Apprendre le français en même temps que le reste

Des jeunes adolescents de la polyvalente Hyacinthe-Delorme, dont des réfugiés syriens nouvellement arrivés, en compagnie d'étudiants en travail social du cégep du Vieux-Montréal et de leur enseignante.
Photo: Lisa-Marie Gervais Le Devoir Des jeunes adolescents de la polyvalente Hyacinthe-Delorme, dont des réfugiés syriens nouvellement arrivés, en compagnie d'étudiants en travail social du cégep du Vieux-Montréal et de leur enseignante.

Au Québec, les quelque 1000 réfugiés syriens qui sont parrainés par l’État sont installés en région. Récit des défis d’intégration, dans la très francophone ville de Saint-Hyacinthe.

« Combien de réfugiés syriens ont été accueillis par le Canada en 2013 ? » La question est posée par un étudiant du cégep du Vieux-Montréal à des jeunes de la polyvalente Hyacinthe-Delorme. Dans la bruyante agora, les élèves, sourcils froncés, donnent leur langue au chat. « Neuf ! » lance le cégépien, venu avec un groupe de camarades tenir un kiosque d’information sur les réfugiés syriens.

Sensibiliser les ados n’est pas un luxe. Dans cette école, située dans une ville comme Saint-Hyacinthe qui compte 96 % de francophones, les immigrants, surtout des réfugiés parrainés par l’État, sont de plus en plus nombreux. Alors que leur nombre stagnait, il est passé du simple au double en trois ans, soit d’environ 40 ados à presque 100 cette année. Et depuis maintenant deux mois, neuf jeunes Syriens tentent de se faire une place dans cette école de quelque 2000 élèves.

Un peu par ignorance et non pas parce qu’ils sont mal intentionnés, certains étudiants intrigués tiennent des propos parfois déplacés à leur endroit. Mais c’est extrêmement rare, selon Kevin Cournoyer Arredondo, éducateur spécialisé qui travaille au service d’intégration linguistique, scolaire et sociale (ILSS) de la polyvalente Hyacinthe-Delorme. « Je suis agréablement surpris de l’accueil qui est fait aux Syriens », dit-il.

Aîné d’une famille de neuf enfants, le jeune Ali, 15 ans, s’est même déjà fait des amis québécois. « Bonjour, ça va ? » dit-il, dans la cohue du dîner. « Lui, fou, Madame », dit un autre de ses amis syriens, sous un éclat de rire général. Comment communiquer lorsque deux langues si différentes séparent des amis ? « On parle avec les mains, ou on traduit avec le téléphone », explique Alexandre Tissot, un jeune ado de la polyvalente.

Lui et son nouvel ami syrien, Ali, se sont rencontrés parce qu’ils habitent tout près. Alexandre ne semble pas se formaliser outre mesure des problèmes de communication qu’il a avec son ami venu de loin. Il est plutôt fasciné par la bonne humeur et la gentillesse de ses voisins. « Je suis déjà rentré dans leur maison. Ils nous offrent toujours quelque chose, le thé, raconte Alexandre. Mais c’est fou, ils n’ont vraiment rien. »


Comme à la maternelle

Pour Ann Richer, qui s’est vu confier la classe des neuf nouveaux Syriens, enseigner en francisation, c’est du sport. « Quand je sors de là, on dirait que je viens de jouer une partie de soccer, rigole l’enseignante. Je ne peux pas les laisser une minute, sinon je perds le contrôle de la classe. »

Ici, le défi, c’est qu’ils parlent tous la même langue et ont tout le loisir de placoter entre eux. Et s’ils ne comprennent pas, tous les yeux se tournent vers la jeune Meram, qui parle un peu anglais. « Quand quelqu’un a un déclic, il l’explique à tous les autres en arabe. Je peux rapidement perdre le contrôle », souligne Mme Richer.

Si les garçons, qui socialisent par le sport, s’intègrent plus facilement, les filles, en général plus studieuses, apprennent quant à elles rapidement la langue. « [Les élèves syriens] n’ont pas tous le même niveau, il faut s’adapter à chacun », constate Ann Richer. Neuf élèves, neuf cours différents.

« J’ai déjà eu des Népalais qui vivaient en camp depuis trois générations. D’autres avaient vécu de la violence », raconte pour sa part Mélissa Laplante-Massé, également enseignante en francisation. « S’ils viennent d’un pays arabe ou perse, ils ne connaissent pas toujours notre alphabet. On part de la base. »

Ayant été enseignante à la maternelle, Ann Richer se sert souvent de son ancien matériel, comme de grosses lettres à manipuler. « Ils apprennent à placer les lettres de l’alphabet en ordre. Ils ont tendance à écrire les mots à l’envers, en commençant par la dernière lettre », dit-elle dans un sourire. Au total, elle leur enseigne 9 périodes sur un cycle de 10 jours. « Ce n’est pas beaucoup. » Normalement, les élèves en francisation ont entre 12 à 16 périodes. Mais en fin d’année, c’est tout ce que le budget de la commission scolaire permet.

Le défi des ados

Changer de pays à l’adolescence, en cette importante période de transformation et de crise, n’est pas chose facile. En ce sens, les tout-petits qui sont au primaire éprouvent moins de difficultés d’adaptation et d’apprentissage — sauf s’ils ont vécu de graves traumatismes. « Ils commencent à être fragiles après la 4e année du primaire. Même si ça demeure toujours du cas par cas », fait remarquer Nicole Kervin, directrice du service ILSS. N’empêche, en quelques mois, les bambins ont des conversations courantes en français et n’auront pas de mal à rattraper le programme.

Or, rien n’est moins sûr pour un jeune adolescent qui doit non seulement apprendre le français, mais qui doit rattraper tout le programme secondaire en peu de temps pour obtenir son diplôme en secondaire 5. Et en réalité, très peu de ces jeunes obtiendront leur diplôme d’études secondaires au secteur “ jeunes ”, confirme-t-on au service ILSS. « Encore là, ça dépend de la résilience. J’ai eu un élève qui était complètement analphabète et après deux ans, il écrivait des textes de niveau secondaire », raconte Mélissa Laplante-Massé.

Forte de son expertise en accueil de réfugiés, la polyvalente Hyacinthe-Delorme est plutôt bien outillée pour encadrer ces jeunes. Chacun fait l’objet d’un suivi individuel et à l’âge de 16 ans, l’équipe du service ILSS se rencontre pour faire un portrait de sa situation. « On ne peut pas en échapper. Sinon, ils n’ont pas de repères. Leurs parents comprennent encore moins comment le système fonctionne. »

Pression familiale

Sans compter que ces jeunes ont souvent une pression familiale pour rapidement lâcher l’école et trouver du boulot afin de contribuer au revenu de la maison. « Il faut qu’on trouve des moyens de les raccrocher pour qu’ils restent ici au secteur “ jeunes ”, sinon le ministère de l’Éducation ne nous finance pas », explique Mme Kervin.

À l’inverse, certains se font talonner par leurs parents pour entrer à l’université, ce qui n’est pas toujours possible. « Ça nous brise le coeur ,mais souvent, les élèves n’ont pas des attentes réalistes », note Mme Kervin. S’ils ne sont pas « diplômables », ils sont encouragés à poursuivre leurs études secondaires à la formation aux adultes ou sont dirigés vers un diplôme d’études professionnelles, une attestation, etc.

Nicole Kervin s’inquiète de les voir partir trop vite. Car rien ne les oblige à poursuivre leurs études. Et souvent, les réels problèmes apparaissent deux ou trois ans après l’arrivée. « Pour les cas particuliers des réfugiés, je me demande si on ne devrait pas les garder ici jusqu’à 21 ans, suggère-t-elle. Ça ne veut pas dire que sans ça ils ne vont pas réussir. Parce qu’eux, contrairement à nous, sont de vrais battants. »

5 commentaires
  • Françoise Dumitrescu - Abonnée 5 mai 2016 06 h 59

    Péril

    Ces jeunes venus d'un pays où leur vie était en péril doivent-ils devenir des jeunes dont leur avenir est en péril dans cette terre d'accueil.
    C'est aussi le péril de la langue d'une peuple.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 5 mai 2016 07 h 18

    L'Éducation des adultes va en dépanner plusieurs

    Selon mon expérience, plusieurs de ces ados devront aller compléter leur cours secondaire à l'éducation des adultes où ils apprendront chacun à leur rythme. Tout dépendant de leurs connaissances en français.

    Comme le souligne l'article, il y a un risque que ces jeunes de 16 ans et plus lâchent l'école pour aller travailler et aider leurs familles.

  • Gilles Théberge - Abonné 5 mai 2016 10 h 14

    Non mais vous rendez-vous compte...?

    Que de nombreux obstacles se dressent sur leur chemin, juste pour des questions budgétaires...

    Alors l'intégration se fera à moitié, parce que la commission scolaire ne dispose pas des ressources suffisantes!

    Personne ne s'indigne de cette situation...?

  • Pierre Grandchamp - Abonné 5 mai 2016 14 h 24

    Parfois manque de réalisme. Parfois accomplir de grandes choses.

    Comme le souligne l'article, il arrive parfois que des jeunes réfugiés, à la fin du secondaire, rêvent en couleurs. Ou encore que ce soit les parents qui rêvent en couleurs pour leur progéniture. Dans ces cas-là, on dirait que le fait de se trouver ici les amène à penser que tout est possible.

    J'en ai connus qui sont allés perdre leur temps inutilement au cégep alors qu'ils auraient pu aller apprendre un métier, faire un DEP.

    Comme j'en ai connus des réfugiés admirables qui, à force de travail et de résilience et de persévérance, ont réussi des études collégiales techniques, voire universitaires: ces personnes ont toute mon admiration....et pourraient faire la leçon à beaucoup de jeunes Québécois. Je pourrais donner plusieurs exemples.

    Pour les réfugiés parrainés par l'État, la première année en sol québécois comporte beaucoup d'embûches. Il y a tellement de choses en même temps:la langue, le climat, la santé, l'école, l'adaptation à une nouvelle manière de vivre, la carte de débit, faire l'épicerie, se débrouiller sans auto et toujours quémander pour se déplacer(en région où le transport par autobus n'est pas toujours pratique).....etc...etc.

  • Michèle Lévesque - Abonnée 5 mai 2016 16 h 32

    Arc-en-ciel

    Remarquable article, mais ce que ça fait mal de lire ceci (je cite) : "Sans compter que ces jeunes ont souvent une pression familiale pour rapidement lâcher l’école et trouver du boulot afin de contribuer au revenu de la maison. « Il faut qu’on trouve des moyens de les raccrocher pour qu’ils restent ici au secteur “ jeunes ”, sinon le ministère de l’Éducation ne nous finance pas », explique Mme Kervin.”

    Un autre pavé lancé par nos incompétents doublés d'indifférents de service dans la mare de l'intégration, de la francisation et de l'éducation.

    Bravo M. Couillard et Cie pour votre cohérence. Chapeau. Imposer, donner des directives, jouer sur la culpabilité et ne pas prendre votre responsabilité non seulement gouvernementale, mais simplement citoyenne, nous vous reconnaissons bien ici.

    Arc-en-ciel en lisant ceci car la joie est au coeur de voir cet accueil, la nouvelle vie qui s'ouvre devant les réfugiés et tout ce beau travail, mais les larmes, la tristesse et la colère, empêche le soleil de briller sur l'expérience qui devrait être celle de tout le monde, pas seulement celle des écoles aux prises avec des restrictions qui leur rendent la tache très difficile.

    Tant pour cet article que pour le premier de cette série de trois sur les réfugiés en région, les commentaires d'abonné(e)s manifestent souvent une inquiétude bien légitime quant à l'intégration réelle de ces gens dans notre Québec. C'est aux gouvernements à faire des lois et donner des moyens (je souligne) pour que le Québec francophone ne meure pas dans l'exercice.