Le coeur de Homs bat encore

Des nouveaux mariés posent pour un photographe devant les ruines de Homs. Alors qu’elle était habitée par 650 000 personnes il y a quelques années, la ville ne compte plus que 200 000 habitants aujourd’hui.
Photo: Joseph Eid Agence France-Presse Des nouveaux mariés posent pour un photographe devant les ruines de Homs. Alors qu’elle était habitée par 650 000 personnes il y a quelques années, la ville ne compte plus que 200 000 habitants aujourd’hui.

« Je suis de Homs. » La phrase fait un peu sursauter. Comme si personne ne pouvait plus habiter la 3e ville de Syrie, dont le coeur a complètement été ravagé par la guerre. Encore, il y a quelques mois, un drone russe avait capté les images d’apocalypse : le centre historique de Homs n’est plus que ruines, désert, poussière et dévastation.

Le père jésuite Ziad Hilal, qui vient en aide aux enfants et aux handicapés, y vit encore. Il y était aussi à la fin de l’année 2011 et au début de 2012, quand de nombreuses familles sont parties en montagnes afin de célébrer Noël. « Ces familles sont parties avec un petit sac, sans plus. Elles reviennent et il n’y a plus rien », raconte-t-il, de passage à Montréal après un séjour d’études doctorales en Irlande. « Certains ne sont plus jamais revenus chez eux. Ça fait maintenant cinq ans. »

Au printemps 2014 et pendant l’année 2015, certains habitants de Homs ont toutefois pu revenir chez eux après un accord. Pour mieux repartir dans de nombreux cas. Constater l’ampleur des dégâts, prendre quelques effets et poursuivre son chemin sans se retourner. « Comment quelqu’un pourrait-il y revivre ? Tout est rasé », souffle le père Ziad, qui a appris le français en Syrie puis en France, où il a fait des études supérieures en théologie. « Les gens n’ont pas seulement perdu leur maison, ils ont perdu leur histoire, qui ils sont. J’ai croisé une femme qui m’a dit qu’elle avait perdu toutes les photos de famille qui étaient gardées depuis des centaines d’années. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «La bombe qui tombe quelque part en Syrie, elle ne fait pas la différence entre un chrétien et un musulman. [...] On a enterré des centaines de chrétiens et de musulmans», affirme le père jésuite Ziad Hilal

Pour lui, il existe de nombreuses raisons pour ne pas quitter la Syrie. Des raisons historiques — les langues anciennes, etc. —, la fierté et la proximité familiale et parce que les habitants ont envie de transmettre la Syrie des beaux jours qu’ils ont connue. Plusieurs raisons de rester mais une seule, qui pèse lourd dans la balance, pour partir : la guerre. La guerre qui a vidé le territoire. De 650 000 habitants, la ville de Homs est passée à 200 000.

Vivre dans la guerre

Pourtant, bien des gens, comme lui, continuent de vivre au coeur de l’indicible. En Syrie, le conflit entre le régime et les rebelles a fait plus de 150 000 morts et près de 9 millions de déplacés et de réfugiés. Le père Ziad s’est d’ailleurs occupé d’un centre d’aide humanitaire qui soutient toujours 6000 familles de Homs et des alentours et gère des centres pour les handicapés mentaux et physiques. Il a aussi transformé les centres de catéchismes de son église en centres d’éducation et de réconciliation pour les enfants de 6 à 14 ans. « Tous les Syriens sont touchés par la violence », estime le père Ziad.

Ce curé de la paroisse Saint-Sauveur à Homs raconte avec sérieux comment un attentat perpétré par un kamikaze a tué 80 enfants dans le collège tout juste en face de son église. Une mère y a perdu d’un coup ses quatre enfants. « Notre secrétaire a perdu ses deux frères dans un attentat à la voiture piégée. Avec les religieuses, on a ramassé des morceaux de chair, d’êtres humains. On les mettait dans des sacs. On ne savait pas qui on ramassait comme ça. Ce n’est qu’après l’analyse qu’on a su l’identité des morts, dit le père Ziad, l’air grave. Et cette même famille s’est fait détruire son appartement par une roquette. Je l’ai entendue entrer. Il n’y avait personne. Mais ils n’ont plus rien, vous comprenez ? »

Vivre dans un pays en guerre est « difficile », insiste-t-il. Et il n’est pas avare d’images pour faire comprendre ce que c’est. C’est l’électricité trois heures par jour, parfois par mois. Vivre sans mazout en raison des sanctions internationales. L’hiver sans pouvoir se réchauffer. Mettre huit-neuf heures pour aller à Alep alors que ça en prend normalement deux. Passer son temps à chercher du travail. « On propose de l’argent aux jeunes pour qu’ils deviennent des porteurs d’armes. Pour eux, c’est devenir un héros, mais ils ne savent pas qu’ils risquent d’être blessés ou tués. »

Pour le père Ziad, c’est ne plus jamais sortir sans être accompagné. Son confrère jésuite, le Hollandais Frans Van Der Lugt, a été assassiné par les rebelles en 2014. En mai 2015, le syriaque catholique Jacques Mourad a été enlevé pour plusieurs mois mais est maintenant libre. En tant que minorité, les chrétiens sont vulnérables. « Oui, mais ce n’est pas une guerre de religion, assure le clerc. Ce sont les médias qui font croire ça ».

Pas une guerre de religion

Dans l’histoire syrienne, il y a certes eu des malentendus entre chrétiens et musulmans. Mais à Homs, aujourd’hui, la réalité est autre. « C’est spécial ici », explique le père Ziad, reconnu pour son travail oecuménique. Lui qui a été éduqué comme chrétiens aux côtés de musulmans soutient que l’hostilité religieuse n’était pas généralisée. Quand les Turcs ont chassé les Arméniens, les Syriens musulmans et chrétiens les ont accueillis, après tout. « Aujourd’hui, avec la montée des intégrismes, Daesh, etc. on ne peut pas nier qu’il y a la peur. »

N’empêche, son église jésuite est assez forte et jouit d’une bonne réputation parce qu’elle s’ouvre à tout le monde. Dans son équipe, la moitié des gens sont musulmans, l’autre, des chrétiens. Ils travaillent sans relâche pour la réconciliation et la paix. Ils ont même écrit des livres sur le sujet. Lorsque les écoles ont fermé à la suite des bombardements, il s’est chargé d’engager des diplômés universitaires sans travail pour faire la classe aux enfants de toutes les confessions. À partir de 2012, plus de 150 enfants ont pu être scolarisés.

Le père Ziad insiste : même s’il y a plusieurs religions, la Syrie ne forme qu’une seule grande communauté. « La bombe qui tombe quelque part en Syrie, elle ne fait pas la différence entre un chrétien et un musulman. Dans le centre historique de Homs, on a enterré des centaines de chrétiens et de musulmans, 11 églises ont été endommagées ainsi qu’une trentaine de mosquées… »

Le vrai problème de la Syrie, poursuit le jésuite, ce sont les médias et la provocation des intérêts internationaux à droite et à gauche. « Chaque partie veut la victoire, sans partager. Mais on dirait que ça veut dire effacer l’autre. Du coup, ça finit par détruire tout le pays », se désole le père Ziad, avant de citer un proverbe indien : « Quand il y a deux éléphants qui se battent, ce sont les herbes qui sont écrasées. »


 
1 commentaire
  • Michel Lebel - Abonné 16 juin 2016 11 h 18

    Vive la Syrie fraternelle et en paix!

    Quel intéressant et beau texte! Félicitations et merci.

    M.L.