce qui est recevable ou non, sacralisable ou pas, des référentiels spirituels ou religieux?