Le ministre Pierre Reid est à l'écoute - Le coût du savoir

Le manque à gagner des universités est reconnu. Reste à savoir à quelle hauteur il sera établi. Jacques Nadeau Le Devoir
Photo: Jacques Nadeau Le manque à gagner des universités est reconnu. Reste à savoir à quelle hauteur il sera établi. Jacques Nadeau Le Devoir

La commission parlementaire sur l'avenir des universités est lancée et, dans son sillage, elle traîne quelques questions douloureuses. Si tout le monde s'entend sur la nécessité de renflouer les coffres des tours sacrées de l'enseignement supérieur, la provenance des deniers si ardemment souhaités ne fait pas consensus. Les étudiants? L'entreprise privée? Les coffres d'Ottawa? Les baisses d'impôt?

Le ministre de l'Éducation, Pierre Reid, était en terrain connu mardi dernier, lors de l'ouverture de la commission parlementaire sur l'avenir des universités, alors que d'ancien confrères recteurs défilaient devant lui pour énumérer les maux de leurs établissements et marteler l'importance d'un réinvestissement massif et urgent. De son siège de recteur devenu ministre, il a réitéré sa profonde certitude d'avoir sous les yeux un réseau de haute qualité, toutefois fragilisé par un sous-financement qu'il reconnaît d'emblée.

«Je serai en mode écoute», a-t-il assuré, évitant habilement de faire dévier les débats en dévoilant ses propres vues mais prévenant au passage que cette ouverture d'esprit ne signifie pas qu'il est «prêt à accepter n'importe quoi». L'assemblée, composée de dirigeants universitaires, était très attentive lorsque l'ancien recteur de l'Université de Sherbrooke s'est mis à parler de ressources financières.

«Où prendre les ressources dont nous convenons de la nécessité alors que notre capacité collective de payer est limitée et que les finances publiques, ici comme ailleurs, subissent des pressions énormes et ne comportent pratiquement pas de marge de manoeuvre?», a dit M. Reid en ouverture de la commission.

Si la reconnaissance du sous-financement des universités n'est pas à argumenter, c'est sur la hauteur du manque à gagner que le bras-de-fer avec le ministère de l'Éducation (MEQ) risque de s'engager. «C'est quand même remarquable: pendant des années, on s'est tamponnés avec le ministère de l'Éducation pour le convaincre du sous-financement qu'on dénonce», affirme le recteur de l'Université du Québec à Montréal (UQAM), Roch Denis, qui doit comparaître devant la commission mercredi. «Or on démarre une commission parlementaire où le ministre nous dit d'emblée reconnaître que les universités sont sous-financées. Ce n'est pas anodin.»

La facture de 375 millions de dollars présentée par les universités au ministère risque toutefois de mener à des échanges plus emportés. «Si on ne réussit pas à rétablir un financement des universités à hauteur nord-américaine et canadienne, à l'évidence, la qualité de la formation va souffrir de plus en plus», affirmait cette semaine le président de la Conférence des recteurs et principaux des universités du Québec (CREPUQ), Robert Lacroix. «C'est d'ailleurs déjà commencé: il y a du mal qu'on ne peut pas rattraper.»

Voilà sans doute la démonstration que les universités devront faire devant cette commission. L'illustration des effets du sous-financement est peut-être en effet le seul moyen de convaincre le gouvernement d'investir 60, 100, 300 ou 375 millions de plus par année dans son réseau universitaire... «Si on défile là en ne faisant l'énumération que de nos bons coups, ce qui est quand même tout à fait louable, il ne se trouvera personne pour pleurer sur le sort des pauvres universités!», fait remarquer Roch Denis à ce sujet.

L'invitation lancée par Robert Lacroix à ses membres avait pourtant été très claire: «Illustrons donc ce que ça veut dire que de manquer de tout, et chacun dans son domaine», avait lancé le président de la CREPUQ, aussi recteur de l'UdeM, il y a quelques semaines. «Si ça veut dire montrer nos faiblesses, eh bien soit, mais qu'on comprenne de quoi on parle.»

Les participants entendus cette semaine n'ont pas choisi d'insister sur ces faiblesses, administrant plutôt quelques coups bien francs sur le clou des droits de scolarité, qui pour implorer Québec de maintenir le gel, qui pour demander plutôt une déréglementation permettant de puiser dans les poches des étudiants.

«L'impact sur la qualité se vérifie de plusieurs façons», affirmait aux journalistes ce mardi le président de la CREPUQ quelques instants après avoir tenté d'ébranler les membres de la commission. «La qualité de l'encadrement n'y est plus parce que nous avons 1340 professeurs de moins qu'en 1994-95. Les groupes s'accroissent, nos bibliothèques n'ont plus la quantité de revues et de livres nécessaire, nos campus souffrent d'entretien différé, le sous-financement a carrément des effets mur à mur!»

Cette stratégie des geignements ébranlera-t-elle le gouvernement? «Les lamentations, à mon avis, ce n'est pas trop vendeur», croit pour sa part Jules Arsenault, recteur de l'Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT). «On peut bien essayer de montrer nos limites, mais l'éducation ne sera jamais aussi spectaculaire qu'un patient à l'urgence. Comment voulez-vous illustrer de façon aussi dramatique le manque de livres, les labos qui se détériorent, la difficulté à recruter les professeurs?»

Bien conscientes que l'appui de la population pourrait constituer une arme redoutable lorsque le moment sera venu de connaître les intentions financières du gouvernement, les universités se sont réjouies cette semaine de voir l'attention médiatique accordée à la commission qui analyse leur sort. «Du jamais vu!», affirment en coulisses de grands acteurs du réseau universitaire québécois.

Sans grande surprise, la totalité des participants entendus cette semaine au parlement ont causé droits de scolarité, certains effleurant la question, comme le Conseil supérieur de l'éducation (CSE), d'autres y plongeant tête première, comme le réseau de l'UQ, qui a demandé le maintien du gel, ou l'université McGill, qui a au contraire plaidé en faveur d'une déréglementation de cette facture.

«Il s'agit d'une contribution à la réflexion», a indiqué Luc Vinet, vice-principal exécutif à McGill. «Ce n'est pas du tout un dogme auquel on est attachés», a-t-il ajouté, signifiant clairement son scepticisme face à la bonne santé des finances publiques. «Permettez-moi de dissiper les mythes», ajoutait quant à elle Heather Munroe-Blum, principale de cette université montréalaise dont le quart des effectifs est composé d'étudiants étrangers, pour lesquels McGill demande aussi un déplafonnement des droits. «Aucun trésor public au monde n'a les moyens nécessaires pour soutenir seul un système universitaire dont le mandat est de garantir l'accessibilité et l'excellence de la qualité.»

Plusieurs attendaient avec impatience le mémoire de la CREPUQ pour voir comment le regroupement des recteurs avait contourné la division totale de ses membres en ce qui a trait à l'épineuse question des droits de scolarité. Pour résoudre «la situation critique du financement universitaire», la conférence propose quatre scénarios, dont trois impliquent un dégel des droits de scolarité, maintenus à 1668 $ par année depuis 1994. Adroitement, le regroupement suggère que ces idées soient des «illustrations susceptibles d'éclairer le débat» plutôt que des «propositions».

«Quand je vous parle de 375 millions, ce que je veux dire aussi, c'est que chaque année où on ne les verse pas, on crée des blessures que les 375 millions en question ne répareront pas», affirmait Robert Lacroix devant les parlementaires.

Les solutions mises en avant par la CREPUQ impliquent d'abord une baisse d'impôt devant permettre de récolter la cagnotte de 375 millions réclamée par les universités. Pour les particuliers dont les revenus s'élèvent à moins de 25 000 $ par année, la récolte de cette somme équivaudrait à une diminution de 24 $ par année; pour ceux dont les revenus oscillent entre 25 000 $ et 60 000 $ par année, elle correspondrait à une diminution de 102 $.

Indexer les droits de scolarité, gelés à leur niveau de 1994, constitue une autre voie proposée par les recteurs. «En dollars constants, [les droits annuels de 1668 $] en 2003-04 ne valent plus que 1391 $ alors que s'ils avaient été indexés, ils représenteraient, en dollars courants de l'année actuelle, 2000 $», affirme le mémoire de la CREPUQ.

Rejoindre les droits moyens payés au Canada (4025 $) sur une période de cinq ans constitue une autre hypothèse présentée par le regroupement, qui propose enfin une modulation des droits en fonction des disciplines, selon une logique qui évalue les rendements de chaque étudiant en fonction du coût des études et des revenus qui en découleront.

«C'était inévitable qu'on glisse sur le terrain des droits de scolarité et que le débat soit largement accaparé par cette question», constate Roch Denis, de l'UQAM. «Dans le monde entier, il y a ce large consensus qui veut qu'on en prenne moins dans les impôts des particuliers et plus dans les poches des utilisateurs.»

Visiblement préoccupé par cette question de la contribution étudiante, sans toutefois laisser transparaître le côté vers lequel il semble pencher, le ministre Pierre Reid a de nouveau répété l'engagement de son gouvernement de maintenir le gel pour la durée du mandat actuel, non sans indiquer que la teneur des débats qui dureront jusqu'à la mi-mars permettra à son gouvernement de faire en cette matière «un choix éclairé».

C'est peut-être la députée de Taillon, critique en matière d'éducation et membre de cette commission, qui a toutefois formulé le commentaire le plus clairvoyant en pointant la venue prochaine du budget Séguin et la possibilité que les dés soient déjà jetés malgré tout le bien historique de cet exercice parlementaire. «Je puis vous dire que puisque le gouvernement doit déposer un budget de dépenses en mars, les crédits budgétaires, les grands arbitrages sont désormais terminés», affirmait cette semaine Pauline Marois, ex-ministre des Finances et de l'Éducation. «Le ministre de l'Éducation connaît la hauteur des sommes qui seront réinvesties en éducation, plus particulièrement dans les universités. Ce montant représente la clé de la commission parlementaire, et le ministre la détient.»