Les cégeps démunis quant à la radicalisation

Le président de la Fédération des cégeps, Bernard Tremblay
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le président de la Fédération des cégeps, Bernard Tremblay

Frappés de plein fouet par le phénomène de la radicalisation, mais mal outillés pour y faire face, les cégeps peinent à comprendre pourquoi le gouvernement de Philippe Couillard semble vouloir les exclure des efforts de lutte contre l’intégrisme, affirme le président de leur fédération, Bernard Tremblay.

En rencontre éditoriale au Devoir à l’occasion de la rentrée scolaire, le président-directeur général de la Fédération des cégeps a déploré que les institutions collégiales soient « tenues à l’écart » des efforts gouvernementaux de lutte contre la radicalisation, alors qu’elles sont parmi les plus touchées par ce fléau, selon un rapport du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence.

« Il y a un an ou deux, personne n’aurait pu prédire l’ampleur que prendrait cette problématique. On ne se met pas la tête dans le sable, on essaie d’y faire face, mais il faut qu’on ait l’appui » du gouvernement, plaide-t-il, en évoquant plusieurs revendications.

La Fédération a notamment milité, lors des consultations entourant le projet de loi 59 sur le discours haineux, pour que les cégeps obtiennent un pouvoir discrétionnaire qui leur permettrait de refuser d’accorder un contrat de location à des groupes jugés suspects, ou encore de résilier plus facilement un bail lorsque, comme dans le cas du collège de Maisonneuve et du prédicateur Adil Charkaoui, les activités tenues dans les locaux loués sont source de préoccupations. M. Tremblay souhaite également que le gouvernement adopte des mesures qui faciliteraient le partage de renseignements personnels d’élèves au potentiel plus « problématique » lors du passage d’un palier scolaire à un autre, par exemple du secondaire au cégep. Les maisons d’enseignement doivent également disposer des fonds nécessaires pour fournir des services et des activités parascolaires susceptibles d’intéresser les étudiants vulnérables.

« On a rencontré dès le début de ce phénomène le cabinet du ministre de la Sécurité publique, on a interpellé le ministère de l’Enseignement supérieur et celui de l’Immigration, énumère M. Tremblay. Ils nous ont dit : “Ne vous occupez pas de ça, on s’en occupe, le gouvernement a un plan.” On leur a dit qu’on voulait contribuer. Mais on attend toujours d’être interpellés par Québec », plusieurs mois plus tard.

Exclus d’un colloque

La Fédération et ses 48 institutions membres s’attendaient par exemple à être convoquées à Québec à l’occasion d’une conférence internationale sur la radicalisation qui se tiendra les 31 octobre et 1er novembre. Son thème : « Internet et la radicalisation des jeunes : prévenir, agir et vivre ensemble ». Plus de 250 experts issus de différents paliers gouvernementaux, d’organisations internationales, du secteur privé, du milieu universitaire et de la société civile y sont attendus.

Bernard Tremblay, lui, attend toujours son invitation. « On en appelle au gouvernement. Moi, j’ai interpellé le cabinet de la ministre [pour y être], mais on n’est pas là, le collège de Maisonneuve non plus. On ne sait pas pourquoi. On veut être utiles dans cet exercice. »

Il importe que tous aient les outils nécessaires pour lutter contre l’endoctrinement des jeunes. Or, à force d’avoir eu à couper et abolir au fil de compressions budgétaires imposées au cours des dernières années, les cégeps ont été réduits à leur plus simple expression, et ils ont perdu une grande partie de l’expertise et des services nécessaires pour appuyer ces jeunes vulnérables.

« Il y a parmi nos élèves des groupes qui sont plus à risque, et si on ne met pas en place des mesures de soutien, on ne pourra pas régler la situation, dit-il. Le problème, c’est que ces services, ce sont des services dans lesquels on a coupé et coupé ces dernières années. Ça prend des gens qui organisent des activités, qui soutiennent nos jeunes, qui leur donnent la parole. Il faut un contrepoids à ces agents provocateurs, pour que ces discours n’aient pas de prise parmi nos étudiants. Mais dans les 155 millions de compressions qu’on a vécues, ce qu’on a coupé, ce sont des ressources, des services aux élèves. C’est ça qu’on coupe quand on n’a plus le choix. C’est ce qu’on a fait. »

Jusqu’à maintenant, un seul cégep, celui de Maisonneuve, a eu accès à des fonds spécialement consacrés à la lutte contre la radicalisation. Ailleurs, les intervenants font ce qu’ils peuvent en attendant le réinvestissement promis en éducation par le gouvernement Couillard.

« On sait que les élections approchent et que les surplus risquent d’être au rendez-vous. M. Couillard nous a dit qu’il était le premier ministre de l’Éducation. On le croit sur parole. À ce stade-ci, c’est assez timide. On vit d’espoir. »


Un problème bien réel

De 20 à 30 jeunes Québécois sont parvenus au cours des dernières années à se rendre en Syrie pour combattre au sein du groupe armé État islamique, révélait la semaine dernière le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV). Le rapport concluait que les milieux scolaires sont plus touchés que les autres et que la majorité des jeunes radicalisés sont manipulés par des « agents de radicalisation » qui profitent de la quête identitaire des étudiants. Ces agents ont été à l’oeuvre au collège de Maisonneuve de 2013 à 2015, onze étudiants ayant réussi à se rendre en Syrie ou ayant tenté de le faire pour participer à la « guerre sainte ». Les chercheurs du CPRMV ajoutaient que d’autres cégeps et universités vivent actuellement des épisodes de radicalisation des jeunes, sans les nommer.
4 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 26 août 2016 09 h 20

    C'est clair et net

    Au risque de simplisme, mais est-ce vraiment le cas, la solution qui s'impose de plus en plus est simple : il faut de toute urgence congédier ce gouvernement.

    Avant qu'il nous mette dans une situation intenable, insupportable, de devoir reconstruire à neuf toute notre société.

    Ça devient urgent!

  • Andréa Richard - Abonné 26 août 2016 11 h 59

    Abus de pouvoir

    Que vous soyez « tenues à l’écart », vous, les personnes qui oeuvrent en milieu scolaire, c'est très mais très décevant, et anti-démocratique; en plus c'est une injustice, et un abus de pouvoir!
    Andréa Richard

  • Marc Therrien - Abonné 26 août 2016 22 h 48

    Quelle espérance de vie pour les Cegeps?

    Peut-être que ce silence éloquent du PLQ trahit ce qu'il pense de l'utilité des Cegeps. Pour l'esprit libéral utilitaire, prendre le temps d'explorer et de philosopher n'est pas la meilleure façon de s'intégrer au marché et d'y contribuer. Du côté anglo-saxon, quelques cours de base en "humanities" à l'école secondaire suffisent à la formation très de base de la vie citoyenne, car ensuite, ce qui presse, c'est de se choisir un métier ou une profession pour participer et contribuer pleinement à la vie économique.

    Marc Therrien

  • Loyola Leroux - Abonné 27 août 2016 09 h 55

    Cegep, la baisse des criteres d’admission, constitue-t-elle un élément expliquant la radicalisation ?

    Au début des années 2000, pour résoudre le probleme de la baisse d’inscriptions, les cegeps ont imaginé toutes sortes de programme pour accepter et garder des étudiants qui n’avaient pas les capacités ni les talents pour réussir des études de niveau collégial. Il faut rappeler que le budget d’un cegep et le salaire des ses cadres dépend du nombre d’étudiants inscrits.
    Ces programmes spéciaux subventionnés grace a du nouvel argent se nomment : Accueil et intégration, Transition, période allongée pour les examens, examens avec l’aide de l’ordinateur, Centre d’aide de toutes sortes, etc. Leur quantité de ces béquilles n’a de limite que l’imagination des spécialistes engagés.
    Le jeune qui venait me voir pendant la 3e semaine de sa 1e session en garochant le livre a lire sur mon bureau et en me disant : ‘’Monsieur je ne suis pas capable de lire un livre!’’ était découragé. Je prenais le temps de discuter avec lui et souvent lui conseillais de faire un bon DEP. Il me répondait que son image de soi en prendrait un coup. Que penserait ses parents, amis, etc. ?
    D’autres se radicalisent pour justifier leur présence au cegep. En refusant a l’entrée de tels jeunes exités, le cegep perdrait des subventions mais connairtait moins de problemes qui font les manchettes.