Conjuguer alphabétisation et immigration

Catherine Girouard Collaboration spéciale
Quelque 200 000 immigrants ne parlent pas français au Québec, selon Statistique Canada.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Quelque 200 000 immigrants ne parlent pas français au Québec, selon Statistique Canada.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Un immigrant sur cinq au Québec ne peut tenir une discussion en français. Alors qu’apprendre à lire et écrire est un défi en soi, celui-ci est d’autant plus grand quand la barrière de la langue entre dans l’équation.

Devant sa classe, Marilyne Roy est très expressive, gesticule, mime, gribouille au tableau, utilise des pictogrammes pour se faire comprendre. Assises derrière leurs bureaux, une dizaine de personnes parlant presque autant de langues et dialectes différents tentent tant bien que mal de comprendre ce que l’animatrice en soutien à la francisation leur raconte.

Quelque 200 000 immigrants ne parlent pas français au Québec, selon Statistique Canada. Des choses simples en apparence, comme signer un document, lire une note de l’école adressée aux parents, se soumettre à l’examen de conduite théorique, faire l’épicerie, ou aller chercher une prescription à la pharmacie, peuvent alors être complexes et stressantes pour eux.

« Ceux qui sont plus scolarisés et qui savent déjà lire et écrire dans leur langue maternelle ont généralement plus de facilité », a remarqué Mme Roy, qui a été bénévole en francisation pour le collège Frontière dans un local de quartier à Sherbrooke et animatrice en soutien à la francisation pour le ministère de l’Immigration au Centre d’éducation populaire de l’Estrie. La bénévole donne l’exemple d’un Afghan qu’elle a accompagné pendant un an. « Il n’avait pas Internet chez lui, donc pas accès aux vidéos et aux outils Web vers lesquels je le dirigeais. Il repartait seulement avec les quelques feuilles que je lui donnais et savait compter jusqu’à 80 la semaine suivante », se souvient-elle, impressionnée.

Accompagnement

Comme Marilyne Roy, des centaines de bénévoles du collège Frontière, un organisme national sans but lucratif qui oeuvre pour l’alphabétisation, accompagnent tous les jours des gens dans leurs efforts d’alphabétisation et de francisation. Comme 42 % de la population canadienne est analphabète, l’organisme n’est pas uniquement consacré aux immigrants, mais ceux-ci sont nombreux à bénéficier de ses services.

« Un mot à la fois, nous pouvons changer des vies, croit Mélanie Valcin, gestionnaire du Québec pour le collège Frontière. Parce que nous avons tous le droit d’apprendre, nous travaillons en première ligne avec les communautés qui ont le plus besoin de nos services afin d’offrir aux individus les compétences nécessaires pour participer pleinement à la vie de leur communauté. » Séance de tutorat à Sherbrooke pour des femmes afghanes et pakistanaises qui n’ont pas accès aux cours réguliers de francisation et s’occupent de leurs jeunes enfants, activités de francisation en famille dans un HLM à Québec pour des familles immigrantes à faibles revenus, camps d’été de littératie, tente de lecture, etc. Le collège Frontière offre un accompagnement personnalisé directement dans les milieux de vie.

« Plusieurs nouveaux arrivants bûchent vraiment fort pour y arriver, souligne Marilyne Roy. Un père de famille me racontait se lever aux petites heures pour étudier avant la routine matinale avec les enfants, filer ensuite au cégep pour ses cours de francisation offerts par le gouvernement et venir ensuite aux ateliers de francisation qu’on donnait le soir. Il travaillait tout le temps. »

« Ceux qui nous jettent toujours par terre, ce sont les enfants », affirme pour sa part Jasmine T. Vaillancourt, intervenante de milieu pour la table de quartier Vanier, à Québec, qui organise fréquemment des activités d’alphabétisation avec des bénévoles du collège Frontière. Les enfants jouent d’ailleurs souvent le rôle d’interprètes pour leurs parents, apprenant et s’adaptant souvent très rapidement.

Mais le défi reste grand pour les plus petits aussi. L’intervenante de milieu voit par exemple des enfants arriver de camps de réfugiés avec d’énormes retards scolaires. « Ils doivent travailler en dehors de l’école pour être capables d’avancer en plus de ne pas avoir d’aide aux devoirs à la maison, les parents étant incapables de les aider sur ce plan. »

Analphabètes et allophones

Le chemin est généralement plus long et difficile pour les immigrants qui sont analphabètes dans leur langue maternelle, qui n’ont jamais ou presque jamais mis les pieds à l’école, qui sont plus âgés ou qui arrivent de camps de réfugiés.

« Certaines personnes ne savent même pas faire de signature ; on leur apprend à faire un X pour signer un document, illustre Jasmine T. Vaillancourt. Après un an, ils sont capables de dire les jours de la semaine ou les mois, mais encore là, ça prend du temps et de l’accompagnement en petits groupes. »

Jasmine T. Vaillancourt et Marilyne Roy croient toutes deux que l’année de cours de francisation offerte gratuitement par l’État n’est pas suffisante et devrait être mieux adaptée aux besoins particuliers de chacun. « Quand l’enseignement n’est pas adapté aux capacités, il n’y a aucune rétention de ce qui est enseigné, et les gens se découragent,fait valoir Mme Vaillancourt. J’ai entre autres vu un malvoyant de 60 ans dans une classe de francisation. Il était dépassé, ça allait beaucoup trop vite pour lui. Il n’avait pas besoin qu’on lui apprenne à écrire, mais plutôt comment ça fonctionne ici, du concret. »

De plus, le dernier rapport annuel de gestion du ministère de l’Immigration démontre que 60 % des immigrants adultes qui ne connaissent pas le français en arrivant dans la province ne suivent pas les cours de français offerts par l’État. Parmi eux, certaines personnes sont aussi très difficiles à rejoindre, comme les mères au foyer, les aidants naturels et les personnes âgées.

« Il faut mobiliser tous les acteurs autour de ces enjeux », affirme Mélanie Valcin. Car augmenter les compétences de communication d’une personne a des répercussions bien plus larges que le simple fait de pouvoir lire ou écrire, continue la gestionnaire du Québec pour le collège Frontière. « En augmentant le niveau de compréhension et d’expression de tous les membres d’une famille, on favorise entre autres la persévérance scolaire, on développe une attitude parentale positive, on augmente l’estime et la confiance en soi et on aide les gens à réaliser leur plein potentiel. »