Une carte universitaire aux multiples visages

La mission d'accessibilité du réseau tentaculaire de l'Université du Québec (UQ) est sérieusement «menacée» par la «situation précaire» de son portefeuille. Tout en prêchant pour le gel des droits de scolarité, l'UQ constate que seul un financement particulier lui permettra de poursuivre son développement.

Voilà le «cri d'alarme» qu'a lancé mardi le tout nouveau président de l'UQ, Pierre Moreau, lors des premiers travaux de la commission parlementaire sur les universités, insistant sur l'importance, pour le réseau de dix établissements, de «demeurer maître de sa destinée».

Repoussant férocement toute allusion à la création d'un réseau UQ de premier cycle, sans accès à la recherche et aux études supérieures, Pierre Moreau a évoqué la nécessité d'un traitement différencié dans la politique de financement des universités pour assurer la survie des établissements, qui composent parfois avec des programmes de 20 ou 30 étudiants.

«À moins de vouloir ratatiner le Québec, c'est très important d'investir dans l'Université du Québec parce que vous investissez du coup dans toutes ces régions», a fait valoir M. Moreau, nommé à la tête du réseau quelques jours à peine avant le début des travaux parlementaires.

En milieu d'après-midi mardi, premier jour d'une longue série d'audiences de la commission de l'éducation, les auditeurs ont eu droit à des échanges diamétralement opposés, et cela à quelques minutes d'intervalle, ce qui a donné lieu à une véritable révélation des différentes planètes qui composent le réseau universitaire québécois.

À côté de l'UQ, réseau d'accessibilité dont 70 % des étudiants sont issus de familles où personne n'a mis les pieds à l'université avant eux et où 55 % des cours sont dispensés par des chargés de cours, l'université McGill, dont la réputation trotte autour du globe, ne tirait pas de son sac à malice les mêmes solutions pour soulager les maux des universités. Toutefois, sur la reconnaissance des missions spécifiques de chacun des établissements, les discours se rejoignaient...

Des spécificités

«L'université en région doit offrir le patrimoine académique de base, mais pour le reste, c'est par la définition de nos personnalités propres qu'on peut s'en sortir», explique Jules Arsenault, recteur de l'Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) depuis 1989. «Si on demande à tout le monde de tout faire en même temps, on se trompe! Les universités ont des spécificités, et si ça vaut pour l'université McGill, ça vaut aussi pour le réseau UQ.»

Pendant que McGill suggérait en effet cette semaine la valorisation des missions spécifiques — soulignant au passage les besoins particuliers des universités à forte densité de recherche —, le réseau UQ demandait au gouvernement un financement particulier «pour soutenir les établissements en région dans le développement de créneaux d'excellence».

Jules Arsenault souhaiterait que la défense de ces missions spécifiques soit clairement signifiée par Québec. Que l'Abitibi-Témiscamingue, reconnue pour ses richesses minières, ait le monopole des programmes liés aux mines ou, à tout le moins, les administre en partenariats avec les «universités de grande taille», comme Laval ou Polytechnique, qui ont actuellement l'exclusivité de ces programmes.

Cette commission parlementaire viendra-t-elle régler comme par magie les embûches placées sur la route de l'UQ? «La venue de cette commission me laissait sceptique parce que je me disais: on a déjà tout ce qu'il faut, explique Roch Denis, recteur de l'Université du Québec à Montréal (UQAM). Il nous reste à choisir de redresser ou non les finances des universités! Mais ce que j'ai vu mardi m'a convaincu: on a parcouru un chemin immense et je me réjouis de la prise de conscience publique sur l'importance des universités. Cette pression populaire sur le gouvernement peut contribuer à créer un rapport de force qui place l'éducation comme un enjeu majeur à côté de la santé.»

La société civile

En région, cette contribution de la société civile prend tout son sens. La liste des participants à la commission comprend d'ailleurs un nombre impressionnant de regroupements dont l'acronyme se termine par AT, révélant au passage une saveur d'Abitibi et de Témiscamingue. «Moi, je ne crois pas aux lamentations des universités, affirme Jules Arsenault, dont l'université accueille quelque 2500 étudiants. Mais si la société civile s'exprime pour réclamer un réinvestissement dans les universités, je pense qu'on peut peut-être frapper plus fort.»

C'est ainsi qu'aux côtés de monsieur le recteur, cette journée de mars où il «comparaîtra» devant la commission, trônera le vice-président d'une importante compagnie de distribution de produits alimentaires de la région! «Il va prendre sa journée pour venir dire que c'est important de réinvestir dans l'UQAT», explique le recteur Arsenault, qui se fait une fierté de savoir que sa région sera une des seules à se mobiliser ainsi pour le compte de son université. «Moi, en l'espace de 24 heures, je peux faire lever l'ensemble de la région pour l'université», affirme-t-il.

Toutefois, il ne reviendra pas qu'à la population mais à l'ensemble des universités de plaider pour un réseau régional relevé, dixit le ministre de l'Éducation. «Un piège consiste à croire que le développement régional concerne les seules régions éloignées par opposition au développement des grands centres, voire de la seule métropole, affirmait Pierre Reid cette semaine en ouverture de la commission. Mais la réussite de chacune des régions est une affaire d'intérêt général.» Une finale que les dirigeants du réseau ont grandement appréciée.

Avec un réseau aux multiples visages, les solutions qui émaneront de cette commission prendront peut-être elles aussi des couleurs variées, adaptées aux réalités d'une carte universitaire multiple. «Le territoire québécois est vaste, affirme Jules Arsenault. Faire du mur à mur, c'est se tromper.»