Encore beaucoup de chemin à parcourir

Stéphane Gagné Collaboration spéciale
En francisation, il n’y a clairement pas assez de classes, selon Sylvie Théberge, vice-présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement, affiliée à la Centrale des syndicats du Québec (CSQ).
Photo: iStock En francisation, il n’y a clairement pas assez de classes, selon Sylvie Théberge, vice-présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement, affiliée à la Centrale des syndicats du Québec (CSQ).

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

À l’approche de la Journée internationale de l’alphabétisation, le 8 septembre, il est bon de se questionner sur le chemin parcouru en milieu scolaire, un enjeu qui demeure plus que jamais d’actualité. En fait, les choses ont peu évolué depuis l’accession au pouvoir du gouvernement libéral. Les discussions stériles sur les structures, les coupes à répétition au ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) et les changements rapides de ministres y ont sans doute contribué. La nouvelle volonté du gouvernement de faire de l’éducation une priorité et l’arrivée de Sébastien Proulx comme ministre au MEES pourraient toutefois changer les choses. Survol de la situation.

Josée Bouchard, présidente de la Fédération des commissions scolaires du Québec, voit en tout cas d’un bon oeil les actions entreprises récemment par le ministre. « Il visite les écoles pour se mettre au parfum des réalités vécues sur le terrain, il annonce un grand rendez-vous sur la réussite scolaire pour cet automne et une politique nationale plus tard, au printemps 2017 », dit-elle.

Mme Bouchard reste toutefois prudente, car elle se demande si ces actions seront accompagnées de gestes concrets. « Les budgets vont-ils suivre,se demande-t-elle,et le gouvernement est-il prêt à corriger le manque d’espace dans plusieurs écoles, un phénomène qui nuit grandement à l’ajout de classes d’alphabétisation et de francisation ? » La Fédération compte suivre les gestes du gouvernement dans ce domaine et d’autres.

Le Réseau de lutte à l’analphabétisme, qui regroupe 20 organismes concernés par la littératie, compte aussi être proactif. Au printemps 2016, il a dévoilé une plateforme appelée « Pour une stratégie nationale de lutte à l’analphabétisme », sur laquelle on trouve quatre axes d’intervention qui touchent tous les aspects de la problématique (sensibilisation, prévention, mise à niveau des connaissances tout au long de la vie et formation). « Lors de la Journée internationale de l’alphabétisation, on lancera de nouvelles initiatives », affirme Nathalie Morel, vice-présidente de la vie professionnelle à la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), qui fait partie du Réseau.

L’importance de la prévention

Mme Morel souligne l’importance de la prévention. « Il faut dépister les problèmes de littératie dès la petite enfance », dit-elle en rappelant qu’en 2007, la FAE avait obtenu six projets pilotes de dépistage précoce dans les maternelles 4 ans, projets qui se sont avérés pertinents et essentiels. Ces projets ont fait boule de neige depuis. L’an dernier, il y en avait 88, et pour l’année en cours, 100 projets supplémentaires ont été annoncés par le ministre Proulx. La FAE aimerait toutefois que le gouvernement étende la maternelle 4 ans à tous les jeunes provenant de milieux défavorisés. Le gouvernement réfléchirait à cette possibilité.

Agir en prévention, c’est aussi lutter tôt contre le décrochage scolaire, autant chez les filles que les garçons. Jusqu’ici, la société s’est beaucoup concentrée sur le décrochage des garçons, or, selon un rapport produit par la FAE et Relais-femmes en 2015, le décrochage des filles aurait un impact plus grand sur l’alphabétisation, car les mères monoparentales ayant un faible niveau de littératie n’ont souvent pas les outils nécessaires pour aider leurs enfants à développer un intérêt pour la lecture et l’écriture. « Beaucoup de décrocheurs viennent donc de familles monoparentales dont le chef de famille est une femme,déplore Mme Morel. Le rapport a toutefois suscité beaucoup d’intérêt, le décrochage n’est plus vu de la même façon aujourd’hui, mais on est encore loin d’adopter des actions qui pourraient atténuer ce phénomène. »

Un financement insuffisant

En plus des chicanes de structure (ex. : abolir ou pas les commissions scolaires) et des changements fréquents de ministres, les programmes d’alphabétisation et de francisation ont souffert des compressions budgétaires en vigueur depuis 2014. « On fonctionne avec des enveloppes fermées qui augmentent peu d’année en année, alors que les besoins augmentent sans cesse », déplore Sylvie Théberge, vice-présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement, affiliée à la Centrale des syndicats du Québec (CSQ).

En francisation, il n’y a clairement pas assez de classes, selon elle. « Souvent, les immigrants sont intégrés dans des classes ordinaires, qui ne sont pas adaptées à leurs besoins, dit Mme Théberge. Les ratios élèves-professeur sont souvent trop élevés, ce qui nuit à l’apprentissage. Il n’est pas rare de voir des classes de 36 élèves, parfois plus. Nous aimerions que le gouvernement adopte des ratios similaires à ceux qui existent dans le “secteur jeunes”, soit de 20 à 24 élèves par professeur. »

L’insuffisance des services de soutien est un autre problème. Le nombre d’orthopédagogues, de psychologues et de psychoéducateurs, notamment, est largement insuffisant pour répondre aux besoins, dénonce Mme Théberge. « Lorsque survient un problème particulier qui dépasse la compétence des professeurs, ceux-ci ne sont souvent pas en mesure d’offrir un soutien adéquat. »

Au-delà des budgets et du soutien offerts aux élèves, Mme Morel croit qu’il faut se poser des questions sur l’approche socioconstructiviste qui a été adoptée en éducation depuis 1999 (aussi appelée « pédagogie de la découverte »). « Avec cette méthode, on tient pour acquis que l’élève a le bagage qu’il faut en littératie pour développer de nouvelles compétences, dit-elle. Or, souvent, les enfants ne maîtrisent pas encore les bases de la langue comme la phonétique. » Plusieurs spécialistes en éducation prétendent d’ailleurs que le système scolaire québécois forme des analphabètes. Dans son livre Turbulences (2013), le philosophe de l’éducation Normand Baillargeon fait un bilan très critique de cette réforme qui a choisi de faire prévaloir les compétences sur la connaissance.

Ses détracteurs ont-ils raison ? Une chose est sûre, le Québec est toujours en 2016 aux prises avec un sérieux problème d’analphabétisme. Plus de la moitié des Québécois possèdent un niveau de littératie très faible (4 %), faible (15 %) ou moyen (34 %). Ainsi, un adulte sur cinq éprouve de grandes difficultés à lire et à utiliser l’écrit. L’analphabétisme demeure donc toujours un sujet brûlant d’actualité.