Il faut mettre en place des mesures de prévention

Martine Letarte Collaboration spéciale
« La maîtrise du code [alphabétique] est essentielle à la réussite et on réalise que, dans les milieux favorisés, plusieurs élèves arrivent à l’école en sachant déjà leur alphabet, mais c’est moins le cas dans les milieux défavorisés », explique Monique Brodeur, doyenne de la Faculté des sciences de l’éducation à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).
Photo: Clément Allard Le Devoir « La maîtrise du code [alphabétique] est essentielle à la réussite et on réalise que, dans les milieux favorisés, plusieurs élèves arrivent à l’école en sachant déjà leur alphabet, mais c’est moins le cas dans les milieux défavorisés », explique Monique Brodeur, doyenne de la Faculté des sciences de l’éducation à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Les élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage (EHDAA) sont devenus si nombreux dans les écoles, cégeps et universités qu’on tente de nouvelles façons de maximiser les chances de réussite de tous. C’est avec cette toile de fond que se déroule le congrès de l’Institut des troubles d’apprentissage (ITA) sur le thème « Comprendre et accompagner l’apprenant ».

Dans les écoles québécoises, on montre encore beaucoup aux élèves à lire en travaillant la compréhension des phrases. L’apprentissage du code alphabétique et de la correspondance entre les lettres et les sons n’a pas particulièrement la cote dans le programme. Or, lorsqu’on regarde les études scientifiques, cette approche ne tient pas la route.

« La maîtrise du code est essentielle à la réussite et on réalise que, dans les milieux favorisés, plusieurs élèves arrivent à l’école en sachant déjà leur alphabet, mais c’est moins le cas dans les milieux défavorisés », explique Monique Brodeur, doyenne de la Faculté des sciences de l’éducation à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Rien pour favoriser la réussite de tous les apprenants. Elle est convaincue que l’ajustement du programme est nécessaire.

« Il est important que, dès quatre ans, les enfants puissent apprendre le code alphabétique, peu importe l’école qu’ils fréquentent et qui est leur enseignant, dit-elle. En ce moment, il y a beaucoup de différences dans ce qu’on enseigne. »

Prévention

Avant d’envisager des mesures individuelles lourdes et coûteuses pour les EHDAA, Monique Brodeur, également orthopédagogue, est convaincue qu’on doit d’abord mettre en place ce genre de stratégies préventives pour tous les élèves.

« En aménageant des conditions favorables à la prévention basées sur ce que nous disent les résultats de la recherche scientifique, on favorise la réussite de l’ensemble des élèves, dit-elle. On répond en grande partie aux besoins de plusieurs, y compris ceux en difficulté d’apprentissage. C’est comme le port de la ceinture de sécurité en voiture : ça ne prévient pas tous les problèmes, mais tout de même plusieurs, et tous y gagnent. »

Une fois ces mesures mises en place pour tous, on peut se concentrer sur les élèves avec des besoins supplémentaires.

« Pour eux, on peut développer des mesures individuelles et on a plus de temps et d’énergie pour répondre de façon adéquate et adaptée à leurs besoins puisqu’on ne croule plus sous le poids des demandes d’accommodement individuel », affirme Monique Brodeur.

Par contre, mettre en place des mesures de prévention demande des efforts.

« C’est essentiel qu’il y ait un grand travail de collaboration entre les enseignants au régulier et en adaptation scolaire et les orthopédagogues, indique Monique Brodeur. Ces efforts sont toutefois largement récompensés parce que appliquer les connaissances scientifiques amène des résultats et les enseignants voient l’impact dans leur classe. C’est très motivant. »

Pour appliquer les résultats de la recherche en classe, encore faut-il avoir accès facilement à ces informations. Et y être sensibilisé lors de sa formation initiale.

« On parle de plus en plus de recherche dans le baccalauréat en enseignement de quatre ans, mais on pourrait faire mieux, par exemple en ajoutant une maîtrise professionnelle à la formation des maîtres », indique Mme Brodeur.

Puis la recherche scientifique, par définition, est toujours en évolution. Vers qui les enseignants se tournent-ils lorsqu’ils veulent accéder aux plus récents résultats de recherche sur un enjeu en particulier ?

« Ce n’est pas évident en ce moment, affirme Monique Brodeur. Nous avons besoin d’un institut national en éducation comme il y en a en santé. Il y a énormément d’information disponible et on ne peut pas recenser l’information localement, c’est trop exigeant. »


Qui est l’orthopédagogue ?

Spécialiste des difficultés d’apprentissage de la lecture, de l’écriture et des mathématiques, c’est vers l’orthopédagogue que les enseignants doivent se tourner lorsqu’un élève a besoin de mesures individuelles. Or, après la disparition du baccalauréat dans le domaine au début des années 2000 dans la foulée de la création des baccalauréats en enseignement de quatre ans, il n’y avait plus de formation offerte en orthopédagogie au Québec. « On ne savait même plus tellement ce qu’était l’orthopédagogie », affirme Monique Brodeur, doyenne de la Faculté des sciences de l’éducation à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Pourtant, les établissements scolaires continuaient d’avoir des postes d’orthopédagogues à pourvoir. Un comité interuniversitaire s’était donc formé pour créer un référentiel de compétences pour une maîtrise professionnelle en orthopédagogie. Ce sera le thème de la conférence de Monique Brodeur au congrès de l’ITA. « Le référentiel est l’objet d’un large consensus de la part des universités, dit-elle. Certaines ont créé leur programme de maîtrise, d’autres l’ajustent ou sont encore en train de le développer. » Par exemple, l’UQAM offre la maîtrise professionnelle en orthopédagogie depuis 2010. Alors que les universités travaillent à offrir une formation adéquate, le milieu du travail n’est par contre pas obligé de recourir à des orthopédagogues diplômés de la maîtrise. Afin de s’assurer que les postes d’orthopédagogues sont toujours occupés par des gens dûment qualifiés de façon à protéger le public, l’Association des orthopédagogues du Québec demande depuis plusieurs années la création d’un ordre professionnel.