Le prix de la rentrée scolaire

Nathaliya a fait les emplettes scolaires de Vladyslav et Pavlo dans un magasin-partage. La valeur des sacs oscille entre 120 $ et 360 $.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Nathaliya a fait les emplettes scolaires de Vladyslav et Pavlo dans un magasin-partage. La valeur des sacs oscille entre 120 $ et 360 $.

Tandis que les sacs à dos se garnissent peu à peu en vue de la rentrée scolaire, «Le Devoir» vous emmène dans la réalité d’élèves, de parents et d’enseignants, et de ceux qui les entourent. Première histoire de cette série qui raconte le début de l’année à la fin de l’été.

Nataliya Okhrymovych — « mais maintenant, c’est Nathalie Okhry ! » — a le sourire facile, et le rire, contagieux. Les yeux pétillants, les deux mains agrippant fermement la barre de son panier d’épicerie, elle arpente une à une les tables du Magasin-Partage de Rosemont, flanquée de Vladyslav et Pavlo, ses deux fils, à la recherche de tout ce qui leur faut pour la rentrée scolaire.

Tout autour d’elle, employés, bénévoles et autres clients s’activent. Le centre communautaire Gabrielle-et-Marcel-Lapalme a des allures de fourmilière en ce chaud après-midi de la mi-août, moment de l’année où la rentrée semble à la fois si lointaine… et si imminente.

Comme pour le quart des familles montréalaises avec enfants, qui vivent sous le seuil de la pauvreté, la rentrée, « c’est une période difficile » pour l’Ukrainienne arrivée au Canada il y a près de deux ans à titre d’immigrante qualifiée. Et des initiatives communautaires comme le Magasin-Partage de Rosemont et les 16 autres que compte la métropole peuvent faire toute la différence.

Fruits et légumes, yogourts, cahiers, Duo-Tang, gommes à effacer et crayons, et même quelques surprises (barres de chocolat, t-shirts du Canadien de Montréal) : au magasin-partage, en échange d’une contribution symbolique de 5 $, les familles dans le besoin trouvent effets scolaires, denrées alimentaires et dignité.

« La majorité des choses dont mes enfants ont besoin, on les a trouvées ici », constate Mme Okhry une fois les emplettes achevées, tandis que Vladyslav, 11 ans, manie jalousement ses nouveaux stylos et que Pavlo, 8 ans, zyeute les barres Caramilk. « Mon mari est en francisation, moi aussi. On planifie après d’étudier pour être à niveau en français, en anglais, et sur le plan professionnel. Heureusement qu’il y a le magasin-partage », dit-elle, dans son français coloré d’accents slaves.

Une machine bien huilée

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Au magasin-partage, en échange d’une contribution symbolique de 5 $, les familles dans le besoin trouvent effets scolaires, denrées alimentaires et dignité.

« Les magasins-partage, c’est avant tout un projet humanitaire », résume Rim Bouallegue.

En retrait du tohu-bohu, elle observe attentivement la salle, de façon presque maternelle. Gestionnaire depuis trois ans du Magasin-partage de Rosemont, cette Tunisienne, au pays depuis quatre ans, en connaît aujourd’hui tous les rouages, tout comme elle connaît le quotidien de sa clientèle. Si tout roule comme sur des roulettes, c’est d’abord grâce à elle et à son équipe.

Dès avril, les écoles communiquent avec ces organismes afin de leur transmettre une liste de familles nécessiteuses. Une fois l’admissibilité confirmée, celles-ci sont invitées au magasin, de la même manière dont des Montréalais branchés seraient conviés au cocktail de lancement d’une nouvelle boutique de mode.

« Le 5 $ qu’on demande à l’entrée, c’est pour les familles qu’on le fait, explique Mme Bouallegue. Lorsqu’elles contribuent, elles sentent qu’elles achètent. Ça envoie un message : ce n’est pas de la charité, vous êtes dans un magasin ici. Et ça, ça vaut pour beaucoup aux yeux de plusieurs. Ne serait-ce que pour dire à son enfant : “Viens, on va aller acheter tes effets scolaires.” »

Chaque enfant en ressortira avec un sac plein à ras bord, comptant l’essentiel de la liste d’articles exigés par l’école. L’aide fournie à sa famille peut varier de 120 $ à 360 $, selon le niveau scolaire. C’est peu, mais c’est, espère Mme Bouallegue, suffisamment pour faire une différence, si petite soit-elle, dans la vie des familles à faibles revenus, qui sont aux prises cette année avec une hausse d’environ 4,5 % des dépenses liées à la rentrée scolaire, selon une étude récente. Cette hausse motive d’ailleurs le Regroupement Partage à solliciter une fois de plus la générosité des Montréalais à l’occasion de l’Opération sac à dos, qui vise à amasser cette année 45 000 $ pour l’achat du matériel nécessaire pour les magasins-partage de Montréal.

Retards scolaires

 

Les statistiques sur la pauvreté et la réussite scolaire sont implacables. Les enfants de milieux défavorisés sont de trois à quatre fois plus nombreux à accuser des retards scolaires, et deux fois plus nombreux à connaître des problèmes d’apprentissage. Ils sont également plus enclins à décrocher, si bien qu’un élève montréalais sur trois ne finira pas son secondaire.

Dans certains arrondissements plus durement touchés par la pauvreté, le décrochage scolaire sera l’option privilégiée par la moitié des élèves. À la Commission scolaire de Montréal (CSDM), ce sont près de 42 % des 73 000 élèves du réseau qui se réveillent chaque matin dans ce contexte familial. Ils sont également beaucoup plus portés à quitter la maison sans avoir déjeuné.

« On aimerait ça pouvoir fournir plus d’effets scolaires gratuitement, fournir des cahiers, des gommes à effacer et les crayons comme ça se fait par exemple en Ontario, pour s’assurer que tout le monde part sur le même pied au moment de la rentrée, souligne la présidente de la CSDM, Catherine Harel Bourdon. Malheureusement, on est rendus à un point où nous devons, en plus des effets scolaires, demander une somme aux parents pour les agendas, les photocopies, et plus. » Cette facture varie d’une école à l’autre, mais peut souvent atteindre de 80 $ à 100 $, selon Mme Harel Bourdon.

Nathalie Okhry a de la chance. Son école n’exige d’elle qu’une contribution de 30 $ pour chacun de ses fils. Il lui restera aussi à acheter les espadrilles et quelques vêtements pour les enfants.

« Je pense qu’on va se débrouiller, malgré tout. On savait en quittant l’Ukraine qu’on allait recommencer à zéro », dit avec philosophie celle qui espère retrouver sa carrière de comptable agréée d’ici quelques années.

Incertitude financière ou non, elle ne changerait rien à son choix de quitter l’ouest de l’Ukraine. « On vit maintenant dans un pays sécuritaire pour les familles. Et je vois qu’il y a beaucoup d’aide pour les gens comme moi. Les gens sont généreux. Il y a une belle qualité de vie. Je voulais tout ça pour mes enfants », conclut-elle, avant de repartir, les bras bien pleins, vers son domicile. Pendant ce temps, au magasin-partage, Mme Bouallegue et son équipe de bénévoles s’affairent à fournir l’essentiel à des dizaines d’autres familles comme la sienne.

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