L’accessibilité est plus qu’une question de sous

Catherine Girouard Collaboration spéciale
« Il nous est inconcevable de forcer un étudiant de Montréal à aller étudier en région, mais pourquoi peut-on exiger ce même déracinement aux étudiants des régions ? » demande France Dionne.
Photo: Source Charles Bilodeau « Il nous est inconcevable de forcer un étudiant de Montréal à aller étudier en région, mais pourquoi peut-on exiger ce même déracinement aux étudiants des régions ? » demande France Dionne.

Ce texte fait partie du cahier spécial Rendez-vous de l'éducation de la CSQ

Le printemps 2012 sera à jamais lié à la question de l’accès universel aux études supérieures, alors que l’annonce d’importantes hausses des frais de scolarité aura déclenché une mobilisation monstre dans la province. Mais des facteurs autres que financiers, souvent oubliés, influencent aussi cette accessibilité.

C’est du moins ce que fera valoir un panel de quatre experts lors de l’atelier « L’égalité des chances à l’enseignement supérieur » du 4e Rendez-vous CSQ de l’éducation. Bien que l’accessibilité financière soit une dimension très importante, elle ne peut à elle seule résumer l’égalité des chances d’accéder aux études collégiales et universitaires, y exposera-t-on.

L’accessibilité géographique

Selon la panéliste France Dionne, 2e vice-présidente de la Fédération des enseignantes et enseignants de cégep (FEC), l’accessibilité aux études collégiales en région est primordiale. Alors qu’environ 155 millions de dollars ont été amputés au réseau collégial depuis 2010, une baisse du nombre d’étudiants s’est aussi fait ressentir. La conjugaison de ces deux facteurs engendre des fermetures de programmes dans les cégeps de régions.

« Les étudiants en région n’ont pas toujours le droit d’étudier dans leur premier ou deuxième choix de programme parce qu’on ne peut pas leur offrir, se désole Mme Dionne, qui habite elle-même Matane. S’ils ne peuvent pas déménager, ces étudiants abandonnent souvent leurs études. » Un grave problème, alors que le décrochage scolaire est déjà un enjeu important en région. « Il nous est inconcevable de forcer un étudiant de Montréal à aller étudier en région, mais pourquoi peut-on exiger ce même déracinement aux étudiants des régions ? » demande France Dionne.

Ce manque d’offre contribue à l’exode des régions. « Quand un jeune est parti, c’est difficile de le faire revenir, dit Mme Dionne. Pourquoi ne pas consolider l’offre dès le départ pour ainsi le retenir ? » Des études ont d’ailleurs démontré que les établissements collégiaux sont des moteurs de développement économique, social et culturel dans les régions.

Pour compenser, plusieurs cégeps misent sur la formation à distance. Une solution qui a toutefois ses limites, croit Mme Dionne. « Pour ceux qui ont déjà un diplôme, la formation à distance peut être excellente, mais pour les jeunes qui commencent dans la vie et qu’on veut garder sur les bancs d’école, je me questionne sur la pertinence de cette forme de formation », fait-elle valoir.

Des solutions existent pourtant. La FEC appuie plusieurs recommandations formulées dans le rapport Demers, publié en 2013. Mme Dionne parle entre autres de mieux encadrer les jeunes dès le secondaire pour permettre un meilleur taux de passage vers le cégep, de maintenir des frais de scolarité bas pour les étudiants étrangers, ceux-ci formant une bonne partie de la clientèle des régions, de mieux coordonner et encadrer la formation à distance, et de mettre en valeur la formation technique collégiale, souvent en difficulté en région bien qu’elle réponde à une demande réelle du marché.

Les étudiants aux besoins particuliers

Même si les diagnostics de dyslexie, de déficit d’attention ou de troubles d’apprentissage sont de plus en plus courants chez les jeunes, l’accessibilité aux études supérieures reste un enjeu. « Grâce à une meilleure connaissance de ces problématiques, à une prise en charge et à une conscientisation sociale, les étudiants aux besoins particuliers ont de plus grandes chances de réussite scolaire qu’avant », fait valoir Matthieu St-Pierre-Poulin, orthophoniste et conseiller en services adaptés au collège Ahuntsic.

Alors qu’ils n’étaient qu’une quarantaine au cégep Ahuntsic en 2009, ils sont environ 400 cette année, illustre l’orthophoniste. Une hausse de 1000 %. À plus grande échelle, ces étudiants étaient environ 1300 en 2007 dans tout le réseau collégial et près de 10 000 en 2013, indique M. St-Pierre-Poulin.

Cette énorme augmentation vient toutefois avec son lot de défis. Selon l’orthophoniste, l’enjeu principal consiste à rendre l’environnement collégial adapté à tous de façon plus intégrée. « Nous avons des ordinateurs portables pour les élèves qui ont des problèmes orthographiques, mais ceux-ci doivent encore faire leurs examens dans des salles particulières, illustre-t-il. Faire remplir des formulaires de réservation de classe par chacun de leurs enseignants à chaque examen peut devenir rébarbatif et lourd. Je souhaite que ces étudiants puissent faire leurs examens en classe avec les autres. »

« Nous avons des ressources financières, des ressources humaines et des professeurs ouverts, mais il nous reste à faire l’adéquation de tout ça », fera-t-il valoir lors de l’atelier.

À l’université, les compressions budgétaires et les classes plus nombreuses rendent la tâche plus lourde pour les enseignants et chargés de cours. « Ceux-ci n’ont pas suivi de formation particulière pour intervenir auprès d’une clientèle aux besoins particuliers, dira pour sa part André Poulin, président du Syndicat des chargées et chargés de cours de l’Université de Sherbrooke. Ce n’est pas tout de leur ouvrir les portes ! Malheureusement, dans le contexte actuel, ces étudiantes et étudiants risquent de vivre un terrible retour à la réalité. »

La précarité du milieu de la recherche

Selon Luc Caron, président du Syndicat des professionnelles et professionnels de recherche de l’Université Laval, la précarité et l’instabilité dans le monde de la recherche sont aussi des problèmes qui touchent directement les étudiants. Pour rendre l’enseignement supérieur plus accessible, il faut s’assurer que les emplois à caractère scientifique sont attrayants, défendra-t-il durant l’atelier.

Or, pas moins de 82 % des professionnels de recherche disent se sentir inquiets en matière d’emploi, relate M. Caron. C’est trois fois plus que dans la population générale. Et, signe d’une grande instabilité : 40 % des professionnels de recherche ont entre 25 et 35 ans, et 75 % d’entre eux auront quitté la recherche universitaire après 8 ans.

Les étudiants se heurtent alors souvent à un mur à la fin de leurs longues études. « Ces étudiants sont bien traités par les universités durant leurs études, mais à la fin, ils se retrouvent sans perspective d’emploi », affirme M. Caron. Selon lui, les jeunes sont victimes de désinformation.

« Un jeune qui va étudier en musique sait en général dans quoi il s’embarque, illustre Luc Caron. Mais un jeune qui a un doctorat en sciences de la santé croit qu’il aura un bon emploi et un bon salaire alors que ce n’est pas vraiment le cas. Les jeunes chercheurs ont aussi le droit d’avoir l’heure juste. »

Selon M. Caron, le mode de financement de la recherche doit être revu. « Au lieu de donner des subventions à la pièce selon la performance de chaque laboratoire, il faudrait s’asseoir une fois pour toutes et décider de ce qu’on veut faire comme recherche au Québec, affirme-t-il. Ce qui manque en recherche et en général, c’est un plan de société établi sur plusieurs années. »