Des pages blanches sans diversité

Selon le constat des chercheurs, les enseignants interrogés ne donnent pas à lire des ouvrages faisant une place à la diversité culturelle.
Photo: Christopher Futcher / Getty Images Selon le constat des chercheurs, les enseignants interrogés ne donnent pas à lire des ouvrages faisant une place à la diversité culturelle.

Le constat est le même à la télévision, au théâtre et… dans la littérature jeunesse au Québec : loin d’occuper l’avant-scène, les personnages issus de l’immigration sont quasi inexistants. Et quand il s’en trouve, ils sont représentés de façon très stéréotypée, ont constaté des chercheurs spécialistes de l’enseignement et de didactique dans un colloque présenté à l’Acfas jeudi.

Pire, la situation serait demeurée inchangée depuis 30 ans, après qu’une étude de la Faculté de l’éducation de l’Université de Sherbrooke eut révélé la quasi-absence de la figure de l’Étranger dans les romans jeunesse québécois entre 1980 et 1990.

Refaisant l’exercice 30 ans plus tard, Rachel DeRoy-Ringuette, doctorante en sciences de l’éducation à l’Université de Montréal, arrive pratiquement au même constat. Sur les 600 titres publiés chaque année en littérature jeunesse, elle a étudié de près la figure de l’Étranger dans un corpus d’environ 200 titres pour les 0-11 ans, soit la sélection de Communication-Jeunesse, un palmarès des livres préférés des jeunes. Résultat ? 18 % des livres avaientdes personnages issus de l’immigration, et seulement 8 % d’entre eux avaient réellement un rôle « actif ». « Ce n’est pas beaucoup », souligne Mme DeRoy-Ringuette.

Stéréotypes et clichés

Trop souvent, les livres regorgent d’allusions clichées et d’illustrations caricaturées (les petits asiatiques sont toujours représentés comme des intellos à lunettes, les femmes musulmanes sont voilées, les personnages russes sont des espions) et de jeux de mots douteux (un enfant syrien se fait dire que son père est un assassin et un « tueur en Syrie »). Certes, « pour déconstruire les stéréotypes, il faut savoir les reconnaître », avance Mme DeRoy-Ringuette. Or, certains albums ne font que les accentuer, comme ce livre où un petit garçon fait un tour du monde en visitant les quartiers de sa ville. Il s’extasie devant les Fiat et Ferrari dans le quartier italien, mange des baklavas dans le quartier libanais, etc.

Quand on s’adresse à des enfants, où est la ligne entre l’apprentissage élémentaire et le stéréotype ? « Je n’ai pas de réponse, mais souvent, elle est dans le trait du dessin, la façon de raconter », dit la doctorante. Encore bien des livres genrés représentent les petits garçons en pompiers et les fillettes en infirmières. « Tout est dans l’accompagnement de la lecture. »

Somme toute, plus les livres s’adressent à un public plus âgé, plus ils font de place à la diversité et aux nuances. Et certains ouvrages sont plus inclusifs, comme La clé ou Une petite bouteille jaune (2010), d’Angèle Delaunois, qui raconte l’histoire de Marwa et Ahmad face aux affres de la guerre. Plus ancien et destiné aux adolescents, La route de Chlifa (1992), de Michèle Marineau, a aussi été cité en exemple par les chercheurs.

À qui la faute ?

Pourquoi la littérature jeunesse reflète-t-elle si peu la diversité des classes dans les écoles du Québec, surtout celle de la métropole ? Sachant qu’à la Commission scolaire de Montréal (CSDM), la plus grosse au Québec, 52 % n’ont pas français comme langue maternelle et que 159 langues différentes sont parlées, Mme DeRoy-Ringuette s’en étonne. « Les auteurs ne voient-ils pas qu’ils ont un public multiethnique lorsqu’ils présentent leur livre dans les classes ? » s’interroge-t-elle, en émettant l’hypothèse qu’ils viennent de l’extérieur de Montréal ou qu’ils n’ont peut-être pas l’occasion de visiter les milieux scolaires.

Selon Suzanne Pouliot, les auteurs font le choix de parler des différences plutôt de ce qui se ressemble. « On est semblables en justice, en amour, dans plein de choses. Mais peu d’auteurs misent sur ça. Ils montrent plutôt les oppositions », dit-elle. Elle remarque que les auteurs ne procèdent pas non plus par enquête sur les milieux, en posant des questions aux immigrants, par exemple. « On saupoudre les stéréotypes, on met des baklavas ici et là pour dire : “Voyez ? On ne vous oublie pas.” » Au-delà des auteurs, c’est surtout l’éditeur qui a le dernier mot, croit pour sa part Rachel DeRoy-Ringuette.

Les choix des profs

Les profs ont aussi leur rôle à jouer pour la diversité, a soutenu Martin Lépine, spécialiste de didactique. Dans le cadre de son doctorat en éducation à l’Université de Montréal, il a mené une vaste enquête sur les pratiques des enseignants au primaire lorsqu’il s’agit de faire apprécier la lecture. Grâce aux données de plus de 500 questionnaires retenus, le chercheur a constaté que ce qui influence le plus les profs dans le choix des livres qu’ils enseignent est leurs goûts personnels.

L’autre grand constat est que les enseignants interrogés — surtout des femmes, du secteur public, dont une minorité issue de l’immigration — ne donnent pas à lire des ouvrages faisant une place à la diversité culturelle. « Si j’arrive de la Syrie et que je me cherche dans les oeuvres littéraires, je vais me chercher longtemps », note M. Lépine. Les oeuvres les plus enseignées — chacun des profs devait en nommer deux ou trois — sont très diverses et ne se répètent pas beaucoup. Sur 1101 entrées, force est d’admettre que les personnages sont surtout très Blancs et francophones.

La formation des maîtres varie énormément d’une université à l’autre et, bien souvent, certains enseignants passent à côté d’une formation sur l’appréciation et la diversité de la littérature jeunesse, ont fait remarquer les chercheurs présents au colloque. Il semble qu’il faudra s’armer de patience pour voir un changement. « Plus il y aura d’enseignants issus de l’immigration récente, peut-être y aura-t-il plus de place faite à l’étranger dans les livres », conclut Martin Lépine.

Voilées et soumises

La doctorante en co-tutelle à l'Université de Montréal et à l'Université de Liège, Julie Bergeron-Proulx, s’est intéressée à la question du port du voile dans la littérature jeunesse francophone. Très peu de livres québécois pour jeunes existent sur le sujet, le corpus étudié a donc été constitué d’ouvrages de fiction français, disponible chez nous. Le constat ? Une majorité écrasante de livres parle du port du voile comme d’une soumission de la femme. « Ici, la liberté ne peut consister qu’à retirer le voile, pas à décider de le porter », a remarqué la chercheuse de l’Université Concordia, qui explique que cette vision de la laïcité est, depuis longtemps, largement prônée en France.

3 commentaires
  • Ghisline Larose - Abonnée 14 mai 2016 07 h 24

    Diversité

    Étrangement, en lisant ce terxte je me demande quel est le fond du problème? N'est-il pas normal qu'arrivant dans un pays je regarde ce qu'est ce pays? Que je veuille m'Y intéresser et faire ma place?
    Dois-je m'attendre à retrouver mon histoire dans le pays d'accueil?

    Quand aux enseignants, on retrouve beaucoup cette diversité dans les universités ...
    Il serait intéressant d'avoir une plus grande diversité dans les classes du primaire et du secondaire... Il faudrait peut-être revoir notre laïcité qui ne fait pas bon ménage avec le port de symboles religieux dans nos écoles..À titre d'exemple, quand on enseigne aux jeunes le cours obligatoire du ÉCR, on peut douter que les bons croyants aient une façon objective de transmettre le contenu qui est très critiqué en soi...

    • Jacinthe Lafrenaye - Inscrite 15 mai 2016 19 h 55

      Le port de symboles religieux n'a pas lieu d'être dans les écoles, ni pour les enseignants et ni pour l'étudiant.

  • Sylvain Auclair - Abonné 15 mai 2016 13 h 05

    Et au Canada?

    A-t-on pensé à étudier comment les livres canadiens-anglais présentent les francophones de leur beau et grand pays bilingue?