Ouvrir les familles au monde du savoir

Anne Gaignaire Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Les organismes communautaires Famille sont aux premières loges de la lutte contre l’analphabétisme. Oeuvrant auprès de milieux populaires, ils distillent dans toutes leurs activités le goût des mots, de la lecture et de la découverte pour éviter, lorsque c’est le cas, que les enfants pâtissent du malaise de leurs parents quant à ce monde du savoir.

Ils ne disent rien, avouent rarement. Mais ils sont gênés et « ont souvent développé des moyens de cacher qu’ils ne sont pas à l’aise avec l’écrit », témoigne Geneviève Des Groseilliers, intervenante famille à la Maison de quartier de Fabreville, à Laval : « Je n’ai pas mes lunettes ; je remplirai le formulaire à la maison, etc. » Tous ne sont pas incapables de lire ou d’écrire, certains ne sont pas à l’aise ou comprennent mal un contrat ou un texte un peu long.

Familles peu scolarisées, parents qui n’ont pas terminé le primaire, population immigrée dont la langue française n’est pas la langue maternelle, les profils sont divers. « On doit souvent remplir les formulaires pour les gens, notamment au dépannage alimentaire, et on a pris l’habitude de réduire la longueur de nos messages écrits sur nos affiches », poursuit l’intervenante.

Les 200 organismes communautaires Famille ont comme mission de répondre aux « besoins des familles dans une perspective d’enrichissement de l’expérience parentale ». Ils proposent diverses activités, comme des cuisines collectives, des ateliers parents-enfants, des cafés-rencontres notamment avec les jeunes mères, des conférences thématiques sur des thèmes d’éducation.

 

Donner le goût d’être curieux

Impossible, étant donné leur mission, de ne pas contribuer à la lutte contre l’analphabétisme. « Ce sont des gens qui ont une expérience difficile avec l’école et, souvent, ils ne sentent pas outillés pour répondre aux demandes de l’école pour leurs enfants », constate Judith Poirier, responsable du développement des pratiques en littératies à la Fédération québécoise des organismes communautaires Famillle. Pour autant, « il n’est pas question pour nous de donner des cours formels d’alphabétisation », qui sont dispensés par d’autres organismes, mais « on essaie de donner le goût d’apprendre en famille, la curiosité, la culture de l’écrit et des mots, car la lecture et l’écriture ne sont pas le seul travail de l’école. La curiosité et le dialogue sont des valeurs collectives dans une société du savoir. »

Première étape : « Nouer un lien de confiance », lance Geneviève Des Groseilliers. Ensuite, « on distille l’éveil au monde de l’écrit dans toutes nos activités. C’est une valeur fondamentale, une façon de faire », renchérit Nadine D’Amours, intervenante à la Maison de la famille Des Chenaux, à Sainte-Anne-de-la-Pérade, qui accompagne environ 150 familles par an, dans un milieu francophone et rural.

Les activités « d’enrichissement du rôle parental » sont toutes utilisées comme des canaux pour faire passer le message et familiariser les parents aux chiffres et aux lettres. « Dans le cadre des cuisines collectives, on écrit le menu avec les participants. Ainsi, ils font de l’écriture et des mathématiques, puisqu’ils doivent adapter la recette au nombre de portions », explique Geneviève Des Groseilliers.

 

Des expériences positives

Les organismes offrent aussi plusieurs activités spécifiquement axées sur la lecture. La plupart organisent des dons de livres ou ont une bibliothèque. La Maison de la famille de Fabreville met une boîte d’une trentaine de livres pour tous les âges, que les parents ne cessent d’emprunter. Les petits qui ont entre 3 et 5 ans peuvent fréquenter les ateliers Les petits apprentis, sorte de prématernelle qui familiarise les enfants avec les lettres, les sons et la numération avant l’entrée à l’école. « À la fin de chaque séance, les éducatrices leur lisent un livre et on incite les parents à feuilleter des livres avec leurs enfants », indique Geneviève Des Groseilliers.

À la Maison de la famille Des Chenaux, « on prévoit des animations pour marquer la journée de la lecture : on discute avec les parents de la lecture, de ce qu’ils pourraient faire à la maison pour que les enfants aiment les livres ou simplement qu’ils soient en contact avec l’écrit, comme les habituer à lire les étiquettes, les recettes, etc. », énumère Nadine D’Amours. Tout est l’occasion de mettre les enfants en contact avec l’écrit. « Lorsqu’ils font des dessins, ils racontent à l’intervenante ce qu’ils ont représenté et elle l’écrit en dessous », poursuit-elle.

Avec les parents, la priorité, c’est de « démystifier et de les amener à faire plus que ce dont ils se croient capables ; ce n’est pas de les faire devenir des lecteurs assidus, mais de les éveiller au monde de l’écrit et de la culture de façon à ce qu’ils soient capables de se passionner en famille sur des sujets, de regarder des documentaires, etc. », souligne Judith Poirier.

En fait, tout vise un objectif ultime : « On voudrait que tous les moments que les parents passent avec leur enfant autour de l’écrit soient des moments de plaisir dans la mémoire affective de l’enfant. Les adultes qui ont eu un rapport difficile avec l’école reproduisent ce schéma avec leurs enfants. On essaie d’instaurer des facteurs de protection pour éviter cela et que, quand l’enfant arrive à l’école, son rapport à l’écrit, aux livres soit empreint de bons souvenirs », résume Nadine D’Amours.

Situation financière difficile

Les organismes communautaires Famille sont donc très engagés dans une certaine forme de prévention de l’analphabétisme. Mais leur situation financière les freine. Avec un budget annuel moyen de 70 000 $ par an, ils doivent faire des choix. « Les budgets n’ont pas augmenté depuis plusieurs années. Les répercussions se voient surtout sur le calendrier des activités et le roulement du personnel. Le bénévolat s’est développé pour combler les vides. Mais le travail de ces organismes demande une équipe stable pour tisser un lien de confiance avec les gens », regrette Judith Poirier, selon laquelle les organismes doivent rechercher des sources de financement complémentaires aux subsides de l’État. « La philanthropie et le secteur privé prennent la place laissée vide par l’État », constate Judith Poirier.

Pour mieux prendre conscience des forces du réseau des organismes communautaires Famille et défendre leur apport à la société, la Fédération mène depuis 2011 le projet Agora afin de dresser l’état des lieux des actions menées notamment dans l’enrichissement des littératies familiales, les processus par lesquels les familles font l’acquisition de nouvelles habitudes et habiletés liées à la lecture, l’écriture et la numératie, notamment.