La pratique religieuse n’est pas un déclencheur

La logique de détection, en lieu et place de la prévention, ne fonctionne pas.
Photo: iStock La logique de détection, en lieu et place de la prévention, ne fonctionne pas.

La pratique religieuse n’est pas un élément déclencheur de la radicalisation violente. Ce sont au contraire les « Québécois d’origine » sans religion et les migrants de deuxième génération qui sont les plus susceptibles de soutenir une telle logique, révèle une étude menée dans huit cégeps des régions de Montréal et Québec.

Ainsi, combattre la radicalisation en profilant certains groupes extrémistes radicaux, comme le font les policiers et les forces de l’ordre, risque d’empirer le problème plutôt que de le résoudre, croit Cécile Rousseau, pédopsychiatre et directrice scientifique du groupe Sherpa qui a contribué à la réalisation de l’étude.

En France et en Angleterre, où les méthodes favorisent l’intervention et le profilage, on a davantage « jeté de l’huile sur le feu ». « Au Québec, avant de s’engager dans une aventure semblable, va falloir qu’on respire par le nez et qu’on y réfléchisse, sans quoi on peut faire beaucoup de tort », a indiqué mardi Mme Rousseau lors d’une conférence de presse au collège de Rosemont.

La logique de détection, en lieu et place de la prévention, ne fonctionne pas. « Elle est contre-productive. On n’a pas les bons outils pour nous permettre de faire de la détection, a-t-elle dit. Si je passe des tests de détection de cancer du sein à plusieurs femmes et que j’apprends à deux d’entre elles qu’elles en sont atteintes et que [ce faisant] je dis à cent femmes qu’elles ont le cancer alors que c’est faux… C’est la même chose ici. […] Il faut aller vers la prévention. »

Au Canada, le nombre d’incidents et de crimes haineux commis par des organisations d’extrême droite et ceux commis par des extrémistes se réclamant d’une religion sont comparables, souligne-t-elle. Les crimes commis par des néonazis d’extrême droite ont tendance « à ne pas être documentés comme des crimes de radicalisation violente et répertoriés avec des accusations. »

Facteurs de radicalisation

L’étude menée auprès de 1900 étudiants conclut que les hommes, plus que les femmes, et les jeunes de moins de 25 ans sont les plus susceptibles de tenir des propos discriminatoires pouvant mener à une certaine exclusion, qui, elle, conduit à la radicalisation. Bouleversant les idées reçues, elle démontre aussi que ceux qui disent n’avoir aucune religion « soutiennent plus la radicalisation violente que ceux qui se réclament du christianisme ou de l’islam », note Mme Rousseau.

C’est ce que constate, sur le terrain, le directeur du collège de Rosemont, Stéphane Godbout. Son cégep est l’un des établissements qui louaient un local à Adil Charkaoui, dont les cours étaient suivis par des jeunes qui se sont radicalisés en janvier 2015. « Lorsqu’il y a eu [l’incident impliquant] cette personne qui louait des locaux, on sentait une dérive, comme si le musulman est fautif dès le départ », raconte-t-il. Or, « la majorité de nos étudiants musulmans sont d’un pacifisme exemplaire. Leur but est d’obtenir leur diplôme, de trouver du travail et de faire un stage en entreprise. »

Y a-t-il des « mosquées ou des prêcheurs problématiques » ? « La question est ouverte. Mais la question de la pratique religieuse n’est pas un élément déclencheur de la radicalisation », insiste M. Godbout.

Même qu’elle protège, rapporte l’étude. « Le fait d’avoir une pratique religieuse et que ce soit important pour la personne peut devenir un facteur de protection important. Les personnes qui ont une foi religieuse, qui vivent des événements comme la discrimination ou la violence, se sentent protégées et soutiennent moins des solutions de violence », a constaté Cécile Rousseau, directrice de l’équipe de recherche et d’intervention transculturelles.

Autre facteur de risque : le fait d’être vulnérable psychologiquement ou encore d’avoir vécu de la violence. « Ça ne veut pas dire que tous [les gens qui se radicalisent] sont déprimés et doivent se faire soigner en clinique, mais il faut reconnaître que la vie de nos jeunes n’est pas facile et que plusieurs se sentent exclus », dit-elle.

Plus de spiritualité

Cécile Rousseau suggère de mieux former les intervenants dans les cégeps afin de déconstruire certains préjugés et renforcer les activités interculturelles et l’offre de services psychosociaux. Elle laisse également entendre que les cégeps auraient intérêt à faire une place à la spiritualité. « Il faut qu’on soit capable d’en parler sans que [les cégeps] deviennent des institutions religieuses », dit-elle.

Est-ce à dire qu’il faut aménager des espaces de culte, comme des locaux de prière ? Cécile Rousseau ne ferme pas la porte à cette éventualité. « Si on installe un local de prière, ça peut être une bonne solution d’un côté, mais ça peut aussi jeter de l’huile sur le feu » et encourager la division. « Nous invitons au dialogue et à la réflexion. Il n’y a pas de réponse oui ou non. »

Le président-directeur général de la Fédération des cégeps, aussi partenaire de l’étude, se dit d’accord avec les propositions. « Mais on a vécu des compressions qui ont fait mal », a rappelé Bernard Tremblay. Pour l’heure, les collèges font le maximum avec les ressources qu’ils ont. Il insiste toutefois sur l’une des premières conclusions de l’étude qui dit que dans l’ensemble, « le soutien à la radicalisation violente extrême demeure très faible et la majorité des collégiens considèrent que le vivre-ensemble se porte bien. »

25 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 26 octobre 2016 04 h 53

    Déconcertant !

    « La pratique religieuse n’est pas un élément déclencheur de la radicalisation violente. Ce sont au contraire les « Québécois d’origine » sans religion et les migrants de deuxième génération qui sont les plus susceptibles de soutenir une telle logique » (Lisa-Marie Gervais, Le Devoir)

    Vraiment ?

    Bien que le soutien à la radicalisation violente, inquiétant, préoccupe plusieurs esprits ou études, il est regrettable d’insinuer que, d’exemple nominal, les québécois d’origine et sans religion seraient les plus perméables à ce genre de logique !

    De cet exemple, que vise-t-on au juste ?, quel en est son-le message véhiculé et recherché au sein de la communauté québécoise ?

    Déconcertant ! - 26 oct 2016 -

    • Stéphanie Deguise - Inscrite 26 octobre 2016 10 h 20

      Ce sont les résultats d'une étude récente qui sont pour ma part très éclairants. Le christianisme et l'islam, à la base, ne prêchent pas la radicalisation. Ceux qui ont été élevés dans l'esprit de ces religions le savent, et ils sont soutenus par leur croyance. Ils ne sont pas dans un vide existentiel comme ceux qui n'ont aucune croyance et qui sont fragilisés pour des raisons x (deux facteurs de radicalisation). L'auteure de l'article ne prétend aucunement qu'on est sujet à une quelconque radicalisation si on n'a pas de religion, point barre, mais bien que si c'est le cas et qu'on se porte plutôt mal dans l'existence en général, et qu'on est jeune, c'est là qu'il y a un risque. Cette étude ne prescrit rien : elle décrit une tangente actuelle. "Prière" de ne pas s'en offusquer ou d'y voir un message caché.

    • Alexis Lamy-Théberge - Inscrit 26 octobre 2016 10 h 58

      Votre propos est toujours aussi confus, mais je pense que vous n'avez pas compris. Comme les lieux communs, il ne s'agit pas ici d'"insinuer" mais de présenter les résultats d'une vaste étude.

      Vous pouvez nier que la science puisse dire la vérité, ce serait un point commun avec les théocrates.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 26 octobre 2016 17 h 16

      En période d'austérité, Québec a dû investir 400 000$ pour calmer l'Imam Charkaoui et ses jeunes fans.....

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 26 octobre 2016 17 h 49

      « Le christianisme et l'islam, à la base, ne prêchent pas la radicalisation. » (Stéphanie Deguise) ; « Vous pouvez nier que la science puisse dire la vérité » (Alexis Lamy-Théberge)

      Possible, mais ces entités, christianisme et islam, cherchant à convertir le monde (prosélytisme), peuvent éventuellement inviter au soutien à la radicalisation violente et, par ailleurs, la science, en quête de vérité, peut alimenter, de volonté libre ou selon, le monde des préjugés, ou des insinuations !

      Quant, de la citation, il est question des « québécois d’origine sans religion » soutenant ce genre de logique, permettez-moi de m’en offusquer, et ce, sans confusion !

      Bref ! - 26 oct 2016 -

  • Michèle Lévesque - Abonnée 26 octobre 2016 07 h 43

    Des raccourcis suspects

    Tout en étant très contente que l'on propose davantage de prévention et d'éducation pour lutter contre la radicalisation, l'article reste toutefois trop ficelé de liens de cause à effet faciles et même illogiques (relire le premier paragraphe sur les migrants de deuxième génération et la généralisation faite d'entrée de jeu qui donne le ton à tout l'article) pour me satisfaire. Manquer de nuances pour pousser un message, c'est aussi une forme subtile de radicalisation.

    Je suis une 'spirituelle' et suis donc bien contente aussi qu'on reconnaisse en conclusion que la spiritualité (en général) protège de la radicalisation. Mais ici encore, le mode ‘emporte-pièce’ des affirmations fait tiquer. Induire que la radicalisation n'a aucun lien avec les groupes extrémistes religieux, par exemple, est un raccourci irréaliste.

    Bien réticente également devant l'empiétement excessif de l'expérience pédopsychiatrique sur la méthode policière qu'il vaudrait mieux faire jouer en complémentarité en respectant les champs de compétence respectifs. A moins que l'on suggère qu'on abandonne le profilage policier des groupes néo-nazis aux seuls experts (pédo)psychiatriques ?

    Le message est poussé au détriment d'aspects importants de la vérité objective. L'odieux de la radicalisation serait-il graduellement en train de se déplacer sur les athées au point de cibler d'un même mouvement les lanceurs d'alertes sur le bâillonnement de la critique sociale ? Le timing serait bon en ce temps où le débat sur la laïcité est menacé de partout.

    Ce n'est pas le retour du package islamophobe comme tel qui me dérange surtout, mais l'excès suspect dans l'utilisation des "données".

    Je préfère de beaucoup le langage nuancé de M. Deparice-Okomba du CPRMV qui résumait la même problématique sans sacrifier la complexité - à lire dans "Pas de cause unique à la radicalisation des jeunes au Collège de Maisonneuve, conclut un rapport", Radio-Canada, 19 août 2016).  

    • Hélène Paulette - Abonnée 26 octobre 2016 08 h 35

      "Manquer de nuances pour pousser un message, c'est aussi une forme subtile de radicalisation. "
      Je parlerais plutôt de propagande...

  • Michèle Lévesque - Abonnée 26 octobre 2016 07 h 58

    Info : référence à l'étude

    Pour mieux situer l'étude et les données qui sont présentées dans l'article de Mme Gervais, voir :

    "Le défi du vivre ensemble : les déterminants individuels et sociaux du soutien à la radicalisation violente des collégiens et collégiennes au Québec." Rapport de recherche, par Équipe de recherche du SHERPA de l’Institut universitaire rattaché au CIUSSS [Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de l’Est-de-l’Île-de-Montréal] Centre-Ouest-de-l’île-de-Montréal, sur le site de Sherpa,
    octobre 2016, http://www.sherpa-recherche.com/wp-content/uploads

    Merci.

  • Raynald Rouette - Abonné 26 octobre 2016 08 h 15

    D'où origine la radicalisation dans les CÉGEPS?

    «LA PRATIQUE RELIGIEUSE N'EST PAS UN DÉCLENCHEUR»

    Je ne suis pas d'accord quand vous dites que ce sont les «Québécois d'origine» et autres qui sont susceptibles de soutenir une telle logique!

    Si la religion n'est pas un déclencheur selon votre étude, êtes-vous prêt à admettre quelle peut être un facteur?

    Les religions, peuvent aussi faire de la discrimination, n'est-il pas vrai?

    Il y a un malaise et nous avons du mal à l'identifier, le voulons-nous vraiment?

    Pourquoi accordons-nous aussi facilement l'absolution aux religions?

    • Jean-Sébastien Garceau - Abonné 26 octobre 2016 12 h 15

      Sans doute, la façon dont je comprend ceci, c'est qu'un individu qui a déjà un ensemble de positions explicites en matières morales est moins enclin à les abandonner facilement au profit de positions plus extrêmes faisant appel à la violence.
      Par exemple, la paix est importante pour les chrétiens : difficile d'en faire des violents radicaux, mais c'est sans doute plus facile de leur reprocher autre chose, comme une certaine vision des relations hommes-femmes. Mais ce n'est pas des «radicaux» pour autant, s'ils sont suffisament authentiques, ils tenderont la joue droite !
      Probablement que «radicaux» est insuffisant, on peut critiquer d'une autre façon les discours religieux mais ça donne une idée. Marc Lépine, par exemple était un radical. Son discours n'était pas religieux.

  • Gisèle Filion - Inscrite 26 octobre 2016 08 h 16

    Un problème de radicalisation ? Quoi?

    Puisque, il n'y a pas de problème de radicalisation dans les CEGEP, qu'on dissolve vite ce comité d'études sur la radicalisation et qu'on transfère les fonds dans les CHSLD pour soigner nos aînés.

    Les violences au nom de l'islam dont se réclament les terrorismes n'ont rien à voir avec l'islam, tout le monde le sait.

    Pas besoin d'un comité de "pasdamalgameux" pour le dire .

    • Jean-Sébastien Garceau - Abonné 26 octobre 2016 16 h 11

      Comprendre c'est donner les moyens de combattre. Ça ne vous tente pas de combattre la radicalisation ?
      Une fois compris les facteurs de radicalisation, on peut alors investir à la bonne place pour prévenir une crise imminante.
      Le reste de votre commentaire est un faux dillemme : il n'y a pas juste A- $ pour ce groupe, B- $ pour les ainés comme possibilités. Il suffit de trouver de l'argent dans les poches de ceux qui en ont trop ... et vraiment de trop !