Se questionner sur l’état de l’université

Alice Mariette Collaboration spéciale
Pierre-Luc Landry, professeur adjoint au Département d’études françaises du Collège militaire royal du Canada, regrette que le texte de Bill Readings ait été ignoré au Québec.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Pierre-Luc Landry, professeur adjoint au Département d’études françaises du Collège militaire royal du Canada, regrette que le texte de Bill Readings ait été ignoré au Québec.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Comment continuer à habiter une université déjà en ruine ? Les 12 et 13 mai prochains, des chercheurs, professeurs et étudiants de tous les horizons réfléchiront ensemble à cette question métaphorique. Lors du colloque 42 du 84e congrès de l’Acfas, ils auront pour point de départ l’essai de Bill Readings, The University in Ruins (Harvard University Press), paru en 1996 et traduit en français sous le titre « Dans les ruines de l’université »  en 2013 (Lux Éditeur).

Il y a 20 ans, « The University in Ruins »  était publié pour la première fois, deux ans après le décès de son auteur, Bill Readings, dans un accident d’avion. Ce professeur de littérature comparée à l’Université de Montréal, âgé de 34 ans au moment de sa mort, proposait alors un état des lieux et une analyse du nouveau rôle de l’université dans un contexte de mondialisation, mais aussi de déclin de l’État-nation comme modèle dominant. Un ouvrage visionnaire, qui, 20 ans après, est toujours d’actualité. « Ce colloque est plus qu’un hommage, indique Jean-François Vallée, professeur au Département de lettres du Collège de Maisonneuve, ami de l’auteur et coorganisateur du colloque 42. Vingt ans plus tard, le but est de partir de cet essai, un peu comme prétexte, pour réfléchir à l’université d’aujourd’hui. »

M. Vallée a coorganisé ce colloque avec Pierre-Luc Landry, professeur adjoint au Département d’études françaises du Collège militaire royal du Canada. Pour ces deux jours, ils ont décidé de réunir des professeurs d’université et de cégeps, des chercheurs et des étudiants, venant de villes ou de régions. Les conférenciers sont répartis en différents panels, aux titres métaphoriques, autour des réflexions contenues dans le livre de Bill Readings, sur l’université d’aujourd’hui, d’hier et de demain, ainsi que de propositions pour « habiter les ruines de l’université ». « Il y a des participants qui vont nous présenter des projets qu’ils ont déjà faits et qui réfléchissent à la question de l’université, certains qui viennent proposer des réflexions philosophiques et d’autres qui viennent juste discuter, sans propositions établies d’avance », commente M. Landry.

Un texte trop longtemps ignoré

Pour les coorganisateurs, le but du colloque est aussi de redonner à l’ouvrage de Bill Readings ses lettres de noblesse. « J’avais l’impression qu’on avait besoin, d’une certaine manière, de ramener Bill Readings dans le discours intellectuel québécois parce que ce qu’il propose dans son livre est extrêmement important, estime M. Landry. Il était un grand penseur, et je crois que sa mort prématurée a fait que l’on a trop peu discuté de ses propositions. » C’est en s’intéressant à la recherche-création que le professeur a porté ses réflexions sur l’université en tant que concept et institution. « Mon directeur de postdoctorat de l’époque m’a recommandé d’aller lire ce texte et je l’ai trouvé vraiment stimulant », explique-t-il.

De l’avis des deux professeurs, la traduction tardive de l’essai en langue française, soit 17 ans après sa première publication, est le signe que le livre a été totalement oublié au Québec. « Je trouve qu’il est dommage que l’on continue de se référer aux textes d’autres penseurs qui ont fait école, alors que le texte de Bill Readings au Québec a été absolument ignoré jusqu’à tout récemment de par sa traduction, commente M. Landry. Maintenant qu’il est disponible, qu’on en parle, j’espère que dans 20 ans on aura compris [que Readings] était un penseur extrêmement important et qu’on sera rendus plus loin grâce aux prémisses de sa réflexion. » Selon eux, Bill Readings réfléchit dans cet ouvrage à tout ce que la société est en train de remettre en question aujourd’hui. « Les préoccupations sont exactement les mêmes, à peu de chose près, estime M. Landry. J’ai l’impression que tout ce qu’il y a dans son texte est encore dans le discours en ce moment, qu’on est encore en train de réfléchir aux mêmes choses. »

Repenser les modèles

Selon M. Vallée, pour que les universités puissent résister à la mondialisation économique, il est nécessaire de trouver d’autres façons de penser et d’être capable d’aller chercher de nouveaux modèles pour combattre le schéma actuel. « Le livre de Readings continue d’être une pierre parmi d’autres dans les armes pour lutter contre la formule dominante aujourd’hui », pense-t-il. Toutefois, le professeur rappelle que ces nouvelles façons de faire ne doivent pas ressembler au passé. « Selon Readings, il ne faut pas avoir de nostalgie pour le modèle de l’université précédent », ajoute-t-il.

Une vision partagée par M. Landry, qui estime que la pensée de Bill Readings était distante de la formule « c’était mieux avant ». S’il y a eu une époque glorieuse, celle de l’« université de culture », instituée par Wilhelm von Humboldt en Allemagne, à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle, celle-ci n’a aujourd’hui plus de raison d’être et il est désormais nécessaire de repenser les modèles. « Les professeurs publient des articles, participent à des colloques un après l’autre sans jamais renouveler la manière de réfléchir, et la recherche-création à laquelle je m’intéresse propose de faire les choses autrement », explique-t-il. Il rappelle que, si pour Bill Readings l’université est déjà en ruine, il est toutefois important de continuer à l’habiter.

Si le texte de Bill Readings est toujours d’actualité 20 ans après sa publication, les deux professeurs pensent qu’il va le rester encore longtemps. « Si on observe ce qu’il se passe dans beaucoup d’universités un peu partout dans le monde, on constate que les programmes d’humanité, d’art ou de lettres sont souvent mis dans des entités de plus en plus grandes, puisqu’il est plus facile pour les universités d’aller couper dans ces grosses entités », pense M. Vallée. Il ajoute que les différents projets de restructuration des universités se font souvent au détriment des programmes d’humanité, qui rapportent moins d’argent. « On privilégie les programmes d’application concrète pour la recherche, ce qui est plus intéressant dans la logique du marché qui domine en ce moment, ajoute-t-il. Les programmes d’humanité, peu à peu, vont sans doute perdre de leur pertinence pour les universités, en termes de marché. »

Les professeurs espèrent que ce colloque ne sera pas « la fin de quelque chose », mais plutôt le lancement d’autres réflexions pour les années à venir.