Une école clandestine dans la mire du DPJ

Les intervenants de la DPJ sont restés plusieurs heures à l’intérieur du bâtiment et en sont ressortis en début d’après-midi. Un autobus scolaire a ensuite embarqué une soixantaine de petits garçons d’âge primaire ou préscolaire.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les intervenants de la DPJ sont restés plusieurs heures à l’intérieur du bâtiment et en sont ressortis en début d’après-midi. Un autobus scolaire a ensuite embarqué une soixantaine de petits garçons d’âge primaire ou préscolaire.

Souvent accusée de ne pas agir dans le dossier des écoles juives, le Directeur de la protection de la jeunesse (DPJ) a mené une opération de force dans une école clandestine d’Outremont qui n’avait pas de permis et qui ne dispensait que des enseignements religieux. Selon la ministre Lucie Charlebois, le DPJ a agi à la suite de signalements pour s’assurer que le développement et le bien-être des enfants n’étaient pas compromis.

Rien ne laissait voir qu’il s’agissait d’une école. Et pourtant, tous les jours de la semaine, près d’une centaine de jeunes garçons d’âge préscolaire à secondaire se retrouvent dans ce bâtiment aux briques rouges à l’allure délabrée, à l’angle des rues Beaubien et du Parc, à Montréal. La porte de l’école est dissimulée entre deux graffitis dans une ruelle qui aboutit sur le chemin de fer. Sur la porte, deux feuilles de papier blanches : la première dit « bienvenu » en hébreu, la deuxième demande en yiddish de bien refermer la porte.

« C’est une école de garçons appartenant à la communauté Vizhnitz, qui est ouverte depuis environ un an et demi. Il y avait aussi un CPE », affirme Alex Werzberger, porte-parole de la Coalition d’organisations hassidiques d’Outremont, qui a aidé plusieurs écoles juives à négocier avec le gouvernement.

Le ministère de l’Éducation confirme qu’il s’agit d’une école clandestine qui ne figure sur aucune liste. « Selon les informations que nous avons en ce moment, il ne s’agit pas d’un établissement d’enseignement en vertu de la Loi sur l’instruction publique puisqu’il ne dispense qu’un enseignement religieux, a indiqué un porte-parole du ministère de l’Éducation. Lorsqu’un établissement ne donne qu’un enseignement religieux, il n’a pas besoin de permis. »

Pourtant, cet établissement est apparu sur le radar il y a plus d’un an. En effet, un reportage de TVA datant de mai 2015 révélait la présence de cette école illégale sur la rue du Parc. La question avait rebondi à l’Assemblée nationale et le ministère promettait un « suivi approprié dans les meilleurs délais ». Le ministère n’était pas en mesure d’expliquer, mercredi, quel suivi a été fait depuis.

Opération d’envergure

Un an plus tard, c’est le DPJ qui est intervenue. Vers 9 h du matin, plusieurs voitures de police ont encerclé l’école alors qu’une douzaine d’intervenants du DPJ pénétraient à l’intérieur de l’établissement. Des policiers étaient postés à toutes les portes. Ces derniers étaient « en assistance au DPJ pour que ça se déroule bien et calmement », a précisé le porte-parole du SPVM, Abdullah Emran.

Les intervenants du DPJ sont restés plusieurs heures à l’intérieur du bâtiment et en sont ressortis en début d’après-midi. Peu de temps après, une trentaine d’adolescents sont sortis sans dire un mot aux médias qui tentaient de comprendre ce qui s’était passé. Une soixantaine de petits garçons d’âge primaire ou préscolaire sont ensuite montés à bord d’un autobus scolaire.

Silence du DPJ

Même en fin de journée mercredi, la porte-parole du DPJ, Claire Roy, n’a jamais voulu expliquer la nature de l’opération et les raisons qui l’ont poussée à intervenir, faisant référence à la Loi sur la protection de la jeunesse qui est une « loi d’exception avec des critères très stricts sur le plan de la confidentialité ».

Elle n’était donc pas en mesure de dire si l’école avait été carrément fermée ou si les élèves pouvaient s’y représenter dès jeudi, ce que laissait entendre le directeur de l’établissement, Hershber Hirsch, dans une courte déclaration en anglais. « Nos avocats ont discuté avec le DPJ et nous avons convenu qu’une autre visite se déroulera dans les prochaines semaines pour leur permettre de faire leur travail. »

Ce dernier, qui a refusé de donner le nom de l’école, affirme ne pas comprendre cette intervention policière. « Nous étions en plein milieu d’un processus de négociation avec le DPJ et ils ont mystérieusement décidé de forcer leur entrée dans l’école avec la police […] Nous ne sommes pas heureux du traumatisme causé aux enfants, ce n’était aucunement nécessaire étant donné notre coopération. »

À la sortie du Conseil des ministres, la ministre déléguée à la Protection de la jeunesse, Lucie Charlebois, s’est contentée de dire que le DPJ intervient notamment afin d’évaluer si les enfants ont atteint un « développement normal ». « C’est vrai là. C’est vrai partout ailleurs », a-t-elle soutenu, demeurant floue. Elle ajoute avoir pris toutes les précautions nécessaires pour ne pas « s’immisce[r] dans le processus ». Le DPJ est « autonome », a-t-elle répété comme un mantra.

Elle a toutefois confirmé que cette opération survenait à la suite d’un signalement. « Il y a eu des signalements et ils sont allés faire leur travail. […] Ils sont allés s’enquérir pour voir s’il y avait compromission du développement des enfants. »

D’autre part, Mme Charlebois a invité la population à ne pas faire une montagne de la vérification du DPJ, sous escorte policière, des locaux de l’établissement fréquenté par environ 60 jeunes d’une communauté hassidique. « Je ne veux pas dire que ce n’est pas inquiétant, mais il ne faut pas non plus dramatiser. Moi, ce qui m’importe, c’est le bien-être des enfants et leur épanouissement, et qu’il n’y ait pas de compromission. »

Cela dit, le gouvernement du Québec se préoccupe de cette « situation complexe » d’enfants fréquentant des écoles non autorisées par le ministère de l’Éducation, a insisté Mme Charlebois, rappelant la mise sur pied d’un comité interministériel à ce sujet. « [À ce moment-ci], on est vraiment dans le “ crunch ” du dossier, a-t-elle fait remarquer. C’est une situation complexe. On ne va pas faire ça à moitié. »

Obscurantisme

L’élu caquiste Jean-François Roberge a accueilli avec satisfaction le coup de force du DPJ. « C’est une bonne chose. On a la preuve que c’est possible de bouger », a-t-il affirmé dans une mêlée de presse. Selon lui, « il faut aider » les enfants fréquentant les écoles « clandestines et illégales » puisqu’ils sont « pris dans l’obscurantisme ».

M. Roberge presse le gouvernement libéral d’« arrêter de tolérer l’intolérable » et de fermer une fois pour toutes ces établissements, tout en s’assurant de « garder une trace des jeunes ».« L’objectif, ce n’est pas de les retourner dans leur famille et de perdre leur trace, c’est de s’assurer qu’ils ont tous les cours dont ils ont besoin », a-t-il souligné.

Poursuite emblématique

Ce nouveau cas d’école clandestine surgit trois semaines après le dépôt d’une poursuite par deux ex-élèves d’écoles juives qui estiment que le gouvernement du Québec n’a pas fait le nécessaire pour leur assurer l’éducation à laquelle ils ont droit.

Dans une requête datée du 11 mai, Yochonon Lowen et Clara Wasserstein, un couple qui a quitté la communauté Tash de Boisbriand, reprochent notamment à Québec et à la commission scolaire de la Seigneurie-des-Mille-Îles (CSSMI) d’avoir contrevenu à leurs obligations en vertu de la Loi sur l’instruction publique. « En tolérant que des enfants fréquentent des écoles ne leur permettant pas de s’intégrer à la société québécoise, le gouvernement du Québec et la CSSMI ont violé leurs droits », souligne la requête.

Il s’agit de la première poursuite déposée au Québec concernant le droit à l’éducation des enfants juifs ultraorthodoxes. Au moment d’envoyer une mise en demeure en novembre 2014, Yochonon Lowen entendait réclamer 1,2 million de dollars en dommages et intérêts. La poursuite se contente aujourd’hui d’exiger le respect de la loi.
Karl Rettino-Parazelli

14 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 2 juin 2016 06 h 11

    … affaire-là ?

    « il ne s’agit pas d’un établissement d’enseignement (…) Lorsqu’un établissement ne donne qu’un enseignement religieux, il n’a pas besoin de permis. » (un porte-parole du ministère de l’Éducation)

    Si tel est le cas, pourquoi la DPJ, plutôt que ce ministère, a-t-elle investi cette école avec des ressources policières démesurées ?

    Que cherche-t-elle à démontrer ou prouver ?

    C’est quoi cette …

    … affaire-là ? - 2 juin 2016 -

    • Sylvain Auclair - Abonné 2 juin 2016 10 h 32

      La police accompagne souvent des fonctionnaires pour qu'on soit sûr que tout aille bien pour ces derniers.

  • Gilbert Dupuis - Abonné 2 juin 2016 07 h 57

    Négocier avec des illégaux?

    S'aperçoit-on du caractère inusité (?) de la situation: étirer une "négociation" pendant des années entre un Gouvernement et un groupe religieux. La même situation avec quelque autre groupe que ce soit serait-elle possible? Deux poids deux mesures et l'équité sociale n'entrent pas dans la même phrase, entrent mal dans ma tête.

    • Loyola Leroux - Abonné 2 juin 2016 17 h 38

      Le PLQ et John Ciaccia a bien négocié avec les Indiens lors de la Cirse de 1990. Les Juifs sont pacifistes.

    • Gilbert Dupuis - Abonné 3 juin 2016 09 h 19

      Donc, cette erreur de 1990 justifierait de faire la même en 2016?

  • - Inscrit 2 juin 2016 08 h 08

    Et que fait le ministre de l'éducation?

    C'est étonnant (l'est-ce vraiment?) que la situation soit rendue à une telle extrémité que ce soit la DPJ qui doive prendre en compte l'état des enfants dans les écoles clandestines ?

    Le ministère de l'Éducation aurait dû intervenir beaucoup plus tôt, à la source, pour interdire l'ouverture de telles "écoles". Cela fait des années que la situation se dégrade et les divers ministres de l'éducation restent les bras croisés.

    Le ministère s'exonère en disant que "Lorsqu’un établissement ne donne qu’un enseignement religieux, il n’a pas besoin de permis.» N'est-ce pas sa responsabilité de voir à ce que tous les enfants au Québec aient accès au programme des études ?

  • Robert Morin - Abonné 2 juin 2016 08 h 30

    DPJ ou Batshaw

    J'ai lu dans un autre article que ce n'était pas la DPJ comme telle qui était intervenue, mais plutôt un organisme appelé les «centres de la jeunesse et de la famille Batshaw». J'aimerais qu'on m'explique la différence et pourquoi c'est cet organisme et non la DPJ qui est intervenu...

    • Loyola Leroux - Abonné 2 juin 2016 17 h 40

      Le Centre Jeuness Batshaw a la chance d'avoir de nombreux cadres de religion juive qui sont plus sensibles a la situation de ces enfants exclus de notre école moderne. Ils sont mieux placés pour comprendre cette problématique multiculturelle

  • Sylvain Auclair - Abonné 2 juin 2016 09 h 23

    Si ce n'est pas une école...

    ce n'est pas une école, et les parents contreviennent à la Loi sur l'instruction publique. Or, aucune mesure n'est prévue. La loi de l'instruction publique ne dit que cela:

    17. Les parents doivent prendre les moyens nécessaires pour que leur enfant remplisse son obligation de fréquentation scolaire.

    • Pierre Fortin - Abonné 2 juin 2016 13 h 12

      Le ministre ne peut transférer à la DPJ les obligations que lui impose la Loi sur l'instruction publique : l'école à la maison est permise si l'enfant peut y recevoir un enseignement et y vivre une expérience éducative équivalents à ce qui est dispensé ou vécu à l'école (art.15, 4°).

      C'est à lui de faire la démonstration que ces conditions sont remplies par les parents alors qu'il faut quatre années d'études universitaires et deux années de service supervisés pour obtenir un brevet d'enseignement au Québec.

    • Loyola Leroux - Abonné 2 juin 2016 17 h 41

      Les parents sont ils payés lorsqu'ils enseignent a la maison, comme des enseignants ?