«Nous sommes des détectives du quotidien»

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Les différents dessins de la vie quotidienne reflètent les compétences acquises ou non par chaque enfant de la classe.
Photo: Hélène Roulot-Ganzmann Les différents dessins de la vie quotidienne reflètent les compétences acquises ou non par chaque enfant de la classe.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Une vingtaine d’écoles spécialisées accueille chaque année des enfants à besoins particuliers à la Commission scolaire de Montréal. Ces élèves peuvent éprouver des difficultés d’adaptation ou d’apprentissage, des troubles envahissants du développement ou d’ordre psychopathologique, ou sont handicapés par une déficience intellectuelle, physique, auditive ou visuelle. La centaine d’élèves qui fréquentent l’école de l’Étincelle, dans le quartier du Mile End, ont tous un trouble du spectre de l’autisme (TSA). Le Devoir a passé quelques heures dans l’une de ses classes.

– « Cette année, on va apprendre à lire, comme ça, tu pourras trouver tes réponses seul. »

« Je les trouve déjà ! »

« C’est vrai, tu trouves souvent des réponses seul. Mais tu pourras en trouver plus encore. »

Mathéo (tous les prénoms des enfants ont été changés), 9 ans, ne veut pas faire sa période de travail avec sa professeure, Amélie Piché Richard. Il est gêné. Son comportement est modifié par le fait qu’une étrangère est dans la classe. Pourtant, parmi les cinq élèves de la classe, c’est celui qui semble le plus à son aise. Il s’exprime bien. Il se déplace comme un enfant de son âge. Il en sait plus que sa professeure sur les dragons de Komodo et les varans en général. Pour qu’il fasse ses mathématiques, Amélie a accepté de lire avec lui quelques pages d’un magazine avant de démarrer la séance, et aussi qu’il apporte une grenouille en peluche à la table de travail.

Pendant ce temps, Émile, 13 ans, est censé travailler de manière autonome. Il doit trouver des suites de nombres. Mais aujourd’hui, il bloque lui aussi. Michaël, 9 ans, regarde quelques scènes de Bambi à la télévision. Zyad, 10 ans, saute sur un ballon dans le coin de jeu. Et Ishaan, 10 ans également, tente de réaliser un casse-tête en poussant régulièrement des cris. Au tableau, dans la section qui lui est consacrée, Amélie a inscrit le verbe « crier » et, à côté, quelques hypothèses : « Boire ? Manger ? Besoin de communiquer ? Anxiété ? »

« C’est le début de l’année, explique-t-elle. Je ne connais pas encore bien tous mes élèves. Alors, je cherche ce que veulent dire leurs différents comportements. Certains sont ici depuis plusieurs années, alors je peux aller me renseigner auprès d’autres professeurs. Il y a un cahier qui les suit également. Mais c’est surtout à moi de les observer et d’essayer d’entrer en contact avec eux pour comprendre. Nous sommes un peu des détectives du quotidien. »

Nous, c’est elle et Mathieu Prévost, l’éducateur spécialisé qui travaille avec elle en classe et qui est auprès des élèves chaque instant. Si c’est Amélie qui définit les objectifs pour chaque élève et qui développe ses propres ressources pédagogiques pour parvenir à les y mener, si c’est elle qui les prend un à un pour leur faire travailler un point du programme en particulier, Mathieu supervise le travail des autres lorsqu’ils doivent s’occuper de manière autonome. Il vérifie également qu’ils sont bien passés par toutes les étapes de leur programme quotidien. De manière à ce qu’Amélie puisse le plus possible se consacrer aux apprentissages académiques.

Mathéo, ce n’est pas le temps de jouer ! J’ai accepté que la grenouille soit sur le bureau, mais on va travailler fort quand même !

« Parce que nous sommes une école, rappelle la professeure. C’est sûr que nous respectons le rythme des élèves, mais ils sont ici pour apprendre. N’oublions pas que l’école a trois fonctions : instruire, socialiser et qualifier. Nous faisons les trois. Avec certains enfants, ces trois facettes vont être assez équilibrées, alors qu’avec d’autres, il va falloir insister sur la socialisation. Mais en aucun cas nous ne faisons du gardiennage. Nous tendons à faire des élèves de futurs adultes le plus autonomes possible. »

Dans la classe, seuls Mathéo et Émile sont capables de s’exprimer. Avec les trois autres, Amélie travaille beaucoup à faire en sorte qu’ils puissent communiquer leurs besoins et leurs envies par des mots, des signes ou des pictogrammes. La collation est un moment privilégié parce qu’ils sont motivés, ils savent qu’ils vont l’aimer. La récompense également.

« Il faut les récompenser, explique Amélie Piché Richard. C’est difficile pour eux de se figurer à quoi servent les apprentissages. Ils ont du mal à se projeter dans l’avenir. C’est une information qu’ils ne traitent pas. Il leur faut une récompense immédiate qui passe par une période de jeu, un moment devant la télévision, voire, avec certains, un bonbon ou un biscuit. »

Amélie est arrivée à l’école de l’Étincelle en début d’année. Avant cela, elle a passé quatre ans à l’école secondaire Irénée-Lussier, qui accueille des adolescents et de jeunes adultes présentant une déficience intellectuelle moyenne, sévère ou profonde. Pendant son baccalauréat en littérature, elle a travaillé à la surveillance d’enfants dans une école privée. Elle bifurque alors vers des études en enseignement en adaptation scolaire et sociale pour devenir orthopédagogue. Pour finir par travailler en tant que professeure auprès d’enfants différents.

« Je ne pensais pas aimer ça, avoue-t-elle. Mais ça a été un vrai coup de foudre ! Le fait de me sentir utile. D’y aller à petits pas, par la voie de petites étapes. De finir par établir un contact. De travailler avec les parents aussi parce qu’au bout du compte, ce qui m’intéresse, c’est que l’enfant soit le plus autonome possible à la maison. Je ne pense pas faire ça pendant trente-cinq ans, car c’est très fatigant physiquement et psychologiquement. À terme, je me tournerai sans doute finalement vers l’orthopédagogie. Mais aujourd’hui, je suis heureuse d’aller tous les matins au travail. »

Si tant est que les conditions ne se dégradent pas. Aujourd’hui, Amélie a cinq enfants dans sa classe. C’est la moyenne aujourd’hui avec des enfants autistes, mais la loi prévoit que chaque enseignant pourrait avoir jusqu’à sept élèves.

« Avec quatre, c’est l’idéal, souligne-t-elle. J’en aurais rien qu’un de plus et je ne pourrais plus vraiment me consacrer à l’enseignement. Je ne ferais plus que du gardiennage, et ce serait catastrophique pour toute la société. On ferait certainement des économies à court terme. Mais si on ne parvient pas à les rendre un tant soit peu autonomes, c’est plus tard qu’ils vont devenir une vraie charge. »

En attendant, dans sa classe, la collation est terminée. Chacun a rangé ses choses et est passé à la toilette, avec plus ou moins d’autonomie. C’est l’heure de descendre au gymnase pour le cours d’éducation physique. Un moment qu’ils attendent tous avec impatience.