Des établissements qui changent les choses

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Les services d’éducation préscolaire permettent aux enfants en milieux défavorisés de mieux rattraper les enfants de milieux plus aisés dans leurs capacités d’apprentissage au moment d’amorcer leur parcours scolaire.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Les services d’éducation préscolaire permettent aux enfants en milieux défavorisés de mieux rattraper les enfants de milieux plus aisés dans leurs capacités d’apprentissage au moment d’amorcer leur parcours scolaire.

Ce texte fait partie du cahier spécial ACFAS 2016

Les enfants issus de milieux socioéconomiques défavorisés obtiennent de meilleurs résultats scolaires à 12 ans s’ils ont fréquenté de manière intensive un service d’éducation préscolaire en bas âge. Et il y a plus : en sixième année du primaire, l’écart de réussite scolaire entre les jeunes issus de milieux aisés et ceux issus de familles pauvres disparaît lorsque ces derniers ont fréquenté un Centre de la petite enfance (CPE) avant leur arrivée sur les bancs d’école. Ces conclusions ont été dévoilées en décembre dernier dans un article de la revue scientifique Pediatrics, grâce aux données collectées à travers l’Étude longitudinale du développement des enfants du Québec (ELDEQ).

Les données de l’ELDEQ avaient déjà démontré auparavant que les services d’éducation préscolaire permettaient aux enfants en milieux défavorisés de mieux rattraper les enfants de milieux plus aisés dans leurs capacités d’apprentissage au moment d’amorcer leur parcours scolaire. Mais ces nouveaux résultats ont étonné Sylvana Côté, professeure au département de médecine sociale et préventive à l’Université de Montréal et l’une des signataires de cet article scientifique, dont la première auteure est la postdoctorante Julie Laurin. Mme Côté ne s’attendait pas à ce que les répercussions persistent ainsi à travers les années. « On ne pensait pas que cela allait tenir longtemps. Une fois que les enfants entrent à l’école primaire, il y a tellement d’autres facteurs qui viennent influencer la réussite scolaire et le développement social », dit-elle. Pourtant, l’évaluation des capacités en lecture, en écriture et en mathématiques des jeunes suivis par l’ELDEQ, lorsqu’ils avaient douze ans, a « montré que les effets persistaient sur une mesure de performance scolaire telle que celle utilisée par le ministère de l’Éducation en 6e année ».


Une première

Non seulement ces résultats donnent un indice solide sur lequel baser la poursuite du programme des CPE, mais ils sont les premiers à travers le monde à révéler, de manière aussi significative, les répercussions à long terme d’un service d’éducation préscolaire. « Il y a peu d’endroits à l’international où il y a des programmes comme au Québec, où il y a une proportion assez importante d’enfants pauvres qui participent, indique Mme Côté. Aux États-Unis, les services d’éducation préscolaire coûtent très cher et ce n’est pas tous les enfants qui y ont accès. Ou sinon, il y a des services universels, comme dans les pays scandinaves, et on ne peut pas distinguer leurs impacts sur les enfants. »

Sylvana Côté signalera assurément cette découverte parmi les résultats saillants qu’elle exposera lors du colloque sur le bilan de l’ELDEQ, qui se tiendra dans le cadre du congrès de l’Acfas, le 10 mai prochain. En 1997, l’ELDEQ a amorcé un suivi annuel sur un échantillon représentatif de 2120 nourrissons québécois. Aujourd’hui, environ 1400 de ces jeunes, désormais au passage de l’âge adulte, continuent de fournir diverses informations. Cette étude a pour but de donner une vision plus large du développement des enfants au Québec dès leur naissance. « L’intérêt de travailler en longitudinal, c’est qu’on suit les mêmes enfants, puis on est capable de savoir ce qui se passe plus tard avec eux », explique Bertrand Perron, directeur des enquêtes longitudinales et sociales à l’Institut de la statistique du Québec (ISQ). « C’est un outil de compréhension, comparativement aux enquêtes de surveillance qui servent à chiffrer. C’est comme la différence entre un vidéo et une photo. » L’ISQ a dénombré 150 publications scientifiques et une quarantaine de thèses de doctorat basées sur l’ELDEQ, tandis qu’elle a réalisé de son côté une soixantaine de publications sur ces données. L’ISQ a d’ailleurs publié, le 4 mai dernier, un fascicule faisant état de l’adaptation psychosociale et scolaire des jeunes lors du passage à l’école secondaire grâce aux informations fournies par l’ELDEQ.

L’idée de cette vaste étude est venue à Richard Tremblay, aujourd’hui professeur émérite de l’Université de Montréal, après que des chercheurs américains, avec qui il avait collaboré dans le domaine de la prévention de la délinquance, eurent démarré une étude longitudinale sur le développement des enfants. « Je me suis rendu compte que c’était difficile de convaincre les gens de commencer des études à la naissance lorsqu’on pense à des problèmes d’adolescence. » Santé Québec a fini par embarquer dans le projet, avant que l’Institut de la statistique du Québec prenne le relai. D’autres partenaires majeurs se sont ajoutés avec les années, dont trois ministères provinciaux, la Fondation Lucie et André Chagnon, le Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine et l’Institut Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRSST).

« Sur le plan scientifique, c’est un succès », considère aujourd’hui M. Tremblay. Mais en ce qui concerne l’écho que trouve l’ÉLDEQ auprès des responsables des politiques publiques, son constat est plus négatif. « On ne se sert pas assez de ces connaissances, dit-il. Jusqu’à un certain point, c’est un peu décourageant qu’avec tout ce travail, toute cette recherche, qui sert un peu partout dans le monde, nos ministères et nos fonctionnaires n’aient pas l’air de comprendre que c’est à partir de ça qu’on devrait organiser les services et faire des politiques sociales qui ont du sens. »

M. Tremblay revient sur les bienfaits des CPE, que l’ELDEQ ne cesse de démontrer. « Jamais on ne fait ce qu’on devrait faire, c’est-à-dire investir beaucoup plus pour faire en sorte que les enfants des milieux défavorisés aillent en CPE et y aient des places bien encadrées, juge-t-il. Il y a toute une coordination qui est nécessaire pour qu’on puisse aider dès la grossesse ces enfants défavorisés avec un haut risque d’avoir des problèmes d’adaptation à long terme. Les CPE sont un moyen important pour réduire ces problèmes, mais c’est un moyen qui doit être articulé avec tous les autres services que l’on donne aux familles qui sont en difficulté. »


Vers une nouvelle étude?

Il souhaiterait tout de même qu’une nouvelle cohorte d’enfants soit suivie par l’ELDEQ. L’apparition des nouvelles technologies, une utilisation plus prononcée du réseau des services de garde, une présence plus importante des mères sur le marché du travail et la diminution du tabagisme, constituent plusieurs variables qui ont changé depuis 20 ans, note aussi Bertrand Perron de l’ISQ. « C’est plein de bonnes raisons de démarrer une nouvelle enquête », dit ce dernier.

« Si l’on compare le coût de ces études au coût des services qui sont mal rendus, ça ne coûte pas cher, ajoute Richard Tremblay. Dans la mesure où les fonctionnaires et les politiciens seraient capables de bien se servir des résultats […], avec des cohortes tous les dix ans on serait en meilleure position pour prendre de meilleures décisions. »