Être jumelés pour mieux s’intégrer

Au Québec, alors que l’on compte 4500 parrainages privés, à peine 900 réfugiés syriens ont été pris en charge par l’État et installés en région.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Au Québec, alors que l’on compte 4500 parrainages privés, à peine 900 réfugiés syriens ont été pris en charge par l’État et installés en région.

Au Québec, les quelque 1000 réfugiés syriens qui sont parrainés par l’État sont installés en région. Récit des défis d’intégration, dans la très francophone ville de Saint-Hyacinthe.

Elles ne se connaissent pas, ont vécu sur deux continents et ne parlent pas la même langue. Pourtant, il semble que ce sera un match parfait, pour Lise Amyot et Robert Marquette, un couple de Saint-Hyacinthe jumelé à la famille Hac Gazi, des réfugiés syriens parrainés par le gouvernement. « Ils nous sourient tout le temps, se réjouit Mme Amyot. J’ai l’impression que ça va être facile. »

Au Québec, selon le type de prise en charge, les réfugiés ne reçoivent pas les services de la même manière. Dans le cas d’un parrainage privé — dont ont fait l’objet 4500 Syriens en 2015-2016 —, c’est la famille d’ici qui a, pendant au moins un an, la responsabilité financière des réfugiés syriens accueillis. Elle est également responsable du logement, de la recherche d’emploi, de toutes les démarches pour le bilan de santé et les soins, l’inscription à l’école et l’inscription aux cours de francisation, jusqu’au permis de conduire. Et c’est à travers cet accompagnement que la famille immigrante s’initie à la culture. C’est presque une adoption.

En revanche, lorsque c’est l’État qui parraine — c’est le cas pour 900 réfugiés syriens que le Québec accueille dans les 13 villes de région —, la famille syrienne n’est pas prise en charge par une seule famille, mais par un réseau qui s’occupe en même temps de toutes les familles nouvellement arrivées. C’est donc l’organisme communautaire local qui s’occupe de toutes les démarches administratives, d’emploi, de santé, etc. Pour socialiser, comme les familles sont plus laissées à elles-mêmes, elles n’auraient que très peu d’options si ce n’était des programmes de jumelage qui existent dans certaines régions.

 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Lise Amyot et Robert Marquette (au centre), un couple de Saint-Hyacinthe, ont été jumelés à la famille Hac Gazi.

À Saint-Hyacinthe, la Maison de la famille des Maskoutains (MFM), qui a une longue expérience dans le domaine, vient tout juste de lancer sa propre initiative afin de recruter des bénévoles désireux d’être jumelés à des Syriens. « L’objectif est que [les Syriens] s’intègrent dans la communauté d’accueil et que la communauté soit prête à les recevoir », explique Marthe Duhaime, responsable du jumelage familial à la MFM.

Des défis

Pour que le courant passe, il faut que les deux familles jumelées aient un minimum en commun. Sur le site de la Maison de la famille, on dit des Syriens qu’ils sont très accueillants et hospitaliers, que la famille est un sujet de conversation apprécié et qu’ils ont comme loisir « le soccer, la danse, la musique et la “jasette” ». Soit. Au-delà des clichés, Marthe Duhaime s’occupe de dresser des profils plus précis des familles et de leurs besoins. « Par exemple, il y a une femme, une infirmière, que je vais jumeler avec une Syrienne qui est enceinte et qui accouche dans deux mois et qui a fait la majeure partie de sa grossesse dans les camps de réfugiés. »

Marthe Duhaime remarque que les femmes sont plus réticentes à l’idée d’être jumelées, même si c’est à une autre femme. L’un des défis, selon elle, sera de les amener à sortir du cadre de la maison. « Elles ne sont pas toujours à l’aise. Je les ai rencontrées seules et elles m’ont dit qu’elles ne se voient pas sortir de la maison. Ce n’est pas facile parce qu’elles doivent s’occuper des enfants. Si elles reçoivent la visite d’autres femmes, c’est différent, par contre », dit-elle.

Briser la glace, quand on n’a pas la même culture et — surtout — lorsqu’on ne parle pas la langue de l’autre, n’est pas chose simple. C’est l’autre, voire le principal défi des Syriens dans leur nouvelle vie. Dans le cadre du projet de jumelage, ils ont toutefois droit à une banque de 12 heures de services d’un interprète, et un dictionnaire de poche français-arabe est remis aux familles jumelées.

Un échange enrichissant

Dans le boisé d’une cabane à sucre de Saint-Jude, Robert et Lise discutent avec la famille avec laquelle ils sont jumelés. « C’est sûr qu’on va les amener à Québec », lance Robert. Ottawa est aussi dans les plans. Les pique-niques dans les parcs, une visite dans un refuge d’oiseaux de proie, des séances de manucure pour les femmes de la famille… « On a déjà plein d’idées », interrompt Lise Amyot, enthousiaste. Mohamed Hac Gazi, à qui l’interprète traduit tout, lève le pouce en l’air, tout sourire. « Notre implication, c’est seulement pour les loisirs, poursuit Lise. Et ce qui est bien, c’est que rien n’est imposé. Tout se fait dans un contexte amical. »

Ouvert sur le monde, le couple de retraités a un gendre cubain, une bru mexicaine et a beaucoup voyagé, notamment au Moyen-Orient. Pour eux, l’échange sera enrichissant des deux côtés. « On va beaucoup apprendre de leur culture et je vais essayer de leur transmettre la mienne. Dans le bénévolat, on donne, mais on reçoit beaucoup aussi », dit Robert Marquette. Son épouse dit avoir hâte d’entendre Mohamed jouer du piano, lui qui, en Syrie, était musicien dans des réceptions privées. À travers le traducteur, Robert lui explique qu’à Saint-Hyacinthe, il y a beaucoup d’emplois dans l’agroalimentaire.

« Je travaillais dans la musique et peut-être que je ne suis pas aussi en forme que les jeunes pour ce type de travail qui peut être très physique, mais quand on change de pays, il faut oublier ce qu’on faisait avant si on veut trouver du travail », reconnaît M. Hac Gazi. L’interprète, Abdu el-Alamy, ajoute que lui-même travaille désormais comme comportementaliste et coach canin alors qu’il a pratiqué pendant 15 ans la médecine vétérinaire.

Jusqu’ici, peu de familles maskoutaines se sont manifestées. Le seul jumelage qui a été bouclé est celui entre Robert et Lise et la famille Hac Gazi. « Ce n’est pas par manque d’intérêt, mais les familles aujourd’hui sont très occupées. Elles ont des enfants, deux emplois… Le temps est moins là », constate Marthe Duhaime, qui ne perd pas espoir de réaliser d’autres jumelages. « J’aimerais que chaque citoyen de Saint-Hyacinthe connaisse quelqu’un qui connaît ou est ami avec un Syrien. Il me semble que c’est un objectif atteignable », conclut-elle, confiante.

4 commentaires
  • Pierre Grandchamp - Abonné 7 mai 2016 06 h 58

    La barrière de la langue

    Pour accompagner, il faut communiquer. Il faut que la famille québécoise qui veut parrainer connaisse un peu la langue de l'autre. Sinon, c'est moins invitant, mois attrayant.

    Mon épouse et moi avons accompagné quelques familles de réfugiés Colombiens....mais je parle l'espagol. Puis, de toute façon. le français et l'espagnol sont 2 langues latines. Tandis qu'Il y a un monde de distance entre l'arabe et le français.

    Il y a un univers de différence entre une famille de réfugiés parrainée par l'État et une famille de réfugiés parrainée par l'État. Dans le dernier cas, après quelques mois, la famille est plutôt laissée à elle-même. Je pense, en particulier, au gros défi du permis de conduire en région.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 8 mai 2016 08 h 02

      Correction: il y a un univers de différence entre une famille parrainée par le privé et une famille parrainée par l'État.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 7 mai 2016 17 h 43

    Le problème "colossal" du permis de conduire en région

    Dans cette famille de réfugiés, y-a-t-il quelqu’un qui avait un permis de conduire en Syrie Si oui, il faut le faire traduire par un traducteur professionnel. Cette personne peut conduire pendant 6 mois à compter de l’arrivée ici.

    Et puis, commence l’aventure d’ouverture du dossier à la SAAQ suivie du défi de préparation à l’examen théorique : UN DÉFI HYPER COLOSSAL. Et je n’ai pas parlé de l’examen pratique!

    S’il n’avait pas de permis, il doit faire comme tout jeune Québécois et aller dans une école de conduite (environ 950$)…et il ne peut conduire seul.

    Il est là le paradoxe d’envoyer des réfugiés en région : en région, dans la plupart des cas, parler d’autonomie c’est parler de conduire un véhicule automobile à un moment donné.

    Il me semble évident que le couple syrien parrainé par Robert et Lise devra se rendre à l’évidence : ça va prendre des lunes avant qu'il puisse posséder et conduire une auto.A moins de faire comme plusieurs : conduire sans permis valide. :)

    • Pierre Grandchamp - Abonné 8 mai 2016 12 h 25

      Accompagner une famille de réfugiés, c'est en vue de l'amener peu à peu vers l'autonomie.

      Or, on peut se débrouiller à Montréal, et même à Laval, sans auto. Mais, en région, un jour ou l'autre la famille va ressentir le besoin d'avoir un véhicule. Avoir un véhicule signifie arrêter d'être aux dépens des autres, tout le temps. Quand va venir le temps d'aller travailler, ça va prendre un véhicule.....pis un permis de conduire!