Une stratégie globale contre l’analphabétisme

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
Les coûts humains et sociaux de l’analphabétisme sont trop importants pour que l’on ne s’y attaque pas tous ensemble, énonce un réseau de 20 organisations qui réclame du gouvernement l’adoption d’une stratégie nationale de lutte contre l’analphabétisme.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les coûts humains et sociaux de l’analphabétisme sont trop importants pour que l’on ne s’y attaque pas tous ensemble, énonce un réseau de 20 organisations qui réclame du gouvernement l’adoption d’une stratégie nationale de lutte contre l’analphabétisme.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Au Québec, plus d’un million d’adultes âgés de 18 à 65 ans ne pourront pas lire ce texte. La plateforme « Pour une stratégie nationale de lutte à l’analphabétisme » a été créée pour eux afin d’agir sur tous les fronts pour venir à bout des causes et des conséquences de l’analphabétisme, qui mine le développement social, économique et culturel du Québec.

Créé à l’initiative de l’Institut de coopération pour l’éducation des adultes (ICEA) et du Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec (RGPAQ), le Réseau de lutte à l’analphabétisme regroupe 20 organisations de la société civile. Il s’est donné pour mission de sensibiliser la société à l’analphabétisme, ses causes et ses conséquences, et de mobiliser la société civile en vue de l’adoption, par le gouvernement du Québec, d’une stratégie nationale de lutte contre l’analphabétisme. La Journée internationale de l’alphabétisation du 8 septembre est l’occasion idéale de mettre en avant la plateforme Pour une stratégie nationale de lutte à l’analphabétisme, un document déjà remis au ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, et qui peut servir de guide pour aider à la mobilisation.

Les deux porte-parole du Réseau, Daniel Baril, directeur général de l’ICEA, et Christian Pelletier, coordonnateur du RGPAQ, s’entendent pour dire que la situation de l’analphabétisme au Québec ne va pas en s’améliorant. « Cette stratégie ne vise pas seulement l’apprentissage, mais tout l’environnement qu’on doit offrir aux personnes aux prises avec un problème d’analphabétisme », rappelle Christian Pelletier.

S’attaquer à l’analphabétisme de façon globale

Jusqu’à présent au Québec, toutes les actions, l’orientation de la lutte contre l’analphabétisme et son financement dépendaient du ministère de l’Éducation. Aujourd’hui, le Réseau veut renverser la vapeur en proposant au gouvernement du Québec d’ouvrir le dialogue avec la société civile. On souhaite s’attaquer au problème de l’analphabétisme à l’aide d’une vision globale et cohérente. Pour être efficace, cette stratégie devra s’inscrire dans une perspective de justice sociale et tenir compte de la réalité des personnes peu alphabétisées et de leur famille. Et pour s’y attaquer, il faudra aussi relever les causes structurelles de l’analphabétisme en contribuant à la réduction du problème et de ses conséquences. Idéalement, la stratégie nationale interpellera l’ensemble des acteurs gouvernementaux et de la société civile concernés par cette lutte et permettra des collaborations et des partenariats entre les parties.

Selon Daniel Baril, « l’important est d’aller rejoindre les gens peu alphabétisés dans leur milieu, que ce soit dans des groupes sociaux communautaires ou dans les organismes de développement de l’employabilité. Il faut réussir à inclure la question de la lutte contre l’analphabétisme partout. Les gens n’attendent pas que quelqu’un frappe à leur porte pour les inscrire dans un centre d’éducation des adultes ».

Aujourd’hui, on parle de dépistage précoce à l’âge de la petite enfance afin d’identifier les élèves à risque de rencontrer des difficultés d’apprentissage. Mais on oublie souvent qu’il serait aussi important d’aider les adultes qui rencontrent des problèmes sur leur lieu de travail ou auprès d’institutions. « Il faut aborder les questions de prévention en milieu de travail. À partir du moment où une personne a un emploi, il doit y avoir de la prévention pour vérifier qu’elle a toutes les compétences pour répondre aux exigences de santé et sécurité », explique Daniel Baril.

Le but d’une telle stratégie nationale est la réappropriation de la lecture et de l’écriture par la lutte contre la pauvreté, l’adaptation de textes écrits et technologiques à la réalité des personnes peu alphabétisées et la prise en compte de ces personnes lorsque vient le temps d’élaborer la dispensation des services, des programmes, des interventions de l’État et de la société civile. Des exemples existent déjà : « Lors de périodes électorales, il y a des outils de vulgarisation et de simplification des écrits qui sont mis en place pour faciliter la compréhension du processus, souligne Christian Pelletier. Quand les banques décident de mettre de plus en plus de guichets automatiques qui fonctionnent par de l’écrit, on provoque l’isolement de certaines personnes. La société est exigeante et met la barre de plus en plus haut sur le plan de l’écrit », c’est ce type de service qui pourrait s’adapter, selon Daniel Baril. On ne parle même pas des efforts qu’une personne peu alphabétisée doit fournir pour tenter d’avoir accès à un service gouvernemental.

Dans les faits, la plateforme du Réseau propose des actions structurantes classées sous quatre axes. Le premier axe suggère de valoriser la lecture et l’écriture et d’en faire la promotion. Un second axe propose d’agir en prévention de l’analphabétisme et de l’exclusion, alors que le troisième veut mettre en avant l’acquisition, le maintien et le rehaussement des connaissances en lecture et en écriture, et ce, tout au long de la vie. Finalement, un quatrième axe verra à la formation, l’avancement et le transfert des connaissances. « Pour nous, ces quatre axes sont très importants, les acteurs qui forment le réseau y jouent un rôle important, et c’est pour ça que c’est important de les réunir », lance Christian Pelletier.

Cette plateforme reprend certains points de la politique d’alphabétisation de l’UNESCO. L’organisme prône une approche globale. L’idée de l’UNESCO est toute simple, mais elle est difficile à mettre en oeuvre : la question de l’alphabétisation doit être intégrée à tous les secteurs de la société. Daniel Baril explique que, par exemple, « une politique économique qui favorise le développement des entreprises doit tenir compte du fait qu’une partie des travailleurs est peut-être peu alphabétisée, et c’est la même chose pour une politique régionale. Mais on a tendance, ici comme ailleurs, à régler ces problèmes en vase clos. Ce qu’on souhaite, c’est de casser ce moule-là. »

« On fait la gageure qu’une large coalition d’acteurs qui va bien au-delà du monde de l’éducation, ça peut être porteur actuellement », conclut Daniel Baril.