Bilinguisme et préjugés

Des parents sourds peinent à trouver une garderie pour l’enfant entendant, car leur condition en rebute plus d’un.
Photo: iStock Des parents sourds peinent à trouver une garderie pour l’enfant entendant, car leur condition en rebute plus d’un.

Parfois étiquetés à tort comme de mauvais locuteurs dans les écoles ordinaires, les enfants de parents sourds peinent à obtenir les ressources pour l’acquisition du français.

Contrairement à l’idée reçue, l’acquisition du français se passe bien pour la plupart des CODA, explique Isabelle Guay, coauteure d’une étude sur le parcours de vie de jeunes adultes CODA. À l’Institut de réadaptation en déficience physique de Québec (IRDPQ) ou à l’Institut Raymond-Dewar, les parents sourds peuvent demander une aide pour l’enfant entendant lorsqu’ils soupçonnent la présence d’un retard possible en LSQ ou en français. L’évaluation et le suivi en orthophonie tiendront compte du bilinguisme de l’enfant. Dans le milieu scolaire, il y a un risque qu’il soit vu comme étant un enfant sous-stimulé, selon Mélanie Dumaine et Isabelle Guay. Rien n’est plus faux, il faut simplement lui laisser le temps d’acquérir la seconde langue, affirment-elles.

Même certains professionnels peu familiers avec la problématique y perdent leur latin. Chaque année, l’Institut Raymond-Dewar accueille des jeunes à la prononciation française mâchée, imitant celle d’un sourd, et qui entendent parfaitement. Mélanie Dumaine explique : « Cela arrive lorsque des parents se font dire par certains audiologistes qu’ils devaient lui parler français pour stimuler cet apprentissage. Ce n’est pas une bonne idée ! Nous disons aux parents qu’ils sont les experts en LSQ pour leur enfant. De son côté, le milieu de garde, ou un autre milieu entendant significatif pour l’enfant, est l’expert en français. » De plus, des parents sourds peinent à trouver une garderie pour l’enfant entendant, car leur condition en rebute plus d’un. Là encore, les gens de l’Institut Raymond-Dewar et de l’IRDPQ font office d’entremetteurs.

Les CODA ne sont pas une clientèle prioritaire dans le réseau public. Ils reçoivent des services dans la mesure où l’on offre une aide au parent sourd, considéré comme l’usager principal. Au CPE Lafontaine, qui possède une forte expertise en LSQ, il n’y a pas de places réservées pour eux. « Plusieurs parents frappent à ma porte. Malheureusement, le ministère de la Famille ne reconnaît pas que ces familles ont des besoins particuliers », explique Marie-Claude Gagnon, directrice adjointe au CPE Lafontaine. « Lorsqu’ils commencent leur apprentissage du français, plusieurs CODA utilisent encore la grammaire propre à la LSQ. Ils ont avantage à être encadrés par une éducatrice qui comprend aussi leur langue maternelle. »

Selon Marguerite Blais, ce n’est pas demain qu’on cessera de douter des compétences des parents sourds au Québec. Notre société a du chemin à faire avant que cesse la discrimination envers eux, se désole-t-elle. « Pendant les huit ans de ma vie politique active, je me suis battue pour que la période de questions et de réponses orales à l’Assemblée nationale soit traduite en LSQ, sans succès. Lorsqu’on refuse même de traduire la période de questions sous prétexte que ça va coûter cher et que le médaillon va enlever de la place aux députés à l’écran… Les préjugés ne s’effacent pas si facilement. »

Une communauté difficile à dénombrer

Combien y a-t-il de locuteurs de la LSQ et de l’ASL ? Les chiffres varient, Statistique Canada estime ce nombre à 35 370 personnes au pays pour les deux langues. On compterait entre 5000 et 6000 locuteurs de la LSQ, mais ces données ne font pas l’unanimité. Le problème, c’est que la LSQ et l’ASL ne sont pas reconnues, donc elles ne font pas partie des choix de langues inscrites dans le recensement de Statistique Canada. En outre, les gens devenus sourds à l’âge mûr ne se référeront pas à la communauté sourde. Certains malentendants font partie de la communauté, tandis que d’autres ne connaissent pas de langue signée.