Les politiques n’ont pas suivi le changement de clientèle

Réginald Harvey Collaboration spéciale
Les inégalités sont surtout liées à des parcours scolaires difficiles.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les inégalités sont surtout liées à des parcours scolaires difficiles.

Ce texte fait partie du cahier spécial Rendez-vous de l'éducation de la CSQ

Il existe des sources d’inégalité qui sont propres à la formation générale des adultes (FGA) et à la formation professionnelle (FP). Quelles sont-elles ? Quels sont leurs causes et les facteurs qui les influencent ? Comment réussir à les enrayer ou à les diminuer ?

Les personnes qui fréquentent ce type de formations font face à une inégalité profonde : « Souvent, ces gens ne sont pas à l’aise pour fonctionner dans le milieu scolaire formel », résume Daniel Baril, qui était responsable de la recherche depuis 2000 à l’Institut de coopération pour l’éducation des adultes (ICEA) ; il en est devenu le directeur général en septembre dernier.

Il apporte ces explications : « À la FGA, où un étudiant sur quatre a entre 16 et 20 ans, les inégalités sont surtout liées à des parcours scolaires difficiles. Dans certains cas, les jeunes adultes sont des décrocheurs et les personnes plus âgées n’ont pas de diplôme ; elles ont été absentes longtemps du réseau. Il en résulte pour les uns et les autres un déficit scolaire important et un manque de confiance en soi ; ces gens-là font souvent face à un vécu d’aliénation face au milieu scolaire. »

À l’heure actuelle, environ 17 % des nouveaux inscrits à la FGA sont des jeunes qui passent directement du secteur jeunes à l’éducation des adultes. Il en va autrement pour la FP : « C’est fondamentalement différent parce que 80 % des gens qui y sont inscrits ont 20 ans et plus. On peut donc dire que ce sont des personnes de profil plutôt adulte. On retrouve principalement là des problématiques sur le plan des besoins de formation : il faut avoir le temps et vraiment être en mesure de suivre une formation qualifiante pour améliorer son sort à l’emploi, ce qui est la cause des inégalités. »

Les sources des inégalités ne sont donc pas fondamentalement les mêmes : dans le cas de la FGA, il s’agit davantage d’une culture scolaire qui est en cause ; du côté de la FP, la problématique s’avère plus structurelle et repose en grande partie sur l’aménagement du temps.

Une refonte structurelle

 

L’ICEA tente de trouver les moyens de réduire ou d’enrayer les inégalités depuis plusieurs années. Daniel Baril fait part des pistes de solution qui sont apparues : « On croit véritablement qu’il devrait y avoir au Québec une politique plus structurelle d’accessibilité à l’éducation des adultes ; celle-ci s’attacherait à lever toutes sortes d’obstacles. »

Il rapporte ce qui se passe actuellement : « On laisse l’individu gérer des problèmes qui sont d’ordre structurel et qui dépassent ses pouvoirs ; la personne n’en a pas, de pouvoir, sur son horaire ou sur son employeur. » L’ICEA propose plutôt de coordonner les différents acteurs par l’adoption d’une politique générale pour faire en sorte qu’il soit possible de définir les principaux obstacles que sont, entre autres, le temps, l’argent et le soutien en dehors des heures d’ouverture des centres : « On doit en arriver à ce que la personne ne soit pas soumise au barrage de ces obstacles. »

Les jeunes sont pénalisés

 

Jean-François Boivin a enseigné durant une vingtaine d’années à l’éducation des adultes. Il occupe les fonctions de conseiller syndical auprès du Syndicat de l’enseignement du Saguenay (SES-CSQ) depuis trois ans. Avant de définir les particularités qu’engendrent les inégalités dans son milieu, il tient ces propos à leur sujet : « Il y a le fait que, lorsqu’un jeune arrive à l’éducation des adultes, il perd toutes les reconnaissances que lui fournissait le ministère pour obtenir de l’aide au secteur jeunes. » Il s’ensuit que tout le personnel qui travaille avec lui au secteur adultes subit une surcharge de travail.

Après quoi, il souligne que le jeune qui effectue un retour aux études, plus particulièrement dans des régions « où c’est un peu plus difficile sur le plan économique », n’obtient pas un soutien financier adéquat : « Il subit une pression qu’il n’avait pas auparavant parce qu’il doit alors posséder un appartement et se procurer tout ce qu’il faut pour vivre. En d’autres temps, il pouvait compter sur un bon soutien de la part du gouvernement, mais les politiques changent. »

Il déplore le virage qui s’est produit : « L’aide se fait beaucoup plus à court terme et dans une optique d’atteindre le marché du travail le plus rapidement possible. » Il se réfère à son expérience à titre d’enseignant pour livrer ce témoignage : « Quand j’ai commencé à enseigner, j’étais le plus jeune de ma classe ; toutes les personnes devant moi étaient plus âgées que moi. Ces gens-là avaient dans la trentaine ou la quarantaine, ils retournaient dans bien des cas aux études et recevaient une aide financière par l’intermédiaire de l’aide sociale ou de l’assurance-chômage. »

Il fait valoir ce point de vue sur ce qui se passait à cette époque : « Les gouvernements accompagnaient ces personnes non seulement pour en faire des travailleurs, mais on commençait par en faire des citoyens actifs dans la société. »

La lourdeur des clientèles

 

M. Boivin fait de plus remarquer que les cohortes ne sont plus les mêmes de nos jours à l’éducation des adultes : « La clientèle a rajeuni, et un des problèmes auxquels on fait face sur le plan des sources d’inégalité, c’est que celle-ci s’est beaucoup alourdie : il y a beaucoup plus de problèmes de santé mentale et de délinquance. » De façon globale, il évalue que l’éducation des adultes s’est comme ramassée avec le constat d’échec qu’on a au secteur jeunes ; ces élèves-là vivent de grandes difficultés sur le plan du comportement et de l’apprentissage.

« Il en résulte qu’on se retrouve avec des jeunes de plus en plus puckés et en difficulté qui bénéficiaient de services complémentaires au secteur jeunes, mais ceux-ci ne sont pas suffisants au secteur adultes pour répondre à cette problématique-là. » Il rapporte ce qui s’est passé au Saguenay : « Au début des années 2000, on a commencé à voir un gros changement de clientèle chez nous. Et puis les ressources, les services adéquats et l’argent n’ont pas suivi. »

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