Quand le sport favorise la persévérance scolaire

Stéphane Gagné Collaboration spéciale
Le coach Martin et ses Dragons
Photo: Source BDMB Le coach Martin et ses Dragons

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Depuis 1999, un petit miracle s’opère à l’École secondaire Jeanne-Mance (ESJM). Le programme Bien dans mes baskets (BDMB) a permis à des centaines de jeunes, provenant de milieux sociaux difficiles et à risque de décrochage, d’accéder à la réussite scolaire. Comment ? En les impliquant dans une équipe de basketball, appelée les Dragons, et en leur offrant un encadrement psychosocial.

Le succès du programme est inespéré. Le directeur adjoint de l’école, Gino Ciarlo, en est tout simplement ravi. « Depuis huit ans que j’occupe ce poste, un seul jeune a quitté le programme, dit-il. À ma connaissance, il n’existe aucun autre programme aussi efficace pour contrer le décrochage. »

Les débuts

Tout a commencé il y a 17 ans lors de l’arrivée à l’ESJM de Martin Dusseault, travailleur social au CLSC du Plateau-Mont-Royal. M. Dusseault, passionné de basketball, constate qu’il y a un manque d’activités parascolaires à l’école et croit que la pratique de ce sport peut devenir un outil majeur d’intervention psychosociale. À cette époque, l’ESJM était aux prises avec des difficultés d’adaptation devant une nouvelle clientèle provenant de l’immigration et était témoin de conflits interraciaux, de violence, de consommation de drogues, etc. Le CLSC n’arrivait pas à rejoindre cette clientèle.

Constatant un intérêt de plusieurs jeunes pour le basketball, Martin Dusseault décide alors de les rejoindre au moyen de ce sport. Des équipes sont formées et l’entraînement commence. Mais le programme BDMB est plus qu’un simple programme sport-études. Contrairement à la majorité de ces programmes, les bons résultats scolaires ne sont pas une condition sine qua non au maintien de l’élève dans sa pratique sportive. Le sport est plutôt utilisé comme un outil pour maintenir le jeune à l’école et pour intervenir sur le plan des difficultés scolaires. D’ailleurs, 40 % des jeunes de BDMB éprouvent ce type de difficultés. Autre point important : BDMB ne vise pas la performance sportive à tout prix. Ce qui prime, c’est le développement positif de l’élève.

La première année du programme donne de bons résultats et les années subséquentes aussi. Si bien qu’au fil des années, BDMB a pris de l’ampleur. Aujourd’hui, 108 élèves de l’ESJM y participent, intégrés dans huit équipes, ainsi qu’une centaine de jeunes du 3e cycle du primaire dans sept écoles du Plateau-Mont-Royal. « Nous sommes aussi en train de faire des démarches pour ajouter neuf écoles primaires du quartier Centre-Sud », dit M. Dusseault. En plus de M. Dusseault, trois autres salariés sont impliqués dans BDMB ainsi que 20 bénévoles. Une partie du financement vient du ministère de la Santé et des Services sociaux et l’autre est assurée par la Fondation santé et mieux-être Jeanne-Mance, laquelle reçoit des sous notamment de la Fondation Lucie et André Chagnon et de l’organisme Québec en forme.

BDMB comme objet d’études

À la fin des années 2000, le programme a augmenté en crédibilité en devenant un objet d’études. Une équipe de chercheurs du Département de kinésiologie de l’Université de Montréal, sous la gouverne de Suzanne Laberge, a réalisé plusieurs recherches sur le sujet. Il a été constaté qu’un sport de groupe tel que le basketball, utilisé comme outil d’intervention psychosociale auprès de jeunes en difficulté, augmente leur estime de soi, développe leurs habiletés communicationnelles et les incite à l’effort répété. Il est aussi un puissant antidote au décrochage et à la délinquance. Dans une étude de Mme Laberge datant de 2011, le témoignage d’une des filles participant au programme est éloquent à cet égard. Andrea y affirme que le basket l’a surtout aidée à ne pas aller dans des gangs de rue et à ne pas prendre de drogue en plus de lui donner une grande confiance en ses capacités.

D’autres études ont fait ressortir que le programme permet aux étudiants de développer un fort sentiment d’appartenance à leur école et à leur groupe, les Dragons. C’est d’ailleurs ce que M. Dusseault veut renforcer. « Les jeunes auront bientôt leur propre salle dans l’école où ils pourront se réunir après l’entraînement, y faire leurs devoirs ou discuter. Nous projetons aussi de créer un mur des célébrités où seront exposés des photos et des témoignages d’anciens participants qui ont réussi et dont certains oeuvrent aujourd’hui au sein d’équipes de basketball professionnelles. »

BDMB comme outil d’intégration sociale

Hors des murs de l’ESJM, un projet similaire à BDMB à l’école Gédéon-Ouimet pourrait avoir des retombées intéressantes. « Il s’agit d’intégrer la pratique du basketball et l’intervention sociale au programme de francisation des jeunes réfugiés syriens dans le but de faciliter leur inclusion à la société québécoise, dit Lorraine Beauvais, chef d’administration de programmes au Centre intégré de santé et de services sociaux Centre-Sud et gestionnaire de BDMB. En mettant en place ce programme, nous favorisons ainsi le transfert de connaissances vers d’autres lieux d’éducation. »

   

Bien que le programme ne fasse pas grand bruit ici (BDMB a tout de même fait l’objet d’un documentaire intitulé Martin et les Dragons, qui sera bientôt à l’affiche dans divers festivals), il intéresse beaucoup nos cousins français. Lors de ses nombreuses conférences en France à propos de BDMB, M. Dusseault a rencontré la ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, et Thierry Braillard, secrétaire d’État aux Sports. « Nous entretenons aussi des liens étroits avec l’Agence pour l’éducation par le sport et leur délégué général, Jean-Philippe Acensi », qui est d’ailleurs venu au Québec à la mi-février pour discuter de possibles projets conjoints.

Comment expliquer ce grand intérêt de la France ? « Des projets d’intervention par le sport ont déjà été expérimentés dans ce pays, mais jamais en y incluant la dimension sociale, dit M. Dusseault. Pour eux, le croisement entre le social, le sport et l’éducation, c’est quelque chose de nouveau et ils s’intéressent beaucoup au fait de savoir comment ils pourraient intégrer de façon efficace le volet sportif dans leurs programmes éducatifs. »

Ce grand intérêt de la France pour BDMB est prometteur, mais semble confirmer l’adage qui dit que nul n’est prophète en son pays.